Radosław Sikorski. // TVN24, capture d’écran

Radosław Sikorski. // TVN24, capture d’écran

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Personne ne pensait que les Ukrainiens seraient si efficaces et si combatifs. Personne ne s’attendait non plus à ce que les États-Unis et l’Union européenne aillent si loin dans leur soutien, estime Radosław Sikorski, député européen (Plate-forme civique), ancien président du Parlement polonais (Sejm), ancien ministre des Affaires étrangères et de la Défense.

Le 20 février dernier, lors de la conférence de Monaco sur la sécurité, vous vous entreteniez avec des conseillers du président Zelensky. Les Ukrainiens ne croyaient pas en une invasion russe et vous leur avez dit que le déclenchement d’une guerre n’est qu’une question de quelques jours. Sur quel constat vous basiez-vous à l’époque ?

Sur un essai de Poutine écrit en 2021, intitulé De l’unité historique des Russes et des Ukrainiens. Poutine y déclare que les Russes et les Ukrainiens sont un seul et même peuple. Ce manifeste a été distribué aux contingents militaires russes. En 2021, les Russes ont concentré leurs unités aux frontières de l’Ukraine pour des exercices militaires. À la fin de l’année, ils ont renforcé leur présence et les Américains ont multiplié leurs mises en garde face à une invasion imminente. Durant l’EuroMaïdan, j’avais également mis en garde les Ukrainiens en prévenant que Ianoukovytch allait déclarer l’état d’urgence et ferait tirer sur les manifestants. En février j’ai souhaité les prévenir amicalement afin qu’ils se préparent à affronter le pire des scénarios.

Selon vous, l’Ukraine était-elle réellement prête à s’engager dans une guerre ?

Fin janvier je me suis rendu à Kyïv, dans le cadre d’une mission exploratoire du Parlement européen. Il y avait là le chef de la Commission des affaires étrangères, celui de la Commission de défense, ainsi que les représentants des plus importantes fractions du Parlement. Nous nous sommes rendus jusqu’à Dnipro et Marioupol. À Kyïv nous avons eu des rencontres de haut niveau, notamment avec le Premier ministre. À cet instant, j’étais préoccupé par le fait que l’Ukraine n’avait pas mobilisé ne serait-ce que l’industrie d’armement pour produire des munitions vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Les Ukrainiens nous ont expliqué qu’ils ne voulaient pas effrayer les investisseurs dès lors que l’économie était stagnante. Ce fut une erreur. Il aurait fallu au contraire faire un test de mobilisation et se tourner vers une économie de production d’armement, ne serait-ce que pour lancer un avertissement à Poutine comme quoi l’Ukraine se préparait au combat. En effet Poutine a pris sa décision d’invasion, persuadé qu’il occuperait tout le territoire en quelques jours. On peut dresser un parallèle avec une erreur équivalente lorsque, sous la pression de ses alliés, la Pologne n’a pas lancé la mobilisation avant l’invasion hitlérienne.

On ne peut s’empêcher de dresser un parallèle avec la Pologne de 1939. Vous expliquiez à vos interlocuteurs ukrainiens à Monaco que personne ne leur viendrait en aide si l’Ukraine ne stoppait pas seule une première attaque. Ce fut le cas de la Pologne en 1939, obligée de capituler rapidement sans avoir reçu de l’aide.

Il faut aussi souligner que notre chef d’État de l’époque s’était enfui en Roumanie, dix-sept jours après le déclenchement de la guerre…

Après des discussions avec des hauts dignitaires de l’armée américaine, je savais que l’Ukraine avait de bonnes capacités de défense. Au début de la guerre, elle disposait de vingt-huit brigades, à savoir plusieurs fois plus que la Pologne. La question était de savoir si les Ukrainiens allaient réellement combattre. C’est pourquoi j’ai voulu leur faire comprendre que tout dépendrait d’eux au départ. S’ils se comportaient passivement, comme en 2014 lors de l’annexion de la Crimée, il serait compliqué pour les Occidentaux de leur venir en aide. En revanche, s’ils résistaient efficacement, la situation serait tout autre et le monde libre serait amené à les soutenir. Ceci d’autant plus que l’invasion russe serait perçue comme la violation d’un tabou : faire bouger les frontières sous prétexte de défense de minorités. Les Ukrainiens ont su résister et le leadership du président Zelenski a été absolument déterminant.

Il s’est écoulé juste huit ans depuis l’annexion de la Crimée et la proclamation des “républiques séparatistes” du Donbass. Mais l’évolution des élites politiques et des forces armées ukrainiennes a été radicale. Comment expliquez-vous cela ?

Tout d’abord, lors de l’annexion de la Crimée, l’Ukraine n’avait pas de commandant en chef. Le président Viktor Ianoukovytch venait de s’enfuir en Russie et l’intérim était assuré par le chef du Parlement (Rada) Olexandre Tourtchinov. Durant la période Ianoukovytch, l’armée subissait des pillages. Les comptes des unités étaient vidés. De surcroît, en Crimée les soldats ukrainiens partageaient les baraquements avec les soldats russes et ils étaient totalement apathiques. Les commandants de vaisseaux ont trahi leur pays en passant sous pavillon russe.

La perte de la Crimée a été vécue par l’armée ukrainienne comme une humiliation. Le comportement et le courage manifestés dans le Donbass provenaient-ils de cette reconquête de l’honneur perdu ?

Pour le moral des troupes, c’est un élément clé. Durant cette guerre débutée en 2014, les forces armées ukrainiennes ont appris à connaître l’ennemi russe et à lutter contre lui. Souvenons-nous de l’épisode héroïque de la défense de l’aéroport de Donetsk.

Au début de la guerre, on a cru que Kyïv allait être occupée par les Russes en à peine quelques jours et qu’il ne subsisterait que des mouvements de guérilla.

Avant le début de la guerre nous tous, y compris Poutine, semblions surestimer les capacités de l’armée russe. Je pensais que nous avions affaire à la deuxième armée du monde. Toutefois, certains généraux polonais ne croyaient pas en l’invasion. Ils disaient que Poutine n’avait pas regroupé suffisamment de forces. Ils expliquaient qu’un contingent terrestre de 120 000 hommes n’était pas suffisant pour prendre le contrôle d’un pays plus grand que la France. Sous cet angle-là, ils avaient naturellement raison. Toutefois, ils se sont trompés en pensant que cet argument allait freiner Poutine de commettre une telle folie.

Pour ma part, je pensais que l’Ukraine serait envahie mais qu’au bout d’une dizaine d’années la guérilla l’emporterait. Notre pays voisin se transformerait en Afghanistan des années 80. Mais il est apparu que les Ukrainiens sont plus combatifs et plus efficaces que nous pouvions l’imaginer. Il faut aussi reconnaître que les États-Unis et l’Europe ont œuvré plus que quiconque ne l’aurait imaginé. Je ne pensais pas que les États-Unis allaient octroyer des dizaines de milliards de dollars d’aide en l’espace de quelques mois. Je n’imaginais pas non plus que l’Union européenne allait procurer de l’équipement militaire, geler l’activité de la banque centrale de Russie ou fournir une aide macro-économique considérable à l’Ukraine.

Au début, l’aide occidentale était plutôt symbolique. L’Ukraine avait besoin d’équipement lourd, mais ne recevait que des missiles antichar Javelin et NLAW (sigle de Next generation Light Antitank Weapon) pour l’infanterie.

Mais elle en faisait un usage approprié en détruisant les véhicules blindés et les chars ennemis. Des soldats ukrainiens m’ont raconté que parfois, ils marchaient toute la nuit pour atteindre une position abritée et déclencher des tirs de missiles Javelin sur les convois russes. Cette aide a eu un immense impact sur le moral et la désorganisation logistique et tactique des Russes. Si l’on observe les pertes de véhicules blindés et de chars, je suis certain que la plupart ont été détruit de cette façon, plus qu’avec l’artillerie ukrainienne trop peu précise.

Qu’en est-il de l’aide à la population ukrainienne ? Pouvons-nous mieux faire ?

Pour gagner une guerre, il faut un appui matériel et logistique. Là-dessus je m’inquiète car de source bien informée j’apprends que les Allemands n’ont pas déboursé un Euro sur les 100 milliards annoncés par le chancelier Scholz pour l’acquisition de nouveaux équipements. De même, les Britanniques n’auraient pas encore lancé les lignes de production d’équipements dont l’Ukraine et eux-mêmes auraient besoin. Malheureusement, aux États-Unis, les réserves se vident mais ne sont pas reconstituées. Or, on ne peut espérer un arrêt rapide de la guerre. Il faut profiter au maximum du corridor d’acheminement via la Pologne. L’Occident doit aussi se préparer à l’arrivée sur le front d’un nouveau contingent de 20 0000 soldats russes.

Lorsqu’en 2014 vous assuriez une médiation à Kyïv en compagnie des ministres allemand et français des Affaires étrangères, Frank-Walter Steinmeier et Laurent Fabius, preniez-vous en compte une éventuelle guerre avec la Russie ?

À cette époque, personne n’avait en tête un risque d’invasion. En revanche, on évoquait un risque d’annexion de la Crimée. Comme on le voit, Poutine agit comme un joueur. Si une carte lui porte chance, il va la jouer de nouveau, en se disant que cela marchera. Avec l’invasion de l’Ukraine, il a poussé le bouchon un peu trop loin.

Poutine a surenchéri à nouveau car l’Occident est resté passif, sans réelle capacité de dénonciation.

C’est pourquoi j’en voulais à nos dirigeants. Une semaine avant la guerre, il était encore question de ne pas « froisser » le Kremlin.

Le langage diplomatique de nos dirigeants évoquant des sanctions en cas d’invasion a été pris à la rigolade.

Non seulement les Russes ne redoutaient aucune conséquence, mais ils estimaient que, ayant leurs agents à l’étranger, la portée des sanctions serait comme d’habitude dérisoire. Ça ressemblait plutôt à un professeur de danse tentant de négocier avec Gengis Khan. Sachant que ce dernier ne perçoit que des arguments violents et un langage brutal.

Il faut tout de même admettre que les agents de Poutine traversent une période délicate…

On commence enfin à les découvrir. En Allemagne, on vient de déjouer un projet de coup d’État fomenté par un réseau d’extrême droite proche de l’AfD, soutenu par Moscou. Les Allemands doivent investir de gros moyens dans leurs services de contre-espionnage pour réussir à éradiquer des structures ennemies mises en place depuis des décennies par les Russes dans les secteurs des médias, des affaires et des partis politiques.

Non seulement les agents de la Russie sont implantés en Allemagne mais aussi dans presque tous les pays européens, sauf peut-être en Pologne.

À l’automne, les Ukrainiens ont libéré presque la moitié du territoire occupé par les Russes depuis le 24 février, y compris Kherson. Auront-ils la force de mener d’autres contre-offensives ?

À leur place, j’essayerais de faire une brèche en terrain occupé. Je lancerais une attaque sur Melitopol et Berdiansk. La perte de ces villes aurait un impact important. Sauf que pour pouvoir passer à l’offensive il faut avoir une supériorité sur le terrain de 3 contre 1 si ce n’est même de 5 contre 1. Je ne sais pas si les Ukrainiens sont en mesure de regrouper autant de troupes. De plus, ils ont besoin de chars.

Les Allemands ont des chars ultra modernes, les Léopard 2, toutefois, ils n’ont pas l’intention de les offrir aux Ukrainiens. Comment faire pour les convaincre ?

Cela pourrait constituer un bon objectif pour la Pologne, à condition que Varsovie cesse de mener une guéguerre avec l’Union européenne et notamment avec des partenaires clés comme l’Allemagne.

La Pologne pourrait contribuer à la création d’un consortium des pays équipés de Léopard. Il s’agirait de 2 000 chars au total, ce qui permettrait d’en céder un bon nombre à l’Ukraine. Mais on ne peut y parvenir sans les Allemands car ce pays a des installations de réparation, de l’outillage, de la documentation et des pièces de rechange. C’est pourquoi la Pologne devrait coopérer avec l’Allemagne au lieu de faire des caprices, comme ce fut le cas au sujet de l’installation de missiles Patriot allemands sur le territoire polonais.

Pour leur part, les USA ne veulent pas transférer en Ukraine des lance-missiles longue portée ATACMS, arguant du fait qu’ils pourraient potentiellement frapper le territoire russe.

Quand bien même les Ukrainiens viseraient la Russie, ils cibleraient uniquement des objectifs militaires. La Russie quant à elle cible principalement des objectifs civils.

Néanmoins il y a une certaine logique à empêcher les Ukrainiens d’effectuer des attaques longue portée sur le territoire russe. Pour l’instant, les Russes perçoivent cette guerre sous le prisme propagandiste d’une opération spéciale et non comme une nouvelle guerre patriotique. C’est important que cela demeure ainsi afin que les Russes ne s’identifient pas à cette guerre. Le faible moral des soldats russes et leur absence de volonté de se battre et de se sacrifier pour l’Ukraine constituent un atout.

La guerre en Ukraine a-t-elle transformé l’Europe ?

Depuis que je suis député européen j’évoque la nécessité de renforcer la défense européenne. Il y a un an, j’ai interpellé les parlementaires à la tribune en demandant quel événement devrait-il se produire pour que cette question soit enfin prise au sérieux. Et bien nous y sommes.

Nous avons eu beaucoup de chance que Joe Biden soit à la Maison-Blanche au lieu de Donald Trump. Après la débâcle en Afghanistan, Biden a conclu qu’il ne pouvait se permettre de lâcher à nouveau un autre pays. Enfin, la Chine n’est pas en mesure pour l’instant de faire pression militairement sur Taiwan. Si ça avait été le cas, les Américains n’auraient pas pu s’engager en Europe, malgré la meilleure volonté du monde. Mais nous ne pouvons pas être certains que la politique des États-Unis restera la même durant la prochaine décennie.

La majeure partie de l’opinion publique européenne ne réalise pas à quel point l’Europe occidentale manque d’armements. La Pologne a fourni 200 chars à l’Ukraine, et même comme cela il lui en reste plus que ne possèdent l’Allemagne, la France et le Royaume-Uni réunis. Et en dépit des beaux discours sur la nécessité de produire de l’armement, le réarmement n’a pas encore commencé. Il serait néanmoins préférable que les Allemands procèdent à un réarmement dans un cadre européen. Ce serait plus rassurant pour leurs voisins eu égard aux tragédies passées.

Par ailleurs, les pays les plus pauvres, comme la Pologne, ne devraient pas avoir à protéger à leur frais des pays plus riches. La Pologne augmente son budget de la Défense à 3 % du PIB alors que l’Europe occidentale reste à moins de 2 %. La Pologne devrait obtenir une compensation financière européenne.

Le projet d’adhésion de l’Ukraine à l’Union européenne n’est-il pas une chimère ?

Les Ukrainiens méritent de bénéficier de cette perspective. S’ils ne menaient pas le combat avec autant de bravoure, la question ne se poserait pas. L’entrée dans l’Union européenne ressemblera à un véritable plan Marshall. J’espère que l’Ukraine a conscience que les négociations préalables sont une véritable invitation à l’intégration. L’Ukraine va devoir au plus vite adapter son système juridique au système européen. Plus vite elle y parviendra, et plus rapidement elle deviendra membre de l’Union. Je pense que l’Ukraine rejoindra l’Union européenne d’ici à la fin de la décennie.

Là encore ce que la Pologne peut faire de mieux serait de cesser de mettre à mal l’état de droit, ce qui rassurerait les Européens à poursuivre l’intégration d’un nouveau et grand pays post-communiste ayant eu auparavant des soucis avec la démocratie.

Qu’adviendra-t-il de la Russie ?

En Russie, les guerres perdues ont toujours provoqué des réformes. Ce fut le cas avec la guerre de Crimée, la guerre russo-japonaise ou la fin de la guerre froide. Lorsque la Russie aura finalement perdu la guerre en Ukraine, j’espère qu’elle adoptera des réformes importantes. Par conséquent, la victoire de l’Ukraine offrira une chance de changement de régime à Moscou et conduira à une rupture de l’alliance russo-chinoise. Cela changerait beaucoup de choses dans le monde.

Pour l’instant, Poutine s’accroche à son fauteuil et l’économie russe s’en sort à peu près en dépit des sanctions.

Cela veut dire qu’il n’a pas encore perdu. Pour l’instant, il occupe l’Ukraine et non l’inverse.

Traduit du polonais par Jacques Nitecki.

Version originale.

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