Quand nous nous sommes réveillés. Nuit du 24 février 2022 : invasion de l’Ukraine

Dernière mise à jour le 14 septembre 2023

Tel est le titre du nouveau livre de Luba Jurgenson, écrivaine, traductrice, enseignante et vice-présidente de l’association Mémorial-France, qui vient d’être publié aux éditions Verdier. À travers des images de rêves, fragments de souvenirs, extraits de textes littéraires et réflexions, l’autrice interroge le choc que l’attaque contre l’Ukraine produit sur le corps de l’Europe et sur des vies de gens qui, comme jadis la sienne, sont désormais marquées par l’exil.

Le rêve brûlé

Je marche sur un sentier boueux. Des abeilles incandescentes bourdonnent dans la brume. J’ai peur de glisser avec ma lourde valise. Quelqu’un dit : « Regarde ton bras gauche. » Des flammes courent sur ma manche. Je jette la valise et me mets à retirer les lambeaux noircis, qui se détachent avec la peau.

Hérissé de flammes
Mon horizon gauche
Déjà la cendre-serpent
Rampe aux confins
Et mord…

Il faut arracher, jeter la peau du rêve. Je tends ma main vers le téléphone portable près du lit. Quatre heures et demie du matin. Je lis : « La Russie bombarde l’Ukraine. » Non, ce n’est pas cela, je me suis réveillée par la mauvaise porte. Dois rebrousser chemin. Impossible, me voilà épinglée au mur dans une salle de classe. Quelqu’un dit : « Elle ne sert plus à rien. »

Passe un mendiant
Cherche sous mes lambeaux
Quelque chose
Qui puisse encore servir
D’un coup de pied
Me rend aux ordures
Agacé devant un objet aussi inutile
Que la carte de l’Europe

Les frontières sont des animaux nocturnes, elles bougent pendant que nous dormons. Il faudrait toujours veiller.

Quatre heures et demie du matin, début de l’opération Barbarossa. Non, début de l’invasion de l’Ukraine. On n’est pas le 22 juin, on est le 24 février, le lendemain de la fête de l’armée russe. Dans mon enfance, ce jour-là, les filles de la classe écrivaient une carte de vœux aux garçons. Eux, ils nous rendaient la politesse le 8 mars, pour la Journée internationale de la femme. On se réveille par la mauvaise porte et voilà que « l’Ukraine n’existe pas ». Poutine l’a dit dans son discours du 21 février. D’ailleurs, il le disait déjà avant, mais on n’y avait pas prêté attention. C’est du déjà-vu. En 1939, Staline faisait savoir par la voix de Molotov que la Pologne n’existait pas, que c’était un « enfant monstrueux du traité de Versailles ». Molotov prononça cette fameuse phrase le 31 octobre : la Pologne était alors déjà envahie, dépecée entre l’URSS et l’Allemagne nazie. Poutine, lui, a voulu anticiper la conquête — le samedi 26 février, l’agence de presse russe RIA Novosti publiait un article de Piotr Akopov : « Un nouveau monde est en train de naître sous nos yeux. L’opération militaire en Ukraine inaugure une nouvelle époque. […] La Russie retrouve son unité. La tragédie de 1991, cette terrible catastrophe de notre histoire, une entorse contre-nature, est surmontée. L’Ukraine, en tant qu’anti-Russie, n’existera plus. » On sait que les nécrologies sont écrites à l’avance, il arrive qu’elles paraissent par erreur alors que le protagoniste est en voie de guérison. « La Russie rétablit sa plénitude historique en rassemblant le monde russe, le peuple russe dans son intégrité : les grands Russiens, les Russiens blancs et les petits Russiens […]. Vladimir Poutine a assumé […] sa responsabilité historique en prenant la décision de ne pas laisser la solution de la question ukrainienne aux générations futures. »

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Image : Éditions Verdier

Ce chef-d’œuvre de politique-fiction disparut rapidement de la toile, et début avril, c’est très sagement au futur et non plus au passé que Timofeï Sergueïtsev, dans son article « Ce que la Russie doit faire de l’Ukraine », expose le projet de « dénazification » qui, selon lui, s’étalera sur une génération et ne pourra être mené que par la Russie. L’Ukraine devra expier sa faute devant la Russie par une totale « désukrainisation »…

Nostalgie

En 2014, à l’aéroport Cheremetievo de Moscou, apparut une grande image du prince Vladimir1 avec un message de bienvenue à la Crimée, enfin de retour au bercail.

À l’aéroport, dans les avions, ce retour se préparait depuis un moment. Les hôtesses de l’air de la compagnie Aeroflot avaient revêtu des tailleurs de couleur « mandarine rouge » qui rappelait drôlement l’écarlate du drapeau soviétique et de la cravate de pionnier. Moi, je ne l’ai jamais eue, cette cravate en soie fine, ma grand-mère m’en avait cousu une dans un vieux foulard tomate en disant « je ne donnerai pas 70 kopecks pour ce nœud de potence ». Un jour, vers 2009, je me suis aperçue que ces hôtesses de l’air portaient un insigne avec la faucille et le marteau. L’ancien blason soviétique était lové entre deux ailes similaires à celles d’Air France, et qui l’encadraient à l’instar d’une paire de guillemets, signifiant en quelque sorte que c’était un jeu, un peu comme les slogans et les portraits de Staline que l’on sortait à la célébration du 9 Mai pour faire « comme à l’époque ». Les mêmes guillemets sont apparus cette année-là à la station de métro Kourskaïa, où l’on découvrait, inscrite sur la voûte de l’arc de triomphe, une phrase de l’hymne soviétique de l’époque stalinienne : « Staline nous a élevés — il nous a inspiré la foi dans le peuple, l’effort et les exploits ! ». Non, ce n’était pas (encore) une réhabilitation de Staline, on avait simplement redonné à la station son apparence initiale. Un souci archéologique, en quelque sorte. Le pays se hérissait de guillemets qui menaçaient de se transformer en baïonnettes. Les jeux peuvent être dangereux : le « jeu du foulard » a fait bien des victimes au cours des ans. La cravate de pionnier peut devenir un nœud de pendu.

Pas besoin de visiter, aux abords du Kremlin, le monument dédié à Vladimir, « rassembleur et défenseur des terres russes » : on pouvait saisir des signes sans sortir de l’aéroport. Un jour que mon avion avait du retard, je me suis installée dans un des cafés de Cheremetievo. J’étais passée devant lors de mes voyages précédents, ces tables en bois m’étaient familières, mais quelque chose avait changé dans le paysage. Quoi, au juste ? L’environnement sonore est perçu à retardement par rapport aux informations captées par l’œil. L’une des plaies, dans tous les lieux publics du monde, c’est la musique. À Moscou, il est encore plus difficile qu’ailleurs de trouver un endroit silencieux et les aéroports, évidemment, n’en font pas partie. Mais au rythme martelé et hostile des tubes que je ne saurais identifier que comme « bruit parasite », s’étaient substitués, ce jour-là, des sons qui coulaient sans entrave sur ma peau. Les bruits parasites voltigent autour comme les bzzz des moustiques, mais c’est avec l’épiderme que l’on reconnaît. J’entendais des tubes de mon enfance, des années 1970. Puis, des chansons de la « Grande Guerre patriotique ». Un cocktail soviéto-patriotique dans une ambiance « vintage ».

En quelle année ai-je entendu pour la première fois « Notre avion vient d’atterrir à l’aéroport Cheremetievo de Moscou, ville-héros2 » ? J’étais ramenée à mon enfance. Moscou avait reçu ce titre honorifique en 1965, vingt ans après la guerre. Ma grand-mère s’indignait : « Une ville-héros, Moscou ! C’était un sauve-qui-peut général… »

Comme il est difficile de dater ces petits riens qu’on ne remarque qu’après coup quand, réunis, ils nous crèvent soudain les yeux ! C’était au début des années 2010, mais l’hystérie de la victoire (pobiédobessié3) avait commencé bien avant, dès 2005.

Luba Jurgenson est historienne, romancière et traductrice littéraire. Son champ de recherche est celui de la littérature des camps. Elle est vice-présidente de l’association Mémorial-France.

  1. Grand-prince de Kiev (958-1015), dit « Le Beau Soleil ». Il renonce au paganisme, reçoit le baptême dans une colonie byzantine de Chersonèse (en Crimée) et impose à son peuple le christianisme de rite byzantin. [NDLR]
  2. Titre accordé à douze villes soviétiques pour honorer leur résistance face à l’offensive allemande pendant la « Grande Guerre patriotique ». Le 1er mai 1945, il fut attribué à Léningrad, Stalingrad, Sébastopol et Odessa. Kiev et Moscou deviennent « héros » en 1965, Kertch et Novorossiïsk en 1973, Minsk en 1974, Toula en 1976, Mourmansk et Smolensk en 1985. [NDA]
  3. Ce mot-valise a été créé en 2005, après les festivités autour du soixantième anniversaire de la Victoire, par Gueorgui Mitrofanov, prêtre et enseignant de l’Académie théologique de Saint-Pétersbourg. Il est composé de pobieda (victoire), et un substantif formé sur bes (le démon). On rencontrait une construction de ce type dans mrakobiessié, l’obscurantisme, littéralement : « possession par les ténèbres » (l’inverse des Lumières), et donc, par analogie : « possession collective par le démon de la victoire », ce qui suppose un grand besoin d’exorcisme. [NDA]

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