« Nuremberg », un thriller russe conspirationniste ouvertement anti-américain

En Russie, la réécriture de l’histoire prend des tournures de plus en plus délirantes. Nuremberg, le thriller de Nikolaï Lebedev, est sorti en streaming (NMG Film Distribution). Comme le note le critique de cinéma Anton Doline, pas une fois les auteurs de ce film dont l’action se déroule en 1945 à Nuremberg, sur le fond du procès des criminels de guerre nazis, n’évoquent le sort des Juifs. Et, après les Allemands, les Américains y sont présentés comme les principaux ennemis de l’URSS. Comme à l’époque soviétique…

Le cinéma russe (comme la culture russe en général) fait de plus en plus penser à une chambre barométrique, d’où l’air est méthodiquement pompé, ou encore à une cellule carcérale : il est interdit d’y entrer et plus encore d’en sortir. Cette singulière étanchéité aboutit à des phénomènes paradoxaux, du type Nuremberg, le film de Nikolaï Lebedev.

En dehors de Russie, ce film n’est visible nulle part, et à l’intérieur de la Russie, il est impossible d’en parler de manière franche et non censurée. Résultat : il semble que les auteurs eux-mêmes n’aient pas la moindre idée de l’incongruité de cette superproduction sur le procès de criminels de guerre, projetée sur les écrans d’un pays dont les dirigeants commettent en ce moment même des crimes de guerre, qui plus est sur le même territoire. Tandis qu’une partie non négligeable du reste du monde rêve de traduire les dirigeants de la Fédération de Russie devant la Cour pénale internationale ou un autre tribunal créé ad hoc, la population de la Russie regarde un film à moitié fantastique sur la façon dont les choses se seraient « véritablement » passées à Nuremberg en 1945-1946. Tout ceci serait comique si ce n’était pas si terrible.

Le combat acharné que le pouvoir russe mène de longue date contre les soi-disant falsifications de l’histoire (c’est-à-dire contre les faits qui ne correspondent pas à la représentation qu’il s’en fait) a donné naissance à tout un monde parallèle — au cinéma du moins. Mais plus impressionnante encore que l’imagination des scénaristes, qui mêlent, à la manière de Dumas père, personnages de fiction et figures historiques, il y a la biographie d’Alexandre Zviaguintsev, l’auteur du roman Pour l’éternité, primé par le FSB, dont le film est tiré.

Entre le début des années 1970 et 2016, date à laquelle il prend sa retraite, Alexandre Zviaguintsev a travaillé au Parquet, d’abord en URSS, puis en Fédération de Russie (son dernier poste était celui de procureur général adjoint). Il est non seulement vice-président de l’Association internationale des procureurs mais aussi premier vice-président de l’Académie de littérature russe, secrétaire de l’Union des écrivains de la Fédération de Russie, auteur d’une quarantaine de livres et réalisateur expérimenté, lauréat de l’Aigle d’or récompensant « la présentation impartiale de la vérité historique en langage cinématographique ». Il est en outre directeur adjoint du Centre national de recherche sur l’héritage juridique du procès de Nuremberg (Académie des principes de Nuremberg) à l’Institut de l’État et du droit de l’Académie des sciences de Russie.

Les critiques aiment à souligner que la réalité de la Russie contemporaine fait penser à la prose dystopique de Vladimir Sorokine1. On pourrait ajouter que la vie russe en général ressemble de plus en plus souvent à une œuvre d’art conceptuel, où le texte n’a de sens qu’en symbiose avec le contexte. Jugez vous-même : d’un côté, Tchebourachka, un film gentillet destiné à toute la famille, de l’autre côté, une fable familiale de la bonté parfaite sur fond de bombardement de quartiers résidentiels d’Ukraine. D’un côté, le premier film tourné dans l’espace, de l’autre côté, au moment même où ce film de Klim Chipenko fait l’objet d’une première très médiatisée, avec la bénédiction du président en personne, « l’appel » à toute la population masculine du pays à se présenter au bureau de recrutement militaire, pour aller au front ; tout ceci organisé par les mêmes « services de l’État », qui font la publicité du film.

Il y a quelques années, on aurait dit : encore une production pseudo-historique sur les victoires du peuple russe pendant la Seconde Guerre mondiale, pas de quoi fouetter un chat. Mais quand on regarde ce thriller conspirationniste ouvertement anti-américain réalisé d’après le roman d’un procureur de haut rang et sorti en 2023, on a des frissons dans le dos.

Ils ont fait ce qu’il fallait. Mosfilm a construit une réplique exacte de la salle d’audience de Nuremberg. Ils ont essayé — sans grand succès — d’attirer des stars étrangères. Konstantin Khabenski et Nikita Mikhalkov ont été pressentis pour la réalisation mais c’est Lebedev qui a tiré le gros lot. Probablement parce qu’il possède une grande expérience quand il s’agit de filmer de « vrais hommes » (L’équipage), qu’il sait disséquer la réalité historique (Légende n° 17) et qu’il est en outre capable de traiter de thèmes mythologiques avec inspiration (Le chien-loup de la famille des lévriers). Il est aussi, finalement, le fondateur d’une nouvelle tradition de « superproduction patriotique sur la Grande Guerre patriotique » : c’est son film Zvezda qui a donné le ton grandiloquent d’un genre désormais en plein essor. Et surtout, contrairement aux films de ses concurrents, ses superproductions ont souvent été rentables au box-office. Mais ce n’est pas le cas de Nuremberg.

Il s’agissait manifestement d’éviter au spectateur les débats ennuyeux de la salle d’audience en faisant de celle-ci une sorte de toile de fond pour une action palpitante. Au centre de l’intrigue, il y a la romance entre deux jeunes et séduisants agents du renseignement soviétique, le capitaine Igor Volguine (Sergueï Kempo) et Lena (Lioubov Aksenova), à qui on n’a pas jugé nécessaire de donner un nom de famille. Après avoir passé trois ans sur le front et libéré Berlin, Igor se retrouve à Nuremberg pour servir d’interprète au colonel Migatchev (Evgueni Mironov), mais il s’agit bien entendu d’une couverture : sa tâche est de démasquer les saboteurs. Lena, qui a été déportée d’URSS dans un camp de travail forcé en Allemagne, se rachète2 quant à elle en infiltrant les groupes clandestins nazis pour le compte de ce même Migatchev.

Igor et Lena nourrissent des soupçons l’un envers l’autre mais tombent malgré tout amoureux, il lui offre même ses mitaines avec ses initiales brodées par sa mère. Ce beau couple est promis à de nombreuses aventures : il leur faudra amener devant le tribunal le maréchal Paulus sain et sauf, venir à bout d’un saboteur terroriste fanatique surnommé Molot [Marteau, NDLR] et débusquer un agent double qui a infiltré le commandement des troupes soviétiques.

Avec Nuremberg, aucun risque de confondre, dans cette guerre qui n’en finit jamais — même après mai 1945 —, « les nôtres » et « les autres », c’est-à-dire les ennemis. Les nôtres sont les Soviétiques. Dès les premiers plans, ils sauvent des femmes et des enfants allemands dans les ruines de Berlin, sacrifiant leur vie pour eux. Ensuite, ils sont les seuls à se réjouir sans arrière-pensée de la condamnation et de l’exécution des criminels nazis. Pour que les spectateurs les plus naïfs n’aient aucun doute quant à la culpabilité des Allemands, les condamnés sont présentés de façon caricaturale, comme dans le journal satirique soviétique Krokodil (le Göring interprété par Carsten Norgaard est particulièrement bon : on a envie de l’étrangler dès qu’on aperçoit son expression de suffisance).

Mais les véritables adversaires des Soviétiques, qui combattent pour la vérité, sont les alliés duplices. Le chauffeur met d’ailleurs en garde le héros dès leur première rencontre : « Les groupes clandestins hitlériens sont à l’œuvre… Et les Américains ne sont jamais loin ». En plus, il y a des « boches » dans le coin (comme il est dit dans le film). Ainsi, pendant la plus grande partie du film, le capitaine Volguine est pratiquement seul face à l’ennemi.

« Le tribunal est passé à l’offensive et nous accuse à présent de tous les maux ! » : cette réplique témoigne d’un ressentiment incroyablement actuel à l’égard d’un monde qui serait injuste envers la Russie. On ne comprend pas très bien pourquoi diverses crapules cherchent avec tant d’acharnement à justifier les nazis et à accuser les dirigeants soviétiques de tous les péchés mortels. Mais le capitaine Volguine n’est pas là pour discuter : il doit agir. Neutraliser les méchants, sauver la lointaine patrie de tout soupçon déshonorant. Sa mission est vouée au succès.

Il est assez malaisé de démêler pour de bon les mérites et les défauts artistiques de Nuremberg. Les acteurs paraissent mal jouer mais est-ce bien leur faute ? S’agissant de Kempo, avec son style toujours impeccable, difficile de juger, mais Aksenova est assurément une brillante actrice (souvenons-nous du récent Potchka). Or son visage ne quitte jamais une expression de tension, même lors de la scène d’amour : on en conclut que l’agent de renseignement ne vaut rien, on comprend tout de suite qu’elle cache quelque chose.

Quand on voit un Sergueï Bezroukov sinistre donner lecture sur un ton théâtral de l’acte d’accusation du procureur Roudenko3, il nous prend une envie de rire sans savoir pourquoi. Evgueni Mironov, après sa prestation dans Marioupol en ruines, inspire une gamme de sentiments encore plus complexe4. La musique, composée par le grand Edouard Artemiev, à la mémoire duquel le film est dédié, semble néanmoins avoir été créée par un réseau de neurones. Mais soudain le son d’un orgue nous rappelle Solaris5, et là encore cela devient risible.

Il n’y a rien de criminel, ni même de catastrophique, à faire un mauvais film. Ce qui est beaucoup plus grave, c’est que le message central du film est l’isolationnisme militant, l’affirmation hautaine que « nous seuls avons gagné la guerre », la suspicion et le mépris à l’égard des alliés. Ce n’est pas un hasard si Nuremberg met les deux agents secrets au premier plan. Il importe de montrer le rôle déterminant des services de renseignement, pour qui la guerre ne s’arrête pas avec la victoire mais dure éternellement. Au fond, Nuremberg affirme que la justice objective n’existe pas, que seuls existent les intérêts géopolitiques et qu’il faut défendre les siens propres.

L’importance du processus inédit que fut Nuremberg réside précisément dans le fait que l’humanité, en tout cas celle de l’époque, a défini des lignes directrices morales qui ont façonné le cours de la civilisation pour au moins plusieurs décennies. Le film n’y fait même pas allusion ; le scénariste et le réalisateur ne croient manifestement pas à l’équité du procès. C’est une véritable farce qui se déroule au tribunal : les avocats nazis et soviétiques sont sur ce point totalement solidaires. Seul le renseignement permettra à ceux qui ont raison de triompher, et aucun argument juridique n’est nécessaire à cet effet.

Dans l’histoire, Volguine parvient à se procurer, pour prouver la culpabilité des accusés, des fragments de pellicules uniques : du matériel documentant leurs crimes, des images bien connues et toujours choquantes, qui défilent sur l’écran à un rythme accéléré. L’idée est limpide : un film peut constituer une preuve plus convaincante que les faits s’il suscite l’émotion des juges. Cependant, dans la droite ligne des films de guerre soviétiques, avec leur système élaboré de tabous, il n’est jamais dit à l’écran qui se trouve dans les charniers que nous voyons devant nous, de qui sont les corps décharnés entassés dans les fosses. Le mot « juif » est soigneusement évité. Il n’est jamais question de génocide ou d’Holocauste. On nous montre des abat-jour et des gants fabriqués avec de la peau humaine mais l’on se garde bien de dire de quels humains il s’agit. En revanche, il est question d’un plan visant à anéantir 30 millions de Slaves et d’une conspiration ourdie contre la Russie soviétique. Le générique de fin fait défiler les statistiques des morts de la Seconde Guerre mondiale. Pas le moindre juif parmi eux. Seulement des « citoyens soviétiques ».

Le film nous avertit du reste que les citoyens soviétiques eux-mêmes peuvent être différents. Un jeune officier russe d’état-major à l’air innocent s’avère être un agent double, travaillant pour des groupes nazis clandestins. Avant d’être exécuté, il nous expliquera lui-même les raisons de sa trahison : « Toute ma famille a été tuée en 1937 ». On comprend maintenant qui sont les auteurs du complot anti-russe : les Allemands, les Américains et les traîtres à la patrie — des ennemis du peuple sans scrupules.

Le capitaine Volguine avait un frère, Kolia. Un peintre, une sorte d’Andreï Roublev soviétique dilettante, dont une fresque rappelle sans équivoque l’icône du Christ-Sauveur. Kolia a disparu après s’être évadé d’un camp de concentration nazi (pour que nul ne doute de la profession du fugitif, le réalisateur lui a mis entre les mains une panoplie de pinceaux). La métaphore est claire : ceux qui exercent une profession artistique sont importants, certes, mais on ne peut pas compter sur eux, leurs frères du renseignement doivent parfaire le travail à leur place.

Traduit du russe par Fabienne Lecallier

Version originale

Anton Doline est un journaliste russe, critique de cinéma, animateur de radio, rédacteur en chef du magazine L'Art du cinéma («Искусство кино») de 2017 à 2022. Installé à Riga depuis 2022, il écrit pour le média russe Meduza et présente son émission Radio Doline sur YouTube. Anton Doline a publié plusieurs ouvrages sur des grandes figures du cinéma, dont Lars von Trier et Jafar Panahi.

  1. Grand écrivain russe contemporain qui vit en Allemagne. L’auteur fait allusion en particulier au roman de Sorokine, Journée d’un opritchnik, Points 2010, pour la traduction française. [Toutes les notes sont de la rédaction]
  2. Les déportés de travail soviétiques, de même que les prisonniers de guerre, étaient suspects et considérés comme des traîtres en URSS.
  3. Procureur général de l’URSS, Roman Roudenko fut l’accusateur en chef pour l’Union soviétique au principal procès de Nuremberg, contre les chefs de l’Allemagne nazie (novembre 1945 à octobre 1946).
  4. Célébrité du théâtre russe qui a visité Marioupol après sa « libération », en septembre 2022, pour approuver publiquement « l’opération militaire spéciale ».
  5. Film d’Andreï Tarkovski (1972).

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