Le poutinisme contre l’Ukraine : de la question de l’identité au génocide

Que signifie pour le souverain d’un pays en guerre de proclamer que ses amis et ses ennemis sont un seul et même peuple ? Quels gains rhétoriques ou politiques a-t-il obtenus en diffusant cette idée, et quels obstacles a-t-il rencontrés ? Et de quoi la lettre Z est-elle le symbole ? Telles sont les interrogations lancées par le philosophe de la culture Alexandre Etkind. Cet article est le deuxième volet du projet du Centre pour l’intégrité démocratique (Vienne), « Russia’s Project “Anti-Ukraine” », dont Desk Russie est le partenaire francophone.

Introduction

En juillet 2021, le président russe Vladimir Poutine publie un essai dans lequel il affirme que les Russes et les Ukrainiens sont un seul et même peuple. La plupart des experts ont interprété cet essai comme une série d’erreurs d’appréciation arbitraires, une manipulation de preuves sans conséquence. Ce programme idéologique pour la guerre russo-ukrainienne résume les efforts de guerre rhétoriques qui ont préparé la plus grande guerre en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale. Il s’est agi de la manifestation la plus saillante du type poutinien de souveraineté : un type particulier de politique d’urgence qui, n’en déplaise à Carl Schmitt, repose sur l’absence de distinction entre amis et ennemis. Pour Schmitt, la différenciation entre amis et ennemis était la fonction fondamentale de la souveraineté politique1. À l’inverse, Poutine, au moment décisif, a refusé d’opérer cette différenciation. Dans son univers politique, le fait de se réserver le droit de désigner l’ennemi de manière arbitraire, sans règle ou principe cohérent, confère au souverain plus de pouvoir qu’une définition légaliste à la Schmitt ne peut en garantir. Poutine a lancé sa guerre régionale contre l’Ukraine mais l’a imaginée comme une guerre globale contre l’Occident. Même s’il a cru dans un premier temps que les Ukrainiens, ou certains d’entre eux, seraient ses alliés dans cette guerre, il a changé d’avis au cours de la guerre.

Cet article ne vise pas à désavouer les opinions historiques de Poutine, tâche pleinement accomplie dans les ouvrages récents sur le sujet2. Je m’intéresserai plutôt aux fonctions politiques de son récit identitaire. Que signifie pour le souverain d’un pays en guerre de proclamer que ses amis et ses ennemis sont un seul et même peuple ? Quels gains rhétoriques ou politiques a-t-il obtenus en diffusant cette idée, et quels obstacles a-t-il rencontrés ? Quel est le lien entre un génocide — un concept juridique et historique fermement ancré dans le droit international, les études empiriques et les débats théoriques qui ont cours — et une idée spéculative d’identité historique, par opposition à ce qui sépare différentes nations ?

Rhétorique génocidaire

Le 1er avril 2022, les forces russes se sont retirées de Boutcha, laissant derrière elles des preuves indubitables de massacres. Alors que Dmytro Kouleba, le ministre ukrainien des Affaires étrangères, a qualifié les événements de « massacre délibéré », Vitali Klytchko, le maire de Kyïv, a utilisé le terme de « génocide ». Des universitaires occidentaux tels qu’Eugene Finkel, politologue d’origine ukrainienne de l’université Johns Hopkins, ont également commencé à appliquer ce terme aux actions russes en Ukraine. Le prestigieux Journal of Genocide Research, édité par Dirk Moses de la City University of New York, a publié le compte rendu d’une table ronde intitulée « Russia’s War on Ukraine ». Pourtant, des problèmes théoriques se posent. Ainsi, dans un ouvrage important publié en 2021, juste avant le début de la guerre russe contre l’Ukraine, Moses s’interroge sur le concept même de génocide. Pour Moses, sur le fond, le concept de génocide, qui a été initialement appliqué à l’Holocauste, fixe des normes trop élevées, irréalistes et difficiles à appliquer à de nombreux autres événements historiques. Moses introduit un certain nombre d’autres concepts tels que celui de « sécurité permanente », en pensant que ce concept serait plus pratique et moins « exigeant » pour ainsi dire dans ses applications juridiques. Mais avec la guerre russo-ukrainienne, nous sommes de retour dans la zone du génocide.

Le génocide se produit généralement sans aucune explication : il « se produit tout simplement ». La pratique du secret et l’élimination des témoins sont ses meilleures alliées. Toutefois, le meurtrier fournit généralement des explications ou des justifications après coup, en les adaptant à des objectifs et des publics différents. Cet affichage public ne reflète pas les idées et les valeurs réelles des meurtriers. En déguisant une justification rétrospective sous les apparences d’une explication causale, ces déclarations publiques n’élucident le meurtre pour aucun observateur extérieur. Cependant, elles sont importantes. D’un point de vue critique, ces explications rétrospectives aident à comprendre comment l’acteur génocidaire représente, justifie et promeut publiquement son action. Ces constructions idéologiques préfigurent tant l’autodéfense des meurtriers devant la cour de justice que la postérité des événements dans la mémoire des générations à venir.

En déclarant que les Russes et les Ukrainiens étaient le même peuple, Poutine a adopté une position extrême sur ce spectre. Il a fait cette déclaration en plein milieu de sa guerre contre l’Ukraine, sept ans après l’invasion de la Crimée et le début des hostilités dans le Donbas [orthographié suivant la transcription de l’ukrainien, NDLR], et moins d’un an avant le point culminant de la guerre russo-ukrainienne. Il s’agit d’un moment stratégique qui a changé le cours de la guerre et défini le destin du régime du Kremlin. Il est probable que, pour concocter une justification rhétorique à un génocide, une idée essentielle est la dichotomie proximité / distance entre les meurtriers et les victimes. L’estimation de la distance culturelle est une caractéristique commune des rhétoriques génocidaires, une distance qui est perçue à travers les yeux des meurtriers et formulée par leurs dirigeants : les victimes n’ont pas leur mot à dire dans ces préparatifs rhétoriques. Dans son discours, Poutine passe de l’idée qu’il n’y a pas de différence entre les modèles nationaux russe et ukrainien à l’idée qu’ils se situent à l’opposé du spectre. Mais comme ces différences ont été induites par une influence étrangère, elles peuvent être éliminées au nom de la situation initiale d’absence de différence. Cet état d’unité est caché, mais c’est le seul qui soit véritable. Le paradoxe de la violence génocidaire au sein d’un « même peuple » est que cette action autoréférentielle est très proche d’un suicide collectif. Ceux qui revendiquent leur différence peuvent être tués sans autre forme de procès parce qu’ils ne sont pas considérés comme de vrais sujets. Ceux qui survivront reviendront à leur état initial dans lequel les Russes, les Ukrainiens et les autres nations anciennement soviétiques étaient considérés comme un seul et même peuple, tandis que d’autres mourront pour expier leur « dégradation et leur dégénérescence ». 

En fait, l’identité entre les deux peuples est une question de croyance, une construction politique qui n’a aucun rapport avec la réalité humaine. Quelles que soient les différences préexistantes entre les deux peuples, l’existence même du massacre perpétré crée de nouvelles différences colossales dans les relations entre ces peuples. En faisant usage de violence physique, l’agresseur crée un cercle vicieux : chaque nouvel acte de violence crée de nouvelles différences, et l’agresseur a besoin d’encore plus de violence pour éliminer ces différences et ceux qui y croient. D’un point de vue rhétorique, il existe plusieurs options pour présenter ce cercle de violence comme un paradoxe logique et le résoudre : (1) présenter le territoire capturé comme une terra nullius, une terre vierge sans peuple ni modèle national dont on puisse parler ; (2) présenter le génocide actuel comme une réponse symétrique à un génocide antérieur commis par l’autre camp ; (3) déformer la mémoire du modèle national antérieur afin que l’ordre imposé puisse être présenté comme nouveau et différent ; et enfin, (4) dénigrer le modèle antérieur et approfondir les différences perçues afin qu’elles correspondent aux ambitions déclarées. Ces tropes sont logiquement différents, ce qui ne les empêche pas d’être mélangés dans des combinaisons pratiques. Les tropes rhétoriques (1) et (2) échappent au problème de la différence nulle entre les conditions initiales et les conditions imposées, tandis que les tropes (3) et (4) sont confrontés à ce problème. En termes plus traditionnels, tous ces tropes sont des formes différentes de représentation de la population opprimée par l’oppresseur, le (1) étant proche du déni, le (2) de la vengeance, le (3) de l’amnésie et le (4) de la diffamation.

Le 24 février 2022, alors qu’il lançait son invasion totale, Poutine a prononcé un discours dans lequel il mélangeait ces quatre tropes génocidaires. Leur ordre d’apparition mérite l’attention. Dans la première moitié de son discours, Poutine ne parle pas du tout de l’Ukraine, mais nous fait un cours d’histoire qui démarre au milieu du XXe siècle : la Seconde Guerre mondiale, l’expansion de l’OTAN et le « partage du monde » qui a suivi la fin de l’Union soviétique. Cependant, le premier exemple spécifique qu’il donne est le bombardement de Belgrade, « une opération militaire sanglante » ; il est intéressant de noter qu’il évite de l’appeler « guerre » mais utilise le même trope insaisissable que celui qu’il utilise pour sa propre « opération militaire spéciale ». Bien que « certains collègues occidentaux préfèrent l’oublier », le bombardement de Belgrade reste dans la mémoire de Poutine, qui s’en sert pour justifier le bombardement de Kyïv. Poutine décrit également en détail les événements de Syrie, d’Irak et de Libye, ainsi que la politique américaine dans ce domaine. La première moitié de ce discours ne se lit pas comme une déclaration de guerre contre l’Ukraine, mais comme un long et fastidieux exposé sur les interventions américaines en Europe, au Moyen-Orient et en Afrique. L’Ukraine est absente du tableau. « Les comportements qu’ils [les États-Unis] ont imposées de manière agressive […] conduisent directement à la dégradation et à la dégénérescence, parce qu’ils sont contraires à la nature humaine. » Poutine compare cette agression de la part des États-Unis à l’agression nazie contre l’Union soviétique. L’Ukraine est toujours absente de toutes ces spéculations historiques. Il s’agit d’une déclaration de guerre contre les États-Unis et leurs alliés, et non contre l’Ukraine. Cette dernière n’est même pas considérée comme un proxy, elle n’existe tout simplement pas, c’est une terra nullius (1). Les États-Unis, déclare Poutine, « ont cherché à détruire nos valeurs traditionnelles et à nous imposer de fausses valeurs susceptibles de nous menacer ». Il s’agit de la définition inversée de Raphael Lemkin, et Poutine a interverti les victimes et les meurtriers. En lançant son propre génocide, Poutine l’a présenté comme la revanche des victimes pour un génocide que les États-Unis auraient perpétré précédemment (2). L’Ukraine n’est toujours pas évoquée.

Au milieu de son discours, Poutine déclare que les États-Unis et leurs alliés ont récemment « franchi la ligne rouge » en menaçant « l’existence même de notre État et sa souveraineté ». Ceci, dit Poutine, « m’amène à parler de la situation dans le Donbass3 ». C’est dans cette partie de son discours que Poutine mentionne le génocide et l’Ukraine. « Nous devions arrêter cette atrocité, ce génocide de millions de personnes qui vivent là-bas [dans le Donbass]. » Justifiant par anticipation le génocide que les troupes russes s’apprêtent à commettre en Ukraine, Poutine accuse l’Ukraine d’un génocide au Donbas, un génocide qui aurait fait des millions de morts (de nouveau).

L’affirmation de Poutine concernant le « génocide de millions » de Russes est absurde : il n’y a pas de millions de Russes dans le Donbas et il n’y a pas eu de génocide dans cette région. Selon les autorités autoproclamées de la « République populaire de Donetsk », sa population s’élève à 2,2 millions d’habitants, les Russes constituant une minorité représentant 40 à 45 % de la population. Les deux groupes ethniques sont largement bilingues, mais les autorités ont fermé les écoles ukrainiennes en 2017 et interdit l’utilisation de l’ukrainien dans les bureaux et les tribunaux. Or Poutine répète cette affirmation génocidaire en expliquant le but de son opération : « protéger les populations qui, depuis huit ans, font face à l’humiliation et au génocide perpétrés par le régime de Kiev […], démilitariser et dénazifier l’Ukraine ». Cette idée de dénazification apparaît sans aucune préparation rhétorique, mais elle est essentielle : les Russes et les Ukrainiens sont potentiellement les mêmes, mais les Ukrainiens sont des nazis et cela les rend différents des Russes. Les Ukrainiens ne sont pas vus comme des sujets de leur histoire : dans ce discours, ils n’ont littéralement rien fait à l’exception d’un prétendu génocide au Donbas. Les Américains ont transformé leurs amis ukrainiens en nazis, ce qui constitue une énorme différence avec les Russes qui ont vaincu le nazisme et n’aiment pas les Américains.

Ainsi, le discours de Poutine est passé de la terra nullius (1) à l’accusation préventive de génocide (2), puis à la distorsion de la mémoire de la situation initiale par des manipulations historiques (3) et enfin à l’approfondissement des différences ethniques (4) et au changement nécessaire qui en découle. À la fin de son discours, Poutine a réitéré ses dénégations et ses euphémismes : « Les événements actuels n’ont rien à voir avec une volonté de porter atteinte aux intérêts de l’Ukraine ou du peuple ukrainien. Ils sont liés à la défense de la Russie contre ceux qui ont pris l’Ukraine en otage. » Privant l’Ukraine de sa capacité à être un sujet, Poutine affirme que le modèle national ukrainien a déjà été détruit par le génocide mené par les Américains. Le prochain génocide russe purgera ce modèle américanisé. Il transformera le système ukrainien endommagé en un autre système, proche du russe. Il n’y aurait pas de génocide parce que tout génocide qui se produirait serait un génocide à l’envers, qui ne ferait que purger les résultats du génocide précédent.

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Raphael Lemkin // Archive des Nations Unies

Un génocide au nom de différences mineures

Lors de la présentation de son concept de génocide aux Nations Unies à New York après la Seconde Guerre mondiale, Raphael Lemkin s’est concentré sur l’Holocauste juif. Cependant, un examen plus approfondi suggère que Lemkin a développé sa réflexion sur la barbarie de l’État, reformulée plus tard sous le terme de « génocide », alors qu’il pratiquait le droit à Lviv et à Varsovie à la fin des années 1920 et au début des années 1930. Pour créer ce concept, l’expérience initiale de Lemkin a été la famine ukrainienne, qu’il a étudiée alors qu’il se trouvait du côté polonais de la frontière. Pionnier dans la compréhension de l’Holodomor en tant que génocide, Lemkin a ensuite appliqué son nouveau concept à une variété d’autres expériences nationales. Alors que les spécialistes continuent de débattre pour savoir si la famine ukrainienne était ou non un génocide, il est de plus en plus clair que l’Holodomor est à l’origine du concept de Lemkin, un concept qui a ensuite été appliqué à l’Holocauste. Comprendre le concept de génocide de Lemkin comme un reflet de l’Holodomor ukrainien modifie la perspective historique et les connotations de ce concept. On peut penser que cette nouvelle perspective pourrait aider Dirk Moses à affiner sa théorie révisionniste.

En mettant en place la collectivisation qui a conduit à l’Holodomor, la clique de Staline souhaitait transformer la paysannerie ukrainienne, un groupe qu’elle percevait comme individualiste et centré sur le profit. Les survivants quant à eux accepteraient l’ordre communautaire, ascétique et bureaucratique de la « ferme collective », un modèle censé être proche des habitudes et des valeurs des paysans russes, dont la plupart sont des descendants de serfs. Comme l’a déclaré Lemkin en 1944, « le génocide comporte deux phases : d’abord la destruction du modèle national du groupe opprimé ; ensuite l’imposition du modèle national de l’oppresseur »4. Pour mettre en œuvre leur génocide, les impérialismes arrogants accentuent les différences entre les nouveaux colons et les populations autochtones. En Union soviétique aussi, l’élite stalinienne a considéré que ses idées utopiques étaient bien éloignées des « mœurs archaïques » et de la « conscience primitive » des paysans locaux. En ce sens, la collectivisation soviétique, avec son désastreux Holodomor, était un exemple extrême de colonisation menée par un pouvoir central impérialiste, une colonisation qui visait à transformer en profondeur une colonie riche en ressources.

Dans la plupart des cas de colonisation, l’oppresseur et l’opprimé sont très éloignés, et selon des critères variés : géographiques, raciaux, économiques, culturels, religieux, linguistiques, etc. Ces différences et cet éloignement sont cruciaux : ils façonnent les modèles de gouvernance impériale. Les grandes distances géographiques ont mené à de grandes découvertes. Le fait de percevoir une couleur de peau différente a donné naissance au racisme. Les différences de cultures, de langues et de religions ont donné naissance à l’anthropologie et à la linguistique, des domaines de la connaissance aux tendances orientalistes. Les différences de développements économiques et technologiques ont conduit à la supériorité militaire de l’empire et à l’exploitation des colonies. Nombre de ces différences ont été construites par les colonisateurs dans leur propre intérêt, alors que d’autres étaient réelles, objectives, accessibles à une observation indépendante. Les historiens retrouvent des contextes de ce type dans les actions génocidaires commises contre les indigènes d’Amérique ou de Sibérie, ou dans les guerres impériales en Afrique ou en Asie.

Au XXe siècle, la situation est différente. Il n’est pas facile de faire la distinction entre les deux phases de Lemkin, car les différences perçues entre l’oppresseur et l’opprimé sont rares. Mais même si l’oppresseur a du mal à les formuler, on devrait pouvoir trouver des marqueurs de différence et de distance, même si ces marqueurs sont artificiellement construits : si ce ne sont pas des langues différentes, alors ce sont des dialectes ou des accents ; si ce ne sont pas des religions différentes, ce sont des uniformes ou des modes différents ; si ce n’est pas la couleur de la peau, ce sont des manières de se couper les cheveux ou de se raser la barbe. Il n’y a pas de génocide sans « modèles nationaux » distincts. Pourtant les différences qui existent entre ces modèles pourraient être perçues comme insignifiantes, pour peu que l’on vise autre chose qu’un génocide. C’est d’ailleurs ce qui s’est passé lors de l’Holocauste en Allemagne. Là, les meurtriers et les assassinés partageaient la même culture, la même langue, le même développement économique et les mêmes modes de vie. Il existait une différence religieuse entre les juifs et les chrétiens pratiquants, mais nombre d’entre eux étaient si profondément sécularisés que cette différence était quasiment inexistante. Les meurtriers ont donc dû établir des différences subtiles en calculant les fractions de « sang juif » dans les généalogies des individus, ou en recherchant les hommes circoncis. De nombreux autres exemples qui ont été largement reconnus comme des génocides ont suivi la même logique de recherche de différences mineures. Les historiens savent que le génocide arménien (1915-1917) ne peut s’expliquer par une hostilité inter-religieuse entre musulmans et chrétiens. Les Jeunes-Turcs — essentiellement des intellectuels et des militaires — qui ont pris le pouvoir dans l’Empire ottoman en 1908, avaient pour objectif de séculariser leur pays. Au début de leurs activités, les radicaux arméniens — également des intellectuels et des militaires laïques — ont soutenu les Jeunes-Turcs et participé à leur mouvement. Le génocide ne s’est pas produit pendant les nombreux siècles où les Turcs et les Arméniens ont vécu côte à côte dans des communautés religieuses distinctes. Il s’est produit lorsque leurs différences religieuses ont été en grande partie éliminées.

L’universitaire norvégien Pål Kolstø, qui a mené des recherches ethnographiques en ex-Yougoslavie, a déclaré : « les Serbes, les Croates et les Bosniaques parlaient la même langue, se ressemblaient, s’habillaient de la même façon, regardaient les mêmes films, écoutaient la même musique et mangeaient essentiellement la même chose. »5 On peut en dire autant des Russes et des Ukrainiens, qui ont vécu ensemble — en Russie et en Ukraine — avant la désastreuse guerre russo-ukrainienne qui a débuté en 2014. L’absence de différences significatives ne diminue pas l’ampleur ou la cruauté des massacres. C’est le contraire qui se produit : des différences moindres entraînent une plus grande violence. Une fois que le conflit meurtrier commence, les différences perçues déferlent comme une avalanche. Il n’y a pas de plus grande différence dans le monde humain que celle qui existe entre la victime et l’auteur du crime.

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Trois femmes mourant de faim. Photo prise à Kharkiv en 1933 par l’autrichien Alexander Wienerberger // holodomormuseum.org.ua

De Shibboleth à Koukourouza

Lorsque les différences entre le « modèle national » des meurtriers et celui des communautés qu’ils ciblent semblent négligeables, les oppresseurs créent de toutes pièces des marqueurs de différence. La Bible raconte que les Hébreux se sont battus contre un peuple voisin, les Éphraïmites. Ayant perdu une bataille, les Éphraïmites ont tenté de s’enfuir en se faisant passer pour des Juifs. Les fugitifs capturés devaient passer un test phonétique en prononçant le mot hébreu « Shibboleth ». 42 000 Éphraïmites furent tués parce qu’ils avaient dit « Sibboleth » au lieu de « Shibboleth » (Juges, 12:5-6). Les Ephraïmites ont-ils été tués par les troupes de Jephté parce qu’ils n’arrivaient pas à prononcer le mot « Shibboleth » ? Oui, parce qu’ils étaient identifiés par ce marqueur. Non, parce que les racines de la guerre étaient ailleurs, comme le livre des Juges le reconnaît en donnant des détails historiques : « Jephté, le Galaadite, un vaillant guerrier, était le fils d’une prostituée, et Galaad l’avait engendré. »6 En tant que bâtard, il n’avait pas reçu d’héritage. « Des hommes de rien s’associèrent à Jephté et firent des coups de main avec lui. » Le roi ammonite commença la guerre contre le peuple de Galaad. Ceux-ci demandèrent à Jephté de les protéger, il accepta et vainquit les Ammonites. Mais alors, de manière incompréhensible, Jephté décida de tuer les Éphraïmites voisins, et le livre des Juges ne l’explique pas. Toutefois, les Juges nous apprennent que les « fils d’Israël recommencèrent à faire ce qui est mal aux yeux du Seigneur et le Seigneur les livra aux Philistins pendant quarante ans ». Le miracle de Samson était nécessaire pour racheter le mal de Jephté.

Citant cette histoire, Victor Chklovski, Juif russe, éminent spécialiste de la littérature et acteur de la Première Guerre mondiale et de la « guerre civile » qui a suivi à Kyïv, ajoute : « La Bible se répète d’une manière curieuse […]. En Ukraine, j’ai vu un garçon juif. Il ne pouvait pas regarder le maïs sans trembler. Il m’a raconté que lorsqu’on était en train de les tuer en Ukraine, les meurtriers devaient vérifier si la personne qu’ils allaient tuer était juive. Ils lui ordonnaient : “Dis koukourouza (maïs)”. Parfois, la personne disait “Koukourouja” et se faisait tuer. »7

La Bible se répète, et il n’y a pas beaucoup de différence entre l’utilisation de marqueurs phonétiques et la méthode nazie d’identification des Juifs par la circoncision : aucun de ces signes de différence ne mérite un meurtre. C’est en pensant au même paradoxe que Sigmund Freud a introduit son concept de « narcissisme des petites différences » dans Psychologie collective et analyse du moi : « Les races étroitement apparentées se tiennent à distance les unes des autres : l’Allemand du Sud ne peut supporter l’Allemand du Nord, l’Anglais jette toutes sortes d’opprobres sur l’Écossais, l’Espagnol méprise le Portugais. »8 Dans son ouvrage ultérieur, Malaise dans la civilisation, Freud a formulé ce qui suit : « Ce sont précisément les communautés dont les territoires sont contigus et qui sont apparentées les unes aux autres qui se livrent à des querelles incessantes et se moquent les unes des autres, comme les Espagnols et les Portugais, par exemple, les Allemands du Nord et les Allemands du Sud, les Anglais et les Écossais et ainsi de suite. J’ai donné à ce phénomène le nom de “narcissisme des petites différences”, un nom qui ne l’explique pas vraiment. »9

Ce dernier point est probablement vrai. Il existe des myriades de différences entre les groupes humains, et le nombre de petites différences est infini. Comment et pourquoi l’une d’entre elles serait réinterprétée comme une raison socialement acceptable de commettre un meurtre reste inexpliqué. Même les très « grandes » différences entre les groupes sociaux sont instables et malléables. La théorie critique de la race déconstruit les différences raciales en affirmant qu’elles n’ont pas de références objectives et qu’elles sont toutes créées par des perceptions culturelles. On pourrait dire que la théorie critique de la race fonctionne comme l’exact opposé de la théorie du narcissisme des petites différences : la première transforme les grandes différences, telles qu’elles sont perçues dans la société racialiste, en variables secondaires, mineures et accidentelles des interactions culturelles ; la seconde transforme les petites différences en facteurs décisifs, en question de vie ou de mort. On peut supposer que toutes les différences entre les groupes sociaux, telles que la race, sont construites culturellement. Il n’existe aucune mesure « objective » permettant de distinguer les petites différences (comme les accents) des grandes différences (comme les races). Elles sont toutes construites, contingentes et fluides. Un caprice de l’histoire peut transformer n’importe quel ensemble de différences humaines en une question génocidaire. Inversement, la culture et l’éducation peuvent désamorcer ou esthétiser n’importe quel ensemble de différences pour le bien de l’humanité.

Le narcissisme des petites différences n’explique aucun meurtre en particulier. De nombreux groupes humains se ressemblent, mais cette ressemblance ne les conduit pas à s’entretuer. Dans son analyse minutieuse, Michael Ignatieff a mis en lumière la façon dont les sentiments nationaux ont été manipulés pendant longtemps par le gouvernement communiste de Yougoslavie afin de s’accrocher au pouvoir10. Lorsque ce pouvoir s’est effondré, les positionnements politiques hérités du passé, ajoutés à une nouvelle avidité post-communiste, ont conduit à des massacres mutuels. Un génocide ne fonctionne pas comme un enchaînement de causes et de conséquences, qui commence par une petite différence et se termine par un charnier. C’est le contraire qui est vrai. Un meurtre de masse se produit pour une raison qui n’a rien à voir avec les différences ethniques, grandes ou petites. Mais lorsque cela se produit, les survivants des deux camps l’expliquent en convertissant leurs petites différences négligeables en grands récits accablants. Il existe des différences entre les « modèles nationaux » des oppresseurs et des opprimés mais ces différences ne justifient pas les meurtres, ni les différences de prononciation, ni le fait d’être ou non circoncis. Paradoxalement, le génocide commence par un meurtre de masse et se termine par des conjectures sur les différences mineures qui l’ont précédé.

De Jephté à Poutine, la raison du génocide est la volonté de l’oppresseur d’établir son pouvoir sur les terres occupées. Leurs motivations peuvent être multiples, l’absence d’héritage n’étant que l’une d’entre elles. Les assassins veulent prendre le pouvoir, les biens et la reconnaissance de leurs semblables, mais aussi des peuples voisins. Ils refusent de faire la différence entre eux, prétendant que les différences sont si petites qu’elles n’existent pas. Pourtant pendant cette guerre et à cause d’elle, les différences politiques se sont tellement accentuées qu’aucun test n’est plus nécessaire pour distinguer les uns des autres.

Une histoire de Z

Lorsque les chars et les camions russes ont envahi l’Ukraine en février 2022, la lettre Z était peinte sur leurs flancs. Entamant un voyage du front vers l’arrière, cette lettre s’est répandue dans toute la Russie, apparaissant comme un symbole de la guerre et un signe de soutien. Les patriotes l’ont peinte sur les voitures de police, sur les façades des bâtiments et sur leurs vêtements. À Kazan, les enfants mourants d’un centre de soins palliatifs ont été alignés en forme de Z pour prendre une photo macabre largement diffusée par les médias d’État. La lettre Z est devenue le symbole d’un ensemble idéologique particulier : il s’agit de défendre des idées militantes, patriotiques et, surtout, pleinement favorables au régime du Kremlin et à son invasion de l’Ukraine. Les Z-poètes patriotes organisent des Z-événements, et des volumes de Z-poésie ont été publiés. Même en Europe, des cortèges pro-Poutine ont arboré des drapeaux et des affiches avec le symbole « Z ». Le processus est allé si loin que Zurich Insurance, une grosse entreprise suisse, a dû abandonner le symbole de sa marque, la lettre Z qu’elle utilisait depuis des décennies.

La guerre étant menée contre l’Occident et son influence en Ukraine, pourquoi une lettre latine, étrangère à l’alphabet cyrillique, a-t-elle été choisie comme symbole ? En l’absence d’explication officielle, les théories se sont multipliées. Certains affirment que le Z vient du mot russe zapad, qui signifie « Occident » ou « Ouest » ; d’autres soutiennent qu’il représente Zelensky car les troupes russes ont reçu l’ordre de le tuer. Les croyants voient dans le Z une moitié de croix gammée, qu’ils considèrent comme un ancien symbole des Slaves. Les détracteurs pensent qu’il s’agit d’une image tirée de films de zombies. Quelle que soit la vérité, la lettre Z a proliféré dans la vie et les médias russes.

Dans une série d’explications improvisées, le ministère russe de la Défense a produit diverses tentatives fantaisistes d’éclaircissement sur les origines de la lettre Z, chacune excluant les autres11. Dans le monde étrange de la création sémantique bureaucratique, l’agence responsable de l’information et de la propagande militaire — l’agence même qui avait validé l’utilisation du symbole Z sur les véhicules, les routes et les bâtiments militaires — n’avait aucune idée du sens de son signifiant star.

Le Kremlin de Poutine était déterminé à détruire le « modèle national » des Ukrainiens et à le remplacer par le « modèle national » des Russes, tout en proclamant qu’il s’agissait là d’un seul et même peuple. Les différences perçues étaient minimes, mais les résultats politiques ont été énormes. Au cours des deux premières décennies post-soviétiques, les Russes et les Ukrainiens étaient si semblables qu’aucun test de Shibboleth n’aurait pu les différencier. Même après 2014, pour identifier l’ennemi au sein d’un peuple qui leur ressemblait, les soldats russes ne pouvaient même pas se fier aux accents : de nombreux Ukrainiens avaient une façon identique ou similaire de prononcer le russe12. Mais depuis 2022, toute allusion à la prétendue « similitude » entre les Ukrainiens et les Russes provoque une allergie instinctive chez les Ukrainiens, qui pensent que la guerre génocidaire de Poutine bénéficie du soutien anonyme de la population russe. Que cela soit vrai ou non, en 2022, les différences observables étaient encore très minces. Aux points de contrôle, les soldats russes ont fouillé les gens à la recherche de « tatouages nazis », et tous ceux qui avaient quelque chose de vaguement interprétable sur la peau ont été battus ou tués. Une petite différence observable entre ces deux peuples voisins s’est transformée en une distance gigantesque, véritablement océanique, entre leurs sentiments subjectifs.

Pour orienter ou justifier cet extraordinaire acte de violence qui a conduit à des pertes injustifiables et à une série d’événements génocidaires, les dirigeants russes ont combiné une vision primitive et essentialiste de l’ethnicité avec une illusion d’identité entre deux nations politiques. Tout en niant les différences qui existent réellement, ceux qui ont envoyé leurs soldats en Ukraine avaient besoin d’échafauder leurs propres marqueurs de différenciation. Puisque, selon eux, il n’existait pas de mots ou de symboles culturels réels permettant de différencier les amis des ennemis, il fallait inventer un symbole de toutes pièces. Peu importe l’endroit où ce Z dénué de signification est apparu pour la première fois, c’est la croyance dans ce Z, l’amour de ce Z, l’identification à ce Z qui sont les marqueurs de ce que les Russes appellent un vrai patriote.

Traduit de l’anglais par Clarisse Brossard

Version originale

Alexandre Etkind a été professeur de littérature russe et d'histoire culturelle à Cambridge (2005-2013), depuis lors il professeur à l'Institut universitaire européen de Florence) et Senior Fellow du Zukunfstkolleg, Université de Konstanz. Ses principaux domaines d'intérêt sont l'histoire des idées et l'histoire de la Russie ; les sujets abordés comprennent la mémoire historique, la colonisation interne et l'histoire des ressources naturelles. Il est auteur de plusieurs livres traduits dans plusieurs langues, mais dont un seul a été traduit en français : Histoire de la psychanalyse en Russie, PUF, 1995

Notes

  1. Carl Schmitt, The Concept of the Political: Expanded Edition (Chicago : University of Chicago Press, 2008).
  2. Timothy Snyder, « The War on History Is a War on Democracy », The New York Times Magazine, 29 juin 2021 ; Serhii Plokhy, The Russo-Ukrainian War: The Return of History (New York : W.W. Norton & Company, 2023).
  3. Pour des raisons stylistiques, dans les citations de Poutine, nous utiliserons ci-après les transcriptions russes plutôt qu’ukrainiennes des noms des villes et des régions d’Ukraine [NDA]. Donbass est la variante russe de Donbas, comme Kiev est la variante russe de Kyïv [NDT].
  4. Raphael Lemkin, Axis Rule in Occupied Europe : Laws of Occupation, Analysis of Government, Proposals for Redress (Clark : Lawbook Exchange, 2005), p. 79.
  5. Pål Kolstø, « The “Narcissism of Minor Differences” Theory: Can It Explain Ethnic Conflict ? », Filozofija i drustvo, Vol. 18, No. 2 (2007), pp. 153-171 (154).
  6. Toutes les traductions françaises d’extraits de la Bible proviennent de Traduction œcuménique de la Bible, Alliance biblique universelle – Le Cerf, nouvelle édition revue, 1995 [NDT].
  7. Viktor Shklovskii, Zoo, or, Letters Not about Love (Ithaca : Cornell University Press, 1971).
  8. Sigmund Freud, Group Psychology and the Analysis of the Ego (Londres : The International Psychoanalytic Press, 1922), p. 55.
  9. Sigmund Freud, Civilisation and Its Discontents, Standard Edition, Vol. 21 (Londres : Hogarth Press, 1961), p. 114
  10. Michael Ignatieff, Blood and Belonging : Journeys into the New Nationalism (Londres : BBC Books, 1994), p. 14.
  11. Comme le résume Wikipédia, le ministère de la Défense « a suggéré d’autres significations pour “Z”, notamment “Pour la paix” (russe : “за мир” : “za mir”), “Pour la vérité” (russe : “за правду” : “za pravdou”), “Pour les nôtres” (russe : “за наших” : “za nachikh”), et la lettre Z dans les mots démilitarisation et dénazification, les prétendus buts de guerre du président russe Vladimir Poutine », voir « Z (military symbol) ».
  12. Les Ukrainiens ont leur propre test phonétique pour distinguer les locuteurs ukrainiens natifs des locuteurs russes, voir Alexander J. Motyl, « War of Words: We Say « Palyanitsya », They Say « Palyanitsa » », Crikey, 14 mars 2022. Cependant, avec environ la moitié de la population de la capitale et entre un cinquième et un tiers de l’armée parlant le russe comme langue maternelle, l’application d’un tel test serait injustifiable.

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