Navalny, journal de prison (fin)

C’est avec une émotion particulière que Desk Russie a sélectionné quelques-unes des dernières publications d’Alexeï Navalny, selon un principe simple : donner à entendre sa voix la plus personnelle, en faisant la part belle à son humour dans les conditions les plus sordides, à son goût pour les films d’action et la science-fiction, à son amour pour les siens, à ses principes indéfectibles. À son courage, enfin.

3 juillet 2023

À votre avis, qui voit-on sur cette photo ?

Ce sont des plaignants. La famille Navalny au grand complet — mes parents, Ioulia, Dacha et Zakhar — a déposé aujourd’hui une plainte collective et a fermement l’intention de saisir la Cour constitutionnelle.

Je suis un condamné à qui l’on ne cesse de rappeler qu’il est « comme tous les autres ». Mais, au cours de l’année écoulée, j’ai eu : 0 (zéro) visite, 0 (zéro) visite prolongée, 0 (zéro) visite de courte durée et 2 (deux) appels téléphoniques il y a onze mois.

Je purge ma peine dans une colonie pénitentiaire à régime sévère, et selon le règlement général j’ai droit à trois visites prolongées (de trois jours) et à trois visites de courte durée (de quatre heures, au parloir) par an. Ainsi qu’à un minimum de six appels téléphoniques.

Prenons un psychopathe. Un tueur en série. Qui se retrouve dans une colonie à régime spécial pour les condamnés à perpétuité. Ses dix premières années seront soumises à des « conditions strictes ». Mais, même alors, le psychopathe bénéficiera d’une visite prolongée et de deux visites de courte durée chaque année. Je n’en ai aucune.

Ce n’est pas tout. Il existe aussi une règle intangible : à son arrivée dans une colonie après sa condamnation, un prisonnier a droit à une visite. Mais on m’en a privé. En recourant à toutes sortes de trucs et de « sanctions disciplinaires », les fonctionnaires du système carcéral ont élaboré pour moi un régime spécial, dans lequel tout m’est interdit.

Cela ne concerne pas que moi. La Constitution garantit des droits à mes enfants : ils ont le droit de me voir, et j’ai le devoir de participer à leur éducation. La Constitution garantit des droits à mes parents âgés, j’ai le devoir de prendre soin d’eux, autant que possible. Donc de communiquer avec eux. On ne les a même pas laissés entrer dans la salle d’audience le premier jour « public » de mon procès. Pourtant, ce système hypocrite proclame que les relations avec la famille et le maintien du lien social sont autant de signes qu’un détenu est en passe de s’amender. En théorie, ce doit être encouragé de diverses manières.

En pratique, c’est l’un des mécanismes fondamentaux de la corruption des prisons : tu paies, tu reçois un appel ; tu paies davantage, tu reçois une visite. Ou alors, comme dans mon cas, ce mécanisme est tourné en dérision. Pourquoi on ne te donne pas de visites ? Parce qu’on en a le pouvoir, ha ! ha !

Ainsi les Navalny en sont-ils arrivés à intenter une action collective. Je connais notre système judiciaire par cœur, je ne me fais aucune illusion. C’est une question de principe : j’ai le droit de voir ma famille ne serait-ce que deux fois par an. C’est aussi une question pour l’avenir : un jour, même s’il faut attendre des années, ces affaires seront révisées par un tribunal honnête. Les éléments du dossier seront prêts.

26 juillet 2023

J’ai une nouvelle sensationnelle à vous annoncer, les amis. Le cinglé s’est mis à parler. Cette histoire est super.

Pour la résumer : il y a quelques mois, à l’antenne de Rousskoïé Radio, on a annoncé la création d’un robot-centaure en Russie. Cette info m’a semblé si saugrenue qu’elle m’a enthousiasmé, et quand, un peu plus tard, des matons sont venus, en délégation, me trouver dans ma cellule disciplinaire pour m’emmener travailler, je leur ai dit que la radio avait annoncé la création du robot-centaure : qu’on le mette, lui, au travail.

Évidemment, ça a donné lieu à un échange d’une dizaine de minutes. Les matons se sont plaints : si je ne me soumettais pas à leurs exigences, ils allaient m’infliger toutes sortes de punitions. Moi, je leur ai expliqué qu’on venait d’inventer le robot-centaure et que la radio n’irait pas raconter des mensonges. Cette discussion autour du robot-centaure les a sacrément énervés, alors pendant deux ou trois jours je l’ai fait revenir sur le tapis à tout propos, et j’ai même fait savoir à la direction, en commission de discipline, que le travail des zeks ne servait plus à rien désormais, puisqu’on introduirait bientôt partout des robots-centaures au bénéfice de l’économie nationale. J’ai fini par me lasser et j’ai oublié tout ça.

Les mois ont passé. Dans le quartier disciplinaire ou à l’isolement, on a définitivement éteint la radio, pour mettre à la place des lectures de la Constitution ou du règlement de la prison, de la musique classique ou des discours de Poutine, chaque soir. Il y a quelques jours, au moment de la promenade — comme d’habitude, je fais quatre pas en avant, suivis de quatre pas en arrière —, alors que je suis en train d’apprendre un poème, le cinglé hurle à pleins poumons dans la cour voisine. Il y a beaucoup de cours de promenade, mais on le fait forcément sortir dans celle d’à côté : il ne faudrait pas que je m’ennuie. Tout à coup, il interrompt ses hurlements pour dire d’une voix humaine :

« Hé, le voisin !

— Quoi ?

— Écoute, on a éteint la radio, maintenant on n’a plus de musique ni d’informations. Tu te rappelles quand tu as refusé de travailler parce qu’à la radio on avait parlé du robot-centaure ? PEUT-ÊTRE BIEN QUE C’EST À CAUSE DE ÇA, T’EN PENSES QUOI ? »

Un jour, je ferai la liste de mes meilleurs moments en prison. C’est sûr, celui-là entrera dans mon top 5 [ES1] 

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Alexeï et Ioulia Navalny lors de la marche à Moscou après l’assassinat de Boris Nemtsov en 2015 // Dmitry Borko, courtesy photo

4 août 2023

Dix-neuf ans de colonie pénitentiaire à régime spécial. Le nombre d’années n’a aucune importance. Je comprends parfaitement que je suis, comme de nombreux prisonniers politiques, condamné à perpétuité. Et que cette perpétuité se mesure à l’aune de ma durée de vie ou de celle du régime actuel.

Ce nombre d’années n’est pas pour moi. Il est pour vous. C’est vous, pas moi, que l’on veut effrayer et priver de toute volonté de résistance. Vous que l’on contraint à abandonner sans combattre votre Russie à la clique de traîtres, de voleurs et de vauriens qui s’est emparée du pouvoir. Poutine ne doit pas atteindre son objectif. Ne perdez pas votre volonté de résistance.

25 octobre 2023

Déjà plus de mille jours que je suis parti en voyage dans l’espace.

N’envisagez même pas de me contredire.

Voici une preuve parmi d’autres que mon vaisseau a été capturé par des extraterrestres venus de la planète Omicron Persei 8.

Incapables de comprendre la psychologie des êtres humains, ils ont créé une intelligence artificielle chargée d’étudier le comportement des prisonniers ; à l’issue de cette étude, l’IA livrera ses recommandations pour asservir l’espèce humaine.

J’ai obtenu un des comptes rendus de la machine omicronienne. Essayez de lire ce texte « d’une voix métallique de robot », comme dans un film de science-fiction, et dites-le avec conviction.

Résultats de l’entretien à visée diagnostique ; finalité : PRÉVISION DES DÉVIANCES.

CATÉGORIE DU TABLEAU PROPHYLACTIQUE : diffusion d’une idéologie extrémiste.

ÉTAT PSYCHOÉMOTIONNEL : satisfaisant.

COMPORTEMENT: adéquat.

PROPOS : évite de répondre aux questions. Répond à une question par une autre. Généralise.

RÉACTIONS VÉGÉTATIVES : nulles.

PRÉVISIONS COMPORTEMENTALES : violation de la discipline.

Je suis prêt à parier que, si vous avez lu tout ça « d’une voix de robot », vous n’avez pas pu vous empêcher d’ajouter quelque chose du genre :

« RECOMMANDATIONS : implantation expérimentale d’une micropuce de soumission. »

Mais tout ira bien. Les humains survivront et vaincront. Les Omicroniens seront anéantis. Avant d’exploser, leur sale machine à intelligence artificielle dira : « Not bad… for a human. »

P.-S. Je demande au premier d’entre vous qui trouvera de quel film (j’adore l’ensemble de cette franchise) vient cette citation de répondre « ah, trop fort » et de mettre un cœur.

26 décembre 2023

Je suis votre nouveau père Noël.

Bah oui. Je suis vêtu d’une touloupe, j’ai une chapka à oreilles, on me remettra bientôt des bottes de feutre, et après vingt jours de transfert, ma barbe a poussé. D’accord, il n’y a pas de rennes, mais à leur place de beaux chiens de berger, immenses et tout poilus.

Surtout, je vis maintenant au-delà du cercle polaire. Dans le village de Kharp, en Iamalie. La ville la plus proche porte le joli nom de Labytnangui.

Si je ne m’exclame pas : « Ho ! Ho ! Ho ! », on peut m’entendre dire : « Oh ! Oh ! Oh ! » lorsque je regarde par la fenêtre, où se succèdent la nuit, le soir et de nouveau la nuit.

Les vingt jours de transfert ont été plutôt éprouvants, mais je reste d’excellente humeur, comme se doit de l’être le père Noël.

Je suis arrivé à destination un samedi soir. Et le transfert s’est accompagné de telles précautions, en suivant un itinéraire si étrange (Vladimir – Moscou – Tcheliabinsk – Ekaterinbourg – Kirov – Vorkouta – Kharp), que je ne m’attendais pas à être retrouvé dans ces lieux avant la mi-janvier.

Aussi ai-je été très surpris quand, hier, les portes de ma cellule se sont ouvertes : « Visite de votre avocat. » Il m’a raconté que vous aviez perdu ma trace et que certains d’entre vous s’étaient même beaucoup inquiétés. Je vous remercie de votre soutien !

Je ne peux pas encore vous distraire avec des histoires sur l’exotisme polaire, car je n’ai rien vu d’autre que ma cellule. Et par la fenêtre on ne voit qu’une clôture, plantée juste derrière.

Je suis sorti pour la promenade. La cour de promenade, c’est la cellule voisine, à peine plus grande que la mienne, au sol tapissé de neige. J’ai vu aussi une escorte ; ils ne ressemblent pas à ceux de Russie centrale, ils sont plutôt comme au cinéma : des fusils d’assaut, d’épaisses moufles, des bottes de feutre. Et ces fameux chiens de berger beaux et poilus.

Bref, ne vous tracassez pas pour moi. Tout va bien. Je suis terriblement content d’être enfin arrivé.

Merci encore à vous tous de votre soutien ! Je vous souhaite de bonnes fêtes !

Puisque je suis le père Noël, la question des cadeaux vous intéresse sans doute. Mais je suis le père Noël du régime spécial, alors ne recevront de cadeaux que ceux qui n’ont pas été sages du tout

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Alexeï Navalny s’envole pour Moscou depuis Berlin le 17 janvier 2021 // Dojd, capture d’écran

17 janvier 2024

Cela fait tout juste trois ans que je suis rentré en Russie, après les soins consécutifs à mon empoisonnement. On m’a arrêté à l’aéroport. Cela fait donc trois ans que je suis sous les verrous.

Et cela fait trois ans que je réponds à une seule et même question.

Les zeks me la posent simplement, sans détour. Les employés de l’administration pénitentiaire, prudemment, une fois les appareils enregistreurs éteints.

« Mais pourquoi donc es-tu rentré ? »

En y répondant, j’éprouve une légère contrariété, de deux ordres. D’abord, vis-à-vis de moi-même, qui ne suis pas parvenu à trouver les mots pour que tout le monde comprenne et cesse de me poser cette question. Ensuite, envers la politique russe de ces dernières décennies, qui a si bien inoculé à la société le cynisme et le complotisme que les gens ne peuvent pas croire, par principe, à des motifs simples. Ben, s’il est rentré, c’est qu’il a passé un accord avec quelqu’un. Ça n’a pas fonctionné, voilà tout. Ou alors ça n’a pas encore fonctionné. Il y a un plan retors là-dessous, dans lequel les tours du Kremlin jouent un rôle. En tout cas, ils trament quelque chose EN SECRET. Puisque la politique est entièrement échafaudée sur des faux-semblants.

Il n’y a ni secrets ni plans. En réalité, tout est très simple.

J’ai mon pays et j’ai mes convictions. Je ne veux renoncer ni à mon pays ni à mes convictions. Je ne peux trahir ni le premier ni les secondes. Si tes convictions valent quelque chose, tu dois être prêt à les défendre. Et, s’il le faut, à accepter des sacrifices.

Si tu n’y es pas prêt, alors tu n’as pas l’ombre d’une conviction. Tu crois en avoir, c’est tout. Mais ce ne sont ni des convictions ni des principes, rien que des idées dans ta tête.

Naturellement, on n’en déduira pas que tous ceux qui ne sont pas derrière les barreaux à l’heure actuelle n’ont pas de convictions. Chacun paie son tribut. Pour beaucoup, même sans prison, ce tribut est lourd, ô combien.

J’ai participé à des élections et j’ai prétendu à des fonctions de leader. Ce que l’on attend de moi est différent. J’ai sillonné toute la Russie et partout j’ai annoncé d’une tribune : « Je promets de ne pas vous trahir, je ne vous tromperai pas et je ne vous abandonnerai pas. » En rentrant, j’ai tenu la promesse que j’ai faite à mes électeurs. Il faut bien que des gens qui ne leur mentent pas finissent par émerger en Russie.

La situation est telle que le prix que je dois payer, ici, pour le droit d’avoir des convictions et de ne pas les cacher, c’est d’être enfermé dans une cellule à l’isolement. Ça ne me plaît pas, bien sûr. Mais je ne renoncerai ni à mes idées ni à ma patrie.

Mes convictions ne sont ni exotiques, ni sectaires, ni radicales. Au contraire, tout ce en quoi je crois est fondé sur les sciences et ce qu’enseigne l’histoire.

Les gens au pouvoir doivent changer. Le meilleur moyen d’élire le pouvoir, ce sont des élections justes et libres. Tout le monde a besoin d’une justice honnête. La corruption détruit l’État. La censure n’a pas lieu d’être.

L’avenir dépend de ces principes.

Ceux qui concentrent le pouvoir sont, eux, sectaires et marginaux. Eux n’ont pas la moindre idée. Ils ne poursuivent qu’un objectif : se maintenir à leur poste. Et l’hypocrisie poussée à la perfection les autorise à retourner leur veste à volonté. Ainsi, les polygames de chez nous se sont mués en conservateurs. Les membres du Parti communiste soviétique se sont métamorphosés en pieux orthodoxes. Les détenteurs de « passeports dorés » et de comptes offshore, en patriotes agressifs.

Du mensonge, du mensonge, rien que du mensonge.

Il s’écroulera et tombera en poussière. L’État poutinien n’est pas viable.

Un jour viendra où nos regards se porteront vers cette place qu’il occupait, et il n’y sera plus.

La victoire est inexorable.

Mais pour l’heure il s’agit de ne pas se rendre et de s’accrocher à ses convictions.

22 janvier 2024

Lorsque le chanteur Shaman est apparu, j’étais déjà en prison ; c’est la raison pour laquelle je ne l’avais ni vu ni entendu, mais j’étais au courant de l’existence d’un artiste poutinien majeur portant ce nom. Et de son tube, « Je suis russe ». Tout le monde le connaît, on en a fait des parodies, etc. J’étais curieux de l’écouter, bien sûr, mais comment faire quand on est dans la zone ?

C’est alors qu’on m’a amené en Iamalie. Ici, chaque jour, dès qu’est donné l’ordre du lever, à 5 heures, l’hymne russe retentit. Et aussitôt après « Je suis russe », la chanson de Shaman.

Imaginez le tableau : le district autonome de Iamalo-Nénétsie par une nuit polaire. Dans son baraquement disciplinaire d’une colonie à régime spécial, Alexeï Navalny, condamné à dix-neuf ans de privation de liberté, rincé par la propagande du Kremlin des années durant pour avoir participé à des marches, fait de l’exercice sur le refrain de « Je suis russe », qu’on le force à écouter en guise de travail éducatif afin qu’il s’amende.

Franchement, je ne suis toujours pas très sûr de comprendre ce que sont la post-ironie et la méta-ironie. Mais si ce n’est pas ça, qu’est-ce que ça pourrait bien être ?

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Alexeï et Ioulia Navalny lors d’une marche à Moscou le 12 juin 2013 //P. Bogomolov, Creative Commons

14 février 2024

Ma chérie, pour toi et moi, tout est comme dans la chanson1 : des villes nous séparent, des signaux lumineux d’aérodrome, des tourmentes de neige bleu sombre et des milliers de kilomètres. Mais je te sens près de moi à chaque instant, et je t’aime toujours plus fort.

Traduit du russe par Ève Sorin

© Desk Russie pour la traduction française

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Homme politique russe, prisonnier politique, fondateur de la Fondation de lutte contre la corruption (FBK), considéré comme le principal opposant à Vladimir Poutine.

Notes

  1. « Nadejda » ( « L’Espérance »), célèbre chanson de 1971. La traductrice n’a pas souhaité ajouter d’autres notes.

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