L’expansionnisme russe : permanence des objectifs et récurrence des méthodes

Dans cet essai, Françoise Thom analyse l’idée impérialiste et expansionniste de l’Empire russe, qui perdure à l’époque soviétique et post-soviétique. Cette propension messianique, expansionniste et militariste arrivant à son apogée sous Poutine est indissociable de la matrice autocratique du pouvoir russe. C’est de cette matrice que la Russie doit être débarrassée pour devenir un pays normal, préoccupé par sa prospérité plutôt que par l’asservissement des autres. La sécurité européenne passe par l’éradication du despotisme russe.

Deux choses sautent aux yeux depuis le 24 février 2022 : l’extraordinaire obstination du Kremlin à atteindre ses objectifs et l’indifférence au coût humain de cette politique. Des interceptions ukrainiennes révèlent qu’avant l’attaque près de Bakhmout, le commandement russe exhortait ses troupes en ces termes : « Votre tâche est d’avancer à n’importe quel prix. Que vous périssiez ou non n’a pas d’importance. D’autres vous remplaceront. L’essentiel est d’avancer. » La persévérance de la Russie dans la réalisation de ses objectifs expansionnistes ne date pas d’hier. À partir du XVe siècle, ce pays a augmenté annuellement d’une superficie équivalant à celle de la Hollande. Pendant les 300 ans d’existence de la dynastie des Romanov, l’Empire russe s’agrandit à la vitesse de 140 km² par jour1. Le consul français en Crimée note en 1772 à propos de la diplomatie des tsars : « Cette Cour, dont la lente Politique marche à pas sûrs vers son but… »2.  En 1853, un voyageur français, Germain de Lagny, s’étonne de l’expansion continue de l’Empire russe : « Malgré l’infécondité de son sol, malgré les rigueurs de son climat, malgré son gouvernement despotique, la Russie s’est démesurément agrandie […]. Tout à coup elle se révèle à l’Europe étonnée ; et du jour de son apparition elle aspire, avec une hauteur insolente, à la domination du monde ; en affichant des prétentions à la dictature européenne. »3

Lagny relève avec perspicacité une constante dans les méthodes russes d’expansion : associer un ou plusieurs pays européens au partage des dépouilles. Selon lui, l’Empire russe s’est agrandi grâce « à une complicité morale ou matérielle de la part de l’Europe. […] On trouve la Russie de connivence avec quelque autre État aidant et favorisant ses projets pour trouver une satisfaction à des desseins ambitieux… »4. La Prusse a eu l’idée du partage de la Pologne, l’Autriche est entrée dans le jeu dans l’espoir (vain) de détourner la Russie de la Crimée et des provinces danubiennes. Pour amadouer le tsar, Napoléon « lui donne la Finlande en pâture ». En 1939, Staline gagne Hitler à l’idée d’un nouveau partage de la Pologne et en profite pour remettre la main sur les États baltes. Aujourd’hui, le Kremlin s’efforce de convier la Pologne et la Hongrie au dépècement de l’Ukraine.

Une autre constante dans la pratique impériale russe est l’utilisation des peuples conquis pour soumettre de nouveaux pays. Les Cosaques zaporogues ont été déplacés par Catherine II dans le Kouban où ils ont été employés à mater les peuples montagnards du Caucase. Les Tchétchènes vaincus par Poutine ont été envoyés en Ukraine pour y semer la terreur. Aujourd’hui l’acharnement des dirigeants russes à subjuguer l’Ukraine vient de ce qu’ils sont persuadés que leur projet d’hégémonie sur l’Europe est impossible à réaliser tant que l’Ukraine n’est pas remise au service de l’Empire russe. Le propagandiste Daniil Bezsonov a déclaré récemment que « les Ukrainiens sont nécessaires à la Russie comme “ressource mobilisationnelle” dans la guerre future de la Russie contre l’OTAN ». L’écrivain nationaliste Zakhar Prilepine considère qu’il faut annexer toute l’Ukraine : « réunir non pas la “partie de l’Ukraine” à laquelle nous “avons droit”, mais la totalité — ou la majeure partie — de celle-ci, y compris Kiev, Tchernigov, Soumy… Tout cela est russe et nous devons le dire haut et fort. Pour que le monde se fasse à cette idée. Ainsi nous obtiendrons les 16 millions que nous aurons perdu [à cause du déclin démographique] ! Mais ce n’est pas tout. Nous devons réunir non seulement la Transnistrie, mais aussi toute la Moldavie, l’Ossétie. Ajoutons à la liste l’Arménie, le Kazakhstan et l’Ouzbékistan, où il est encore possible de raviver la complémentarité interethnique avec le peuple russe… Les États baltes doivent restituer volontairement et joyeusement une partie des territoires historiquement russes et organiser notre réunification avec Kaliningrad. […] Il y a trois ans, il nous semblait qu’avec l’arme nucléaire, nous pouvions tranquillement nous contenter d’une petite armée. Mais il s’avère que ce n’était pas le cas. Nous devons disposer d’une armée immense, forte de plusieurs millions d’hommes, de dizaines de millions de travailleurs, de millions de femmes et de millions d’hommes, prêts à donner naissance à de nouveaux enfants au monde russe. Nous avons assez d’espace pour tous. Sinon ces espaces devront être peuplés d’étrangers. »

Au fond, on a l’impression que la Russie en est restée au XVe siècle, quand les grands États européens étaient en train de se former en absorbant les territoires voisins, quand la politique d’expansion était mue par l’appât du pillage et du rançonnement des populations vaincues, quand la distribution des terres prises à l’ennemi permettait au prince de s’assurer la fidélité de ceux qui le servaient. Mais l’unité russe, à la différence de ce qui se passait en Europe, se fait au prix de la destruction totale des autonomies locales, des privilèges des villes, des droits des sujets, au prix d’un isolement voulu et de l’enfermement de l’État sur lui-même. Dans la Russie moscovite, les marchands ne peuvent se rendre librement à l’étranger : ils doivent demander l’autorisation du tsar pour sortir de Russie.

Le pouvoir absolu du monarque est justifié par l’agrandissement continu du territoire, qui, à son tour, exige un régime despotique pour être préservé. L’expansion territoriale légitime l’autocratie : « Les vastes dimensions de l’État imposent que le pouvoir absolu s’incarne dans la personne qui en assure le gouvernement » ; « Une grande puissance implique par elle-même un pouvoir despotique », écrit Catherine II5. À Voltaire, elle confie : « Nous n’avons point trouvé d’autres moyens de garantir nos frontières que de les étendre. »6 Le secrétaire de Catherine II écrit : « Le plus petit affaiblissement de l’autocratie entraînerait la défection de nombreuses provinces, l’affaiblissement de l’État et d’innombrables malheurs pour le peuple… »7 Les Russes en sont toujours persuadés aujourd’hui. Rien d’étonnant donc à ce que Poutine se lance dans une guerre de conquête au moment où il se proclame de facto dictateur à vie.

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Panneau publicitaire à la frontière entre la Russie et l’Estonie, 2023 : « Gloire aux héros de la Russie » // RFE/RL

Au cas où le Kremlin parviendrait à ses fins en Ukraine, la formidable machine de puissance que nous voyons à l’œuvre en Ukraine se retournerait contre l’Europe. Nous devons prendre conscience à quel point l’acharnement contre l’Ukraine s’inscrit dans une stratégie russe de très longue haleine. Car l’objectif de Moscou est la réalisation d’un projet qui remonte à 1939, l’instauration de l’hégémonie russe sur l’Europe. Molotov confie dans la nuit du 2 au 3 juillet 1940 au premier ministre lituanien Krėvė-Mickevičius venu à Moscou pour supplier les maîtres du Kremlin de ne pas annexer les États baltes : « Vous devez voir la réalité en face et comprendre qu’à l’avenir les petits États devront disparaître. Votre Lituanie, les autres États baltes, la Finlande, feront partie de la grande famille, ils entreront dans l’Union soviétique.  […] Aujourd’hui, nous sommes plus que jamais convaincus que le génial Lénine ne se trompait pas lorsqu’il affirmait que la deuxième guerre mondiale nous permettrait de prendre le pouvoir en Europe, de même que la première guerre mondiale nous avait permis de le faire en Russie. Aujourd’hui, nous soutenons l’Allemagne, mais juste assez pour qu’elle refuse les propositions de paix jusqu’à ce que les masses affamées des nations en guerre se soulèvent contre leurs dirigeants. Alors la bourgeoisie allemande s’entendra avec son adversaire, la bourgeoisie des alliés, pour écraser conjointement le prolétariat insurgé. Mais à ce moment nous interviendrons pour lui porter secours, avec des forces fraîches et bien entraînées, et sur le territoire de l’Europe occidentale, quelque part sur le Rhin, sera livrée la bataille décisive pour le destin de l’Europe entre le prolétariat et la bourgeoisie pourrissante. Nous sommes sûrs de vaincre la bourgeoisie… »8

La prise de Berlin en avril 1945 a coûté à l’URSS 80 000 morts et 270 000 blessés : Staline voulait être seul maître de la ville pendant quelques mois avant que les Alliés n’y pénètrent (ils le firent en juillet), afin d’installer ses réseaux et d’avoir le temps de créer des partis allemands dont la direction était contrôlée par des agents soviétiques. Au printemps 1945, après la prise de Berlin, il « avait envisagé d’avancer jusqu’à Paris », comme il l’a confié à Maurice Thorez en 1947. En février 1954, Molotov propose la création d’un système de sécurité européen excluant les États-Unis. Avec leur patience d’eau qui use la pierre, les Soviétiques ne cesseront de revenir à ce dessein (le président Medvedev fera la même proposition en 2008 !). 

Un document trouvé dans les archives est-allemandes, daté du 26 avril 1968, au début de la détente, définit les grandes lignes de la stratégie européenne de l’URSS à long terme :

  • réduire l’influence américaine et ouest-allemande. Pour ce faire, l’URSS doit insister sur le droit à l’autodétermination des États de l’Europe de l’Ouest (notamment concernant les décisions de l’OTAN et de la CEE) ; en outre, l’URSS doit rallier à elle les élites économiques européennes influentes au moyen de la coopération ;
  • éliminer l’anti-soviétisme et l’anti-communisme grâce à l’extension graduelle des relations politiques, technologico-scientifiques et culturelles ;
  • aggraver les contradictions au sein de l’OTAN, appuyer les forces politiques qui demandent une sortie de l’OTAN.

Ces directives détermineront toute la politique étrangère soviétique jusqu’à Gorbatchev inclus : en avril 1985, Gorbatchev déclare à Dobrynine, l’ambassadeur soviétique à Washington, que la tâche prioritaire de l’URSS était d’éliminer la présence des États-Unis en Europe. Pour cela, il fallait cesser de faire peur aux Européens et retirer par étapes les troupes soviétiques et américaines d’Europe : « Les troupes soviétiques ne se trouveront qu’à quelques centaines de kilomètres des frontières, et leur présence invisible continuera à se faire sentir dans les États européens. »9 L’objectif de l’URSS gorbatchévienne en politique étrangère était, selon G. Arbatov, un des conseillers de Gorbatchev, de faire des États-Unis « un paria de la communauté internationale » en supprimant l’image de l’URSS en tant qu’ennemi10.

Après une période de désarroi suivant l’effondrement du bloc communiste et de l’URSS, Eltsine, cornaqué par Primakov, ministre des Affaires étrangères à partir de 1996, puis Poutine et son clan guébiste, renouent avec ces objectifs. L’entreprise de restauration de la puissance russe dans l’ancien empire soviétique est perçue comme le prélude à l’accomplissement du vieux dessein d’hégémonie européenne, qui apparaît précocement dans un échange entre Eltsine et le président Clinton lors du sommet d’Istanbul le 19 novembre 199911. Eltsine : « Je vous demande une chose. Vous n’avez qu’à donner l’Europe à la Russie. Les États-Unis ne sont pas en Europe. L’Europe devrait être l’affaire des Européens. La Russie est à moitié européenne et à moitié asiatique. » Clinton : « Alors vous voulez aussi l’Asie ? » Eltsine : « Bien sûr. Nous allons devoir nous mettre d’accord sur tout cela. » Clinton : « Je ne crois pas que les Européens apprécieront beaucoup. » Eltsine : « Pas tous. […] Vous pouvez prendre d’autres États et assurer leur sécurité. Je vais prendre l’Europe et assurer la sécurité des Européens. Enfin pas moi. Mais la Russie. […] Bill, je suis sérieux. Laissez l’Europe à l’Europe. L’Europe ne s’est jamais sentie aussi proche de la Russie qu’elle l’est aujourd’hui. […] La Russie est assez puissante pour protéger toute l’Europe […] Elle est assez puissante et intelligente pour savoir que faire de l’Europe. »

L’analyse des hommes du KGB entourant Poutine est que Gorbatchev a échoué dans la réalisation du projet de « maison commune européenne » à cause de l’effondrement du front intérieur et de la dépendance économique de l’URSS à l’égard des Occidentaux. Il s’agit désormais d’éviter cette possibilité en s’assurant un contrôle total sur les élites, sur tous les flux financiers et sur toutes les structures organisées en Russie ; en payant les dettes, puis en se constituant un bas de laine bien rempli garantissant l’indépendance économique de la Russie.

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De jeunes militants de Russie Unie à Ekaterinbourg avec la bannière « Les frontières de la Russie ne s’arrêtent nulle part », septembre 2023 // sverdlovsk.er.ru

Poutine commence par transformer l’administration présidentielle en cabinet de guerre. Un document officiel, daté de 2000, conservé dans les archives du journal Kommersant12, définit les fonctions de cet organisme où se concentre désormais le pouvoir réel. On y découvre les contours d’un vaste projet d’ingénierie politique : « Le nouveau président de la Fédération de Russie, […] n’a pas besoin d’un système politique autorégulé, il a besoin d’une structure politique […], qui sera en mesure non seulement de prédire et de créer la situation politique “nécessaire” en Russie, mais aussi de diriger réellement les processus politiques et sociaux dans la Fédération de Russie, ainsi que dans les pays de l’étranger proche. » L’action de l’administration présidentielle se fera « selon une ligne double, une ligne ouverte (officielle) et une ligne secrète (la principale). » Le but est de lui « assurer un contrôle réel des processus politiques se déroulant dans la Fédération de Russie et d’étendre l’influence de cette dernière sur les processus politiques de l’étranger proche ». Suit une description des mesures secrètes permettant de réaliser ces objectifs par étapes : chantage grâce aux dossiers compilés par le FSB, corruption, manipulation, provocations, intimidation. Toutes ces méthodes ont été étendues non seulement à l’ « étranger proche », mais aussi à l’Occident.

Le régime poutinien se prépare à un affrontement avec l’Occident, sur le plan de la politique intérieure et celui de la politique étrangère. Il s’est d’abord assuré le contrôle des secteurs vitaux de l’économie, car tout en travaillant chez lui à parvenir à l’indépendance économique, il s’est efforcé de créer une situation de dépendance énergétique de l’Europe. Le Nord Stream fut pensé à Moscou à la fois comme un instrument de recrutement dans la classe politique et les milieux d’affaires allemands, un moyen de déclassement géopolitique de l’Ukraine et de sa ruine, et à plus long terme l’assurance de soumettre l’Europe aux volontés du Kremlin. RIA Novosti l’exprimait clairement : « Remplir les caisses de l’État russe n’est qu’une des tâches assignées à Gazprom. La seconde tâche — non moins importante — est d’inculquer aux partenaires occidentaux cette évidence : leur sécurité énergétique passe par un partenariat étroit avec la Russie. » On voit se cristalliser devant nos yeux l’ambitieux dessein du Kremlin, un empire rassemblé par un pouvoir autoritaire qui prend appui sur la caste militaire et les services secrets : l’Union eurasienne de Brest à Vladivostok, cimentée par les gazoducs reliant la Russie à l’Europe, dans laquelle les États européens, trop petits pour être « souverains », accepteraient l’ordre politique imposé du Kremlin et assureraient l’intendance.

L’annexion de la Crimée est un premier pas vers la création de cet empire continental dont rêve désormais le président russe. La faiblesse des réactions occidentales après ce coup de force persuade Poutine qu’il pourra avoir le beurre et l’argent du beurre : poursuivre sa politique de reconquête de l’espace ex-soviétique tout en bénéficiant des agréments de la civilisation occidentale. Le grand espace dont rêvent alors les élites russes comprend l’Europe, ce qui garantit que l’expansion russe ne se traduira pas par une chute du niveau de vie et, bien plus important, par la fermeture de l’accès aux technologies militaires occidentales. Mais on voit plus loin encore. Dans une interview télévisée en avril 2014, Alexandre Douguine préconise carrément la conquête de l’Europe : « Annexer l’Europe, c’est un grand dessein digne de la Russie. […] Nous prendrons leurs technologies d’un seul coup : plus besoin de gaz et de pétrole pour les obtenir au compte-gouttes. Voilà la modernisation et l’européanisation de la Russie. Le soft power suffira : trouver une cinquième colonne, propulser au pouvoir les gens que nous contrôlons, acheter avec l’argent de Gazprom des spécialistes de la publicité… »13 À partir de là, c’est le crescendo. En septembre 2015, Dmitri Medvedev réaffirma la vocation européenne de la Russie et plaida pour la création d’un « espace économique uni » sur le continent européen. Le 3 octobre 2016, le Kremlin lança un stupéfiant ultimatum à Washington, exigeant, comme condition d’une reprise des relations avec les États-Unis, l’abandon de la loi Magnitski14 et de la loi de soutien à l’Ukraine, une réduction des effectifs et de l’infrastructure des forces de l’OTAN en Europe orientale, l’abandon des sanctions15. En 2018, le très officiel Piotr Akopov formula le grand projet auquel Poutine entendait consacrer son nouveau mandat : « Nous avons fait une percée dans le développement et l’introduction de nouvelles armes, nous sommes devenus les leaders incontestés en termes de puissance militaire. […] Cela signifie un tournant important dans l’ensemble de l’alignement des forces sur la scène mondiale. […] Par conséquent, on peut dire que la Russie peut désormais dicter ses conditions. Et nous voulons avant tout la transition vers un nouvel ordre mondial post-américain. » L’optimisme russe était sans limite. Revenant au projet évoqué par Eltsine devant Bill Clinton en 1999, Poutine propose au président Macron de confier la sécurité européenne à l’armée russe lors de la rencontre de Saint-Pétersbourg en mai 2018. RIA Novosti estime que cette initiative a toutes chances d’aboutir : « L’allergie de l’Europe à la poudre peut nous permettre de développer un business rentable. Ce n’est pas sans raison que Vladimir Poutine a proposé les services de la Russie pour assurer la sécurité européenne. La démonstration éloquente des possibilités russes en Syrie peut nous servir d’excellente réclame dans ce domaine. Pour paraphraser lord Ismay, on peut dire que l’espace de sécurité commun discuté par Macron et Poutine lors du forum de Saint-Pétersbourg peut se construire selon la formule : “Les États-Unis doivent être boutés hors d’Europe, les intérêts de la Russie en Europe doivent être pris en compte, l’indépendance de l’Europe doit être soutenue.” »

En 2021, Poutine juge que le rapport de forces a suffisamment évolué en faveur de la Russie pour faire le forcing. Il croit avoir toutes les cartes gagnantes : la Russie tiendrait l’Allemagne par le gaz et le pétrole et l’Allemagne tiendrait l’Europe pour le compte de la Russie et pourrait même contribuer à « finlandiser » jusqu’aux États-Unis qui voyaient en elle leur principal interlocuteur sur le Vieux Continent. Poutine se flattait de contrôler une bonne partie des élites occidentales : ne s’est-il pas vanté auprès d’un ministre des Affaires étrangères européen que la Russie pouvait acheter n’importe qui aux États-Unis et en Europe ? La débâcle américaine en Afghanistan et l’achèvement du Nord Stream 2 lui donnent à penser que les États-Unis sont faibles et prêts à refluer partout dans le monde. Il imaginait Gazprom fermant ses robinets et la pénurie en gaz mettant les Européens à genoux, tandis que l’Amérique serait paralysée par l’affrontement avec la Chine. Pour lui, le monde occidental est donc mûr pour une redistribution radicale du pouvoir en Europe qui donnerait à la Russie une position hégémonique sur le continent. Ces prémisses sont à l’origine de l’ultimatum du 17 décembre 2021 qui exigeait un recul de l’OTAN sur ses positions de 1997. RIA Novosti précise : « Il ne s’agit pas de propositions de discussion, mais bien d’un ultimatum — d’une demande de reddition inconditionnelle. L’Occident n’a pas d’autre choix que de perdre la face — à moins de tenir fièrement bon et d’entrer en guerre avec la Russie. […] Non, cette fois-ci, l’Occident va payer de sa personne. »

Enhardi par les précédents, le président russe était certain que les Occidentaux allaient flancher devant le chantage. Il a certainement été surpris de la fin de non-recevoir opposée à son ultimatum. Le 24 février 2022, il a lancé son « opération spéciale » en Ukraine. Son but est bien sûr de soumettre l’Ukraine, mais aussi de démontrer aux Européens que les États-Unis ne sont pas un allié fiable. Il s’agissait une fois de plus de détruire le lien transatlantique, car au Kremlin on est persuadé que, coupés des États-Unis, les pays européens pourront être cueillis les uns après les autres, comme des fruits mûrs, intégrés dans l’Union eurasiatique dominée par Moscou, en conservant une indépendance Potemkine, le pouvoir réel étant confié aux partis pro-russes cultivés par Moscou depuis trois décennies. Si les États-Unis avaient continué à tergiverser dans leur aide à l’Ukraine, on peut dire que le Kremlin aurait atteint un objectif majeur : découpler l’Europe des États-Unis. Comme les dirigeants soviétiques, Poutine était convaincu qu’en cas de retrait américain, les pays d’Europe occidentale tomberaient dans l’orbite russe, se donneraient des gouvernements de collaboration qui autoriseraient une présence militaire russe sur leur sol et deviendraient inamovibles, grâce à la triade gagnante du Kremlin : corruption, intimidation et lavage de cerveau. L’attitude européenne de ces derniers mois a été une très désagréable surprise pour Moscou, un choc comparable à celui provoqué par la résistance inattendue de l’Ukraine. Ces pays européens, quotidiennement dépeints par la propagande russe comme dégénérés, poltrons, caniches des États-Unis, paralysés par la bureaucratie bruxelloise, se sont montrés résolus, solidaires et pleins d’ingéniosité pour voler au secours de l’Ukraine. Le déchaînement de la propagande russe contre les pays européens, la France en particulier, montre à quel point le Kremlin est tombé de haut.

Ainsi, les constructions mythologiques du pouvoir russe s’effondrent les unes après les autres : adieu le peuple frère ukrainien attendant avec des fleurs sa délivrance par les troupes du Kremlin ; adieu la perspective d’une Europe débarrassée de la présence anglo-saxonne se jetant dans l’étreinte de Moscou ; adieu les illusions de la « substitution des importations ». Mais le lavage de cerveau par la propagande du Kremlin est si efficace que la majorité de la population russe ne se rend pas compte que son chef, loin d’être un stratège génial, a l’art de se tirer des balles dans le pied. Seule une grande défaite militaire peut ouvrir les yeux aux masses russes. N’oublions pas que si l’histoire atteste la permanence de la dynamique expansionniste de l’Empire russe, elle nous enseigne aussi que tout à coup, sans crier gare, l’impressionnante mécanique de puissance déployée par le Kremlin peut craquer sous l’effort et tomber en pièces, comme ce fut le cas au Temps des troubles (1598-1613), en 1917, en 1991.

Jusqu’à présent, les Occidentaux ont été empêchés d’agir de manière conséquente, et notamment d’accorder à l’Ukraine ce qu’il lui faut pour vaincre la Russie sur le champ de bataille, par la crainte du chaos en Russie en cas d’effondrement du pouvoir central. La politique occidentale a toujours été de miser sur un « homme fort » plutôt que de courir le risque d’avoir affaire à une Russie livrée à l’anarchie. C’est pourquoi l’on a fermé les yeux sur les dérives d’Eltsine et la posture de plus en plus agressive de Poutine. Or, on l’a vu, la propension messianique, expansionniste et militariste de la Russie est indissociable de la matrice autocratique du pouvoir russe. C’est de cette matrice que la Russie doit être débarrassée pour devenir un pays normal, préoccupé par sa prospérité plutôt que par l’asservissement des autres. La sécurité européenne passe par l’éradication du despotisme russe. La tragédie que nous vivons doit guérir à la fois les Occidentaux et les Russes du pernicieux mirage du « pouvoir fort » au Kremlin.

Études de lettres classiques, a séjourné 4 ans en URSS en 1973-8, agrégée de russe, a enseigné l'histoire de l'URSS et les relations internationales à Paris Sorbonne.

Notes

  1. Michel Heller, Histoire de la Russie et de son empire, Plon, 1997, p. 573.
  2. Claude-Charles de Peyssounnel. Archives du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères. Mémoire et documents. Turquie, dossier 14 (Provinces diverses 1767-1820). Fol. 142.
  3. Germain de Lagny, Le Knout et les Russes, Paris, D. Giraud éd., 1853, p. 25.
  4. Germain de Lagny, op. cit., p. 5-5.
  5. Cité in : Michel Heller, Histoire de la Russie et de son empire, Plon, 1997, p. 617.
  6. Cité in : Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est, Plon 1937, p. 179.
  7. Cité in : Michel Heller, Histoire de la Russie et de son empire, Plon, 1997, p. 55.
  8. Bernd Wegner (éd.), From Peace to War, Berghahn Books, Oxford 1997, p. 91.
  9. A. Dobrynin, Sougoubo doveritelno, Moskva 1997, p. 607.
  10. New York Times, 8 déc. 1987.
  11. Declassified Documents Concerning Russian President Boris Yeltsin, Clinton Digital Library, p. 562.
  12. V. Françoise Thom, Poutine ou l’obsession de la puissance, Litos, 2022, p. 58-59.
  13. Cité in : Françoise Thom, « La guerre cachée de la Russie contre l’Europe », Politique Internationale, n° 147, printemps 2015.
  14. À l’origine, la loi Magnitski de 2012 prévoyait des sanctions financières et des interdictions de visa contre les fonctionnaires russes suspectés d’être impliqués dans le décès en prison en 2009 de l’avocat Sergueï Magnitski, symbole de la lutte contre la corruption en Russie. Ultérieurement, l’application de la loi fut étendue sur d’autres cas de violations flagrantes des droits humains.
  15. V. Thom, Françoise, « La globalisation du poutinisme ». In : Commentaire, N° 157, printemps 2017, p. 151-160.

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