Comment le nouveau ministre russe de la Défense, Andreï Belooussov, va-t-il gérer l’économie de guerre ?

En formant un nouveau gouvernement, Vladimir Poutine a créé la surprise générale en remplaçant son ami proche, le ministre de la Défense Sergueï Choïgou, impopulaire tant au sein de l’armée que de la population, par l’économiste civil Andreï Belooussov. Cette nomination a même relégué au second plan le renvoi du Conseil de sécurité de Nikolaï Patrouchev, ancien patron du FSB et idéologue de la guerre totale contre l’Ukraine. À l’instar de Brejnev, Poutine revient à la prépondérance du complexe militaro-industriel dans l’économie russe. Et donc à la guerre longue… 

Texte paru en russe dans The Bell 

Une guerre qui ne peut être confiée aux militaires

« La guerre est une affaire trop sérieuse pour être confiée aux militaires », aurait pu répéter Vladimir Poutine, reprenant une citation attribuée à Charles Maurice de Talleyrand, maître de l’intrigue politique et ministre napoléonien. En nommant l’économiste Belooussov au poste de ministre de la Défense, Vladimir Poutine indique que la guerre n’est plus un événement exceptionnel, mais, comme aiment le dire les financiers, la « nouvelle normalité ».

« La relation entre ce qu’on appelle “les canons” et “le beurre” doit être organiquement intégrée dans la stratégie de développement de l’État russe », a déclaré Poutine en commentant la nomination de Belooussov. Cette idée reprend presque mot pour mot les réflexions du secrétaire général soviétique Mikhaïl Gorbatchev lors d’une réunion économique du Politburo en octobre 1986. « La particularité de ce plan quinquennal est qu’il faut combiner “les canons” et “le beurre”. Difficile, très difficile », déplorait alors Gorbatchev. Il était déjà évident que cette combinaison était impossible, et quelques années plus tard, l’URSS s’effondrait, incapable de surmonter cette contradiction. 

Au Kremlin, les raisons de la nomination de Belooussov ont été expliquées en détail par la nécessité de surveiller le budget militaire en pleine expansion — et il est peu probable qu’elles aient beaucoup trahi la vérité. Depuis le début de la guerre, le budget russe pour la défense et la sécurité a doublé, dépassant les 8 % du PIB (Vladimir Poutine a annoncé mercredi le chiffre de 8,7 %). Un rouble budgétaire sur trois est consacré à la guerre, et ces dépenses stimulent la croissance rapide de l’économie, qui a évolué l’année dernière vers une surchauffe. Au troisième trimestre 2023, le PIB russe a augmenté de 5,1 %, au quatrième de 4,9 %. Au premier trimestre 2024, selon les calculs de la Banque centrale, la croissance était de 4,6 %, et elle est prévue à 4,4 % pour le deuxième trimestre. En conséquence, lors de la réunion du conseil d’administration d’avril, la Banque de Russie a discuté non pas d’une réduction du taux directeur, déjà presque prohibitif, à 16 %, mais de son augmentation à 17 %. L’une des principales raisons de la hausse rapide des prix (7,7 % depuis le début de l’année) est la croissance des dépenses budgétaires pour le complexe militaro-industriel.

Mais les dépenses militaires ne font pas que stimuler la croissance économique. Elles sont devenues un mécanisme important de redistribution des richesses matérielles en Russie : les revenus réels augmentent tant chez les Moscovites aisés que chez les travailleurs des régions pauvres du pays ; les salaires échauffés par la guerre, ainsi que les indemnités pour blessure et décès des militaires, ont considérablement amélioré le niveau de vie d’une partie des Russes pauvres. Selon le Centre Levada, le nombre de personnes percevant une détérioration de la répartition des richesses matérielles en Russie a presque diminué de moitié : de 45 % en 2021 à 25 % en novembre 2023.

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Dmitri Oustinov et Leonid Brejnev en 1979 // mil.ru

L’économie de guerre doit être efficace

La guerre peut faire croître l’économie, mais ce n’est pas la manière la plus efficace. Tant dans le complexe militaro-industriel que dans l’ensemble de l’économie, les dépenses militaires font gonfler les salaires : il y a un manque de personnel pour travailler dans le secteur, et les employés sont attirés par des salaires élevés. Les salaires dépassent déjà de beaucoup la productivité du travail tant dans le secteur civil que militaire.

La tâche du nouveau ministre de la Défense est d’améliorer l’efficacité de cette économie de guerre sans ruiner le pays. Belooussov serait un candidat idéal pour cela. C’est un économiste compétent et un homme d’État, non impliqué dans la corruption, selon de nombreux interlocuteurs de The Bell. Dans ses interviews, Belooussov a souvent affirmé que l’ordre économique mondial actuel était obsolète, qu’il voyait la fragmentation du marché mondial, une intervention croissante des États dans l’économie, et des guerres commerciales croissantes dans lesquelles l’Europe, affaiblie par une mauvaise gestion, perdrait.

Belooussov a toujours été partisan d’une politique industrielle étatique, de barrières commerciales protectrices, d’une fiscalité équitable pour les entreprises, de la régulation (si nécessaire) des prix et de l’investissement public actif dans les principaux secteurs de l’économie. Cependant, il ne cherche pas à abolir la propriété privée ou la participation étrangère dans l’économie.

La nomination de Belooussov peut être comparée à celle de Dmitri Oustinov au poste de ministre de la Défense de l’URSS en 1976 — un ingénieur de profession, qui avait occupé le poste de commissaire du peuple à l’industrie militaire sous Staline. Lorsque la politique de détente de Brejnev a pris fin, le civil Oustinov a succédé à une série de maréchaux ayant fait la guerre, et a commencé à gérer des dépenses de défense en forte augmentation sur fond de prix élevés du pétrole et de croissance de l’économie soviétique. Dans la dernière décennie soviétique, le complexe militaro-industriel est devenu la base de l’économie soviétique, le moteur de la croissance, subordonnant tout le reste — de la politique sociale à la diplomatie. Puis, il est devenu en grande partie la cause de son effondrement. Les missions de Belooussov et de Denis Mantourov, ministre de l’Industrie promu premier vice-premier ministre, sont d’assurer le fonctionnement ininterrompu du complexe militaro-industriel sans répéter l’effondrement soviétique.

La conversion des développements militaires dans le secteur civil a toujours été exceptionnellement faible. Par conséquent, pour que le secteur militaire devienne un moteur de croissance économique, sa production doit avoir une source de demande constante, voire en augmentation stable. Les possibilités d’exportation du complexe militaro-industriel russe sont limitées par les sanctions et la guerre en Ukraine (la Russie a elle-même besoin de ces produits). Pour se baser uniquement sur la demande intérieure, il faut une longue guerre — chaude ou froide.

Le début du nouveau mandat de Poutine fixe un cap vers la mobilisation de l’économie et de la société et vers une guerre prolongée. L’industrie militaire et les dépenses liées à la défense sont reconnues comme prioritaires. Elles deviennent le nouveau pétrole, assurant la croissance de l’économie et de la prospérité d’une part importante de la société. La stratégie du Kremlin dans ce nouveau cycle politique est une guerre d’usure, un type de guerre qui se gagne grâce à l’économie.

© The Bell. Traduit du russe par Desk Russie.

Alexander Kolyandr est chercheur principal non résident au sein du programme de résilience démocratique du Center for European Policy Analysis (CEPA).

Alexandra Prokopenko est chercheuse au Carnegie Russia Eurasia Center. Elle est également chercheuse invitée au Center for Order and Governance in Eastern Europe, Russia, and Central Asia du German Council on Foreign Relations (DGAP).

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