Peut-on éviter la débâcle ?

Le 6 et le 7 juin, les amis de l’Ukraine en France avaient toutes les raisons d’être satisfaits et contents. La Russie, pays agresseur, avait été tenue à l’écart des célébrations du Débarquement. La France accueillait avec les plus grands honneurs le président Zelensky qui, après les cérémonies en Normandie, était invité à parler devant l’Assemblée nationale, puis à dîner avec le président Macron. Ce dernier promit une aide militaire accrue à l’Ukraine : non seulement des Mirages 2000-5 et autres armements modernes, mais aussi, possiblement, des instructeurs sur le sol ukrainien et un soutien indéfectible jusqu’à la fin du conflit.

Quel triomphe pour la cause ukrainienne ! Quels chaleureux remerciements de Zelensky à la France et à son gouvernement pour ce positionnement ! Quelle salve d’applaudissements pour le président ukrainien à l’Assemblée nationale, malgré l’absence presque totale des extrêmes !

En accueillant Zelensky en grande pompe, Macron savait-il qu’il n’allait peut-être pas pouvoir tenir ses engagements ? Tout ce que l’on a entendu sur la dissolution préparée en catimini par un groupe d’hommes de l’ombre autour du président, sans que ni le Premier ministre ni la présidente de l’Assemblée nationale, ni celui du Sénat ne soient consultés, permet de le supposer. Les résultats des élections européennes étaient connus d’avance, et la seule surprise pour la France ébahie, pour l’Ukraine, pour l’Union européenne, pour tous nos alliés, ce fut l’annonce de la dissolution. Une dissolution qui n’est rien d’autre qu’un coup de poignard dans le dos, dans celui de l’Ukraine en premier lieu.

Rien n’obligeait Macron à faire cette dissolution incompréhensible. Certes, l’Assemblée serait devenue encore plus turbulente, mais le rapport des forces en son sein n’aurait pas changé. Au pire, le président aurait subi une motion de censure et aurait été in fine obligé de dissoudre l’Assemblée, mais plus tard, dans quelques mois, en donnant à son camp et à toutes les forces démocratiques du pays la possibilité de s’organiser pour affronter les extrêmes.

Ce prétexte de « clarification » des positions n’est qu’une ineptie. Le Rassemblement national, aguerri, se prépare à prendre le contrôle de l’Assemblée et de Matignon. N’oublions pas que le Premier ministre a des pouvoirs très importants dans tous les domaines, y compris ceux de la Défense et du Budget. Ses pouvoirs permettront à Jordan Bardella, s’il se retrouve aux commandes, de saper toute tentative d’aide à l’Ukraine. L’ADN du RN est pro-russe et tous les ténors de l’extrême-droite s’activeront pour insister sur la nécessité des négociations avec la Russie et d’une paix en Europe. On sait quelle est la formule de paix pour Vladimir Poutine. Il vient de l’annoncer : donner à la Russie le contrôle total des quatre régions annexées et partiellement occupées, démilitariser l’Ukraine, etc. Tant que l’Occident aide l’Ukraine, ce plan n’a aucune chance d’aboutir. Mais le président Macron a pris le risque d’affaiblir la position commune de l’UE et d’introduire le loup dans la bergerie. C’est une faute incommensurable, tragique, commise sur un coup de tête ou sur un pari très aléatoire de sursaut de toutes les forces démocratiques contre le RN.

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Le propagandiste russe Dmitri Kisselev parle du bras de fer franco-russe // Rossiya 1, capture d’écran

Emmanuel Macron s’est avéré un mauvais stratège. Le RN est aujourd’hui une grande formation qui répond à un certain nombre de revendications des Français, en particulier en matière de sécurité et d’immigration. Cependant, l’adhésion aux valeurs du RN n’est pas majoritaire en France, et un sursaut démocratique aurait peut-être eu lieu, si diverses formations de gauche n’avaient pas formé, en un temps record, le Nouveau Front populaire. Or ce Front, qui se présente comme l’unique rempart contre le RN, est dominé par le ténor de LFI, Jean-Luc Mélenchon. Sinon, comment expliquer que son parti puisse présenter des candidats dans 229 circonscriptions, alors que les socialistes n’en ont obtenu que 175 ? Rappelons que les socialistes ont pourtant reçu bien plus de votes aux élections européennes (13,8 % contre 9,9 % pour LFI). Sinon, comment expliquer ce programme économique délirant « de rupture » qui coûterait, selon diverses estimations, entre 200 et 300 milliards d’euros à la France, et qui risque de causer des dommages incalculables à notre pays dynamique et entreprenant, capitaliste et social à la fois ?

Dans les turbulences que traverse la France, Macron n’est pas le seul responsable. Si l’on met à part les bénéfices électoraux en sièges à l’Assemblée nationale et en portefeuilles ministériels en cas de victoire, il est impossible de comprendre comment le PS à tendance plutôt social-démocrate peut s’allier avec LFI, sans même parler du NPA. Le PS est pour Kyïv, et LFI contre, comme en témoigne la position de Manon Aubry, tête de liste LFI aux élections européennes, opposée à l’entrée de l’Ukraine dans l’UE, et de Jean-Luc Mélenchon lui-même, défenseur d’une paix négociée au plus vite et à tout prix. Le PS condamne le Hamas, comme le stipule sa résolution récente : « Le Hamas n’incarne pas la résistance palestinienne mais participe au malheur des Palestiniens. Le Hamas trahit les Palestiniens en entretenant à dessein le conflit. » LFI, pour sa part, refuse d’assimiler le Hamas à une organisation terroriste. Comment ces deux formations comptent-elles conduire la France ensemble, si leurs représentants respectifs occupent les postes ministériels régaliens ? Pour ceux qui connaissent l’histoire russe, cela rappelle le premier gouvernement de coalition sous l’égide de Lénine : les bolcheviks prirent les rênes du pouvoir et les autres formations politiques furent rapidement évincées !

Cependant, le sursaut démocratique et citoyen responsable peut encore avoir lieu, malgré le manque de confiance de nos concitoyens envers le président. C’est peut-être Manuel Valls qui l’a le mieux exprimé en condamnant la nouvelle union de la gauche en vue des élections : « Le Front populaire n’est que le faux nez de la défunte Nupes. » Invité sur divers plateaux télévisés, il a fermement déclaré qu’il voterait blanc si, dans sa circonscription, il fallait choisir entre le RN et LFI au second tour. Pour Valls, il faut choisir, dans chaque circonscription, les candidats qui ne sont issus ni de l’un ni de l’autre, mais « qui ont une certaine idée de la France et de la République », comme Xavier Bertrand, François Bayrou, Édouard Philippe, et tant d’autres, pour constituer, après le second tour, une alliance qui réunirait les sociaux-démocrates « dissidents », les parlementaires de la majorité actuelle, et les Républicains qui refusent de suivre Eric Ciotti aux côtés du RN.

Nos lecteurs comprennent mieux que quiconque qu’il s’agit également de voter en faveur du maintien de la France au sein de l’UE et de l’OTAN, en faveur de l’aide militaire et économique à l’Ukraine, et contre les ingérences russes dans la vie de notre pays.

galina photo

Née à Moscou, elle vit en France depuis 1984. Après 25 ans de travail à RFI, elle s’adonne désormais à l’écriture. Ses derniers ouvrages : Le Régiment immortel. La Guerre sacrée de Poutine, Premier Parallèle 2019 ; Traverser Tchernobyl, Premier Parallèle, 2016.

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