La corde raide avec Trump

Le politologue ukrainien revient ici sur le dernier sommet de l’OTAN, qui a amorcé le très relatif revirement de Trump vis-à-vis de Moscou. Il décrit l’atmosphère pendant ce sommet où les dirigeants des pays de l’OTAN ont tout fait pour flatter le vaniteux président américain. Cette politique a produit ses fruits, à savoir la déclaration finale de l’Alliance atlantique, signée par Trump. Mais, entre-temps, Poutine continue à détruire l’Ukraine, alors que les Européens peinent à convaincre leurs opinions publiques de la nécessité absolue d’agir avec résolution. 

Le dernier sommet de l’OTAN, qui s’est tenu les 24 et 25 juin à La Haye, était le premier depuis 2022 à ne pas avoir pour thème principal l’Ukraine et sa lutte désespérée contre l’agression russe. Pourtant, paradoxalement, ses résultats ont été largement salués dans le pays comme un grand succès diplomatique tant pour l’Ukraine que pour ses partenaires européens.

Il y a à cela deux raisons, qui sont liées : la déclaration finale en cinq points approuvée par le sommet – la plus courte de l’histoire des sommets – a clairement défini la Russie comme « la menace à long terme pour la sécurité euro-atlantique » et réaffirmé « l’engagement souverain et durable des alliés à apporter leur soutien à l’Ukraine, dont la sécurité contribue à la nôtre ». Ce qui, au cours des trois dernières années, était considéré comme acquis et n’a été que réaffirmé à La Haye, a provoqué pourtant un soupir de soulagement et même une ambiance joyeuse en Ukraine, difficile à comprendre sans tenir compte des changements radicaux survenus dans la politique internationale au cours des six derniers mois et des relations fondamentalement nouvelles entre les États-Unis et leurs anciens alliés.

Le mot le plus court pour décrire ces changements est « trumpisme », cette manière imprudente et égocentrique de faire de la politique, assez typique de nombreuses dictatures et qui, tout à coup, est devenue le style national de la plus grande, la plus ancienne et, vraisemblablement, la plus forte démocratie du monde. L’Ukraine est sans doute la principale victime collatérale de ces changements, dans la mesure où le nouveau président américain a indiqué sa volonté de conclure un accord de paix avec Moscou en acceptant tacitement toutes ses exigences maximalistes (qui équivalent à une capitulation de facto de l’Ukraine) et en exerçant toutes sortes de pressions sur Kyïv, en épargnant à Moscou de nouvelles sanctions (s’abstenant même de condamner l’agression dans des forums internationaux tels que l’ONU, le G7, etc.). Cette « politique de paix » perverse a été correctement interprétée à Moscou pour ce qu’elle est : de l’apaisement. Le nombre de frappes aériennes russes sur les villes ukrainiennes a augmenté de manière exponentielle depuis janvier, la majeure partie étant constituée de « proxy bombings », c’est-à-dire des frappes qui visent délibérément des infrastructures civiles, des zones résidentielles et des personnes.

L’OTAN pourrait bien être une nouvelle victime de cette nouvelle politique, après que le président américain a formulé des revendications territoriales étranges à l’égard du Danemark et du Canada (membres de l’OTAN), menacé de retirer les troupes américaines d’Europe (autre signal encourageant pour Moscou) et, enfin, remis en question l’applicabilité du paragraphe 5 de la Charte de l’OTAN (qui oblige tous les membres à s’entraider en cas d’agression extérieure, en considérant l’attaque contre l’un d’entre eux comme une attaque contre tous). Toutes ces déclarations ont été une musique douce aux oreilles de Poutine, qui a rapidement appris à manipuler l’ignorance, la vanité et la bouffonnerie de son « pote » autoproclamé à Washington. Les six mois de « négociations de paix » menées par Moscou constituent sans doute un excellent cas d’étude illustrant la perfidie calculée d’un côté et la stupidité mal calculée de l’autre.

Dans ce contexte, la signature par les États-Unis du document final, qui réitère l’engagement de l’OTAN à aider l’Ukraine, reconnaît la Russie comme la principale menace pour la sécurité (aux côtés du terrorisme international) et maintient implicitement, par défaut, la validité des promesses passées d’admettre à terme l’Ukraine dans le club (malgré la tendance de Trump à vouloir passer outre à la demande de Poutine). Tout cela peut constituer une agréable surprise et une bonne raison de se réjouir.

La plupart des commentateurs attribuent ce succès (relatif) aux talents diplomatiques et aux efforts pragmatiques des dirigeants européens qui auraient apparemment appris de Moscou comment jouer sur l’arrogance et le narcissisme de Donald Trump. Probablement à partir du désastre spectaculaire de Zelensky dans le Bureau ovale à la fin du mois de février, ils ont conclu de manière raisonnable (et l’ont fait savoir à leur homologue ukrainien) que le nouveau président américain n’est pas quelqu’un qui tolère les opinions contraires aux siennes, et qui n’est pas enclin à écouter des arguments qui le dérangent. Le sommet de l’OTAN à La Haye a été mis en scène comme un one-man show où tout l’univers tournait autour du roi Don. Celui-ci a été logé dans le palais royal, en tant qu’invité personnel du roi et de la reine des Pays-Bas, il a été félicité et remercié par tous les participants au sommet, le secrétaire général de l’OTAN Mark Rutte jouant un rôle de premier plan dans ces flatteries et ces compliments. Même le président Zelensky, pour faire plaisir à son patron, a changé sa traditionnelle tenue paramilitaire kaki pour quelque chose qui ressemblait à un costume noir.

Certains observateurs se sont empressés de tourner en dérision tout ce spectacle, y voyant une humilité des Européens frôlant l’humiliation. Rishi Iyengar et John Haltiwanger, de Foreign Policy, ont même intitulé leur rapport sur le sommet de l’OTAN « Le syndrome de Stockholm à La Haye », comparant les participants à des otages ou à des victimes d’abus qui développent des sentiments positifs envers leur agresseur. D’autres ont toutefois estimé que ces efforts avaient porté leurs fruits et que c’était le succès final qui comptait vraiment. Comme l’affirmait Hans Morgenthau il y a longtemps dans son ouvrage classique Politics Among Nations (1948), « l’éthique abstraite » n’est pas applicable dans le domaine des relations internationales. « La moralité des décisions politiques, affirmait-il, ne doit pas être jugée par les intentions, mais par les résultats. » De ce point de vue « réaliste », on pourrait soutenir que c’est en réalité Trump qui a été humilié par des conspirateurs qui l’ont traité comme un enfant capricieux ou une personne mentalement déficiente, lui assurant qu’il n’était pas seulement un « Napoléon », mais le plus grand « Napoléon » de tous les temps et de tous les pays.

Il pourrait y avoir une autre raison qui a poussé le président américain, connu pour son caractère imprévisible, à adopter une position plus conciliante vis-à-vis de l’Ukraine et de ses alliés de l’OTAN. Cette raison est purement interne et découle de l’opinion publique américaine, qui désapprouve de plus en plus l’apaisement de Trump envers Poutine et sa position ferme envers l’Ukraine et les Européens. Un sondage d’opinion réalisé en mai-juin indique que 37 % des personnes interrogées estiment que l’administration Trump favorise la Russie dans les négociations visant à mettre fin au conflit, 36 % estiment qu’elle adopte une approche neutre et seulement 14 % affirment que la Maison-Blanche favorise l’Ukraine. Et comme la plupart des Américains ont une opinion très négative de Poutine, considèrent la Russie comme un adversaire majeur et une menace pour leur sécurité, et condamnent massivement son agression contre l’Ukraine, le président ne peut pas ignorer complètement ces opinions et compter exclusivement sur son électorat MAGA. Les critiques croissantes à l’égard de la politique de Trump au Congrès, y compris les voix de républicains influents, ont peut-être également contribué à modifier sa position initiale. Enfin, les membres de l’OTAN ont convenu à La Haye d’augmenter progressivement leurs dépenses de défense pour les porter à 5 % du budget, ce que le président américain, connu pour ses fanfaronnades, pourrait présenter à ses fidèles électeurs comme une victoire majeure.

On ne sait pas combien de temps il restera dans cet état d’esprit. Ce qui est clair, en revanche, c’est que le président russe a correctement évalué la menace et a répondu par une proposition trompeuse visant à reprendre les « pourparlers de paix » avec l’Ukraine à Istanbul – un écran de fumée perfide qui lui permet d’assassiner davantage d’Ukrainiens, de bombarder des infrastructures et d’échapper à toute sanction sérieuse de la part des États-Unis. 

Un autre problème pour les Ukrainiens et les Européens viendra de l’intérieur, s’ils ne parviennent pas à accompagner leur modeste succès en politique internationale par des succès beaucoup plus importants sur le plan intérieur, notamment dans le domaine délicat de la communication publique. Certes, selon des sondages réalisés à l’échelle européenne, la majorité des personnes interrogées approuvent la poursuite du soutien à l’Ukraine, reconnaissent la menace russe et acceptent d’augmenter progressivement les dépenses de défense. Elles désapprouvent les pressions exercées sur Kyïv pour que l’Ukraine cède les territoires occupés ou la levée des sanctions contre la Russie, même si les États-Unis changent de cap.

Le diable est toutefois dans les détails : ces mêmes sondages révèlent de grandes différences d’opinions et d’attitudes entre les pays, les partis politiques et les groupes sociaux. Cela signifie que le succès relatif du sommet de l’OTAN à La Haye ne marque pas la fin, mais seulement le début d’un travail difficile. Comme l’a fait remarquer avec ironie l’ancien président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker : « Nous savons tous ce qu’il faut faire. Nous ne savons simplement pas comment être réélu après l’avoir fait. »

Traduit de l’anglais par Desk Russie

Version originale : Tightroping with Trump

ryabtchouk bio

Mykola Riabtchouk est chercheur principal à l'Institut d'études politiques de Kyïv et chercheur invité à l'Institut historique allemand de Varsovie. Il a beaucoup écrit sur la société civile, la construction de l'État-nation, l'identité nationale et la transition postcommuniste. L’un de ses livres a été traduit en français : De la « Petite-Russie » à l'Ukraine, Paris, L'Harmattan, 2003.

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