Le parti russe ne désarme pas

Quelles que soient les horreurs et les turpitudes du régime poutinien, le tropisme pro-russe reste vivace en France. En observateur attentif des médias français, Vincent Laloy nous offre un florilège des perles récentes du « parti russe », particulièrement bien présent à l’extrême gauche et à l’extrême droite, et qui cherche toujours à justifier les agissements du Kremlin.

Ces derniers mois, le parti russe ne désarme pas, ce qui ne surprend pas de la part des extrêmes, toujours en harmonie. Cela étonne davantage du côté de la droite classique, laquelle continue, pour certains de ses représentants, à camper sur des positions comparables.

Ainsi, l’ex-président Sarkozy déplore que l’on désigne « la Russie comme notre premier risque et notre ennemi prioritaire. C’est une erreur historique1 ! ». Il va jusqu’à pourfendre le projet d’intégration de l’Ukraine à l’Union européenne et à l’OTAN alors qu’un Poutine s’en tient à la seule OTAN.

Édouard Philippe s’est rendu en Ukraine mais, rappelle Nathalie Loiseau, ne voulait surtout pas de photo avec Zelensky2. Pour Galouzeau de Villepin, « Poutine est très prévisible. La Russie n’a pas forcément intérêt à la guerre3 », Mélenchon rendant aussitôt hommage au « courage » de l’ex-chef du Quai d’Orsay4.

Philippe de Villiers appelle de ses vœux un nouveau président « qui cesse de chercher la guerre en Ukraine5 ». On ne s’étonnera pas de le voir rejoint par l’espèce de porte-parole du Kremlin, Jacques Guillemain, qui, sur le site Riposte laïque, complètement inféodé à Moscou, lance : « Quittons l’UE et l’OTAN. Fermons nos frontières et portons au pouvoir un vrai patriote comme Philippe de Villiers. »

À l’extrême gauche, Mélenchon estime que l’entrée de l’Ukraine dans l’OTAN serait une véritable déclaration de guerre contre la Russie6, traitant au passage Zelensky de « président de rien7 ». Inspiré pour une fois, Olivier Faure parle alors d’ « aberration », rendant hommage au courage du président ukrainien8.

Le parti communiste, toujours et encore aligné sur le Kremlin, dénonce le comportement de Zelensky  et accorde une pleine page à notre ex-ambassadeur à Moscou, Gliniasty, proche de Pascal Boniface, qui se rend à la Fête de l’Humanité avec les compagnons de route habituels du parti stalinien, tels les Badie, Boucheron, Chapoutot, Guillaume Meurice, Polony et autres9. À la suite de l’incursion de drones russes en Pologne, le quotidien communiste du 12 septembre titre : « L’Europe fait le pari de l’escalade militaire contre Moscou ». Ce n’est donc pas l’inverse !

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Débat de la gauche à la Fête de l’Humanité, le 13 septembre 2025, sur la Base 217. // Chaîne YouTube de L’Humanité, capture d’écran

Contre l’Amérique encore et toujours

Pour rester à droite, Renaud Girard porte considération aux pays émergents d’Asie qui « ont écouté sagement Poutine leur expliquer que les Occidentaux étaient les premiers responsables de la guerre en Ukraine10 », donnant à son papier du 26 août le titre « L’urgence de résister à l’arrogance américaine ». Pour le plumitif des souvenirs de l’ambassadeur russe à Paris, Orlov, l’arrogance russe n’existe évidemment pas.

Lellouche, ci-devant atlantiste, ne manque pas de s’en prendre à Washington dans presque chacun de ses éditoriaux de Valeurs actuelles, « le seigneur protecteur » de l’Europe, dont les dirigeants sont « des quémandeurs serviles11 », rejoignant l’inoxydable chevènementiste Polony pour qui « les dirigeants européens préparent l’inféodation totale d’une Europe ruinée12 », obsédée qu’elle est par « la vassalisation et la soumission aux intérêts américains13 », allant presque jusqu’à accuser les affreux yankees d’être les responsables de la crise de Cuba de 196214.

Vincent Hervouët, pour sa part, s’en prend violemment à la courageuse estonienne, Kaja Kallas : « Elle voit Poutine comme un tueur de Guépéou. Son idée fixe : le mettre en cage. Sa place est derrière les barreaux, pas sur le tapis rouge d’Anchorage15. »

Valeurs actuelles du 6 août 2025 réserve deux pleines pages à Dupont-Aignan (né Dupont tout court) intitulées « Se faire ainsi racketter par les États-Unis est inacceptable ». Pas un mot sur l’Ukraine pour ce prochain candidat – qui se présente comme celui de « l’indépendance nationale » – à la présidentielle. Jean-François Colosimo est du même avis, s’inquiétant « demain du partage du monde, dès aujourd’hui la mise au pas de l’Europe », et par Moscou et par Washington16, mettant sur le même plan l’éternelle dictature russe et la présidence Trump, prévue pour quatre ans [Jean-François Colosimo a complètement revu ses positions à la suite de l’agression de l’Ukraine, publiant en 2022 La Crucifixion de l’Ukraine (Albin Michel), NDLR]. Quant au sinistre Emmanuel Todd, il a osé lancer que « les USA et Israël sont plus dangereux que l’Iran », ce qui ne surprend guère venant de ce valet de Moscou, dont le père, Olivier, était pourtant si lucide et avisé.

Riposte laïque, le site moscovite

Personne n’est heureusement obligé de consulter ce site qui déverse au quotidien le récitatif poutinien, en particulier sous la plume de Jacques Guillemain, que l’on a déjà traité sur Desk Russie le 25 novembre 2023. Pour ce plumitif de service, il n’existe qu’un État fauteur de guerres sur terre, c’est l’Amérique. Il en vient même à prétendre que les drones russes survolant la Pologne, c’est une manipulation de Kyïv (12 septembre).

Guillemain dénonce constamment « l’hystérie collective antirusse » (6 septembre 2025), « la russophobie » (22 août), « les trahisons et mensonges, armes de la diplomatie occidentale. Tout n’est que mensonge dans le narratif occidental. […] Macron diabolise Poutine et l’insulte » (21 août). Ce sont « Américains et Européens qui voulaient cette guerre » (19 août). Dans son papier du 17 août, il célèbre le fanatique Medvedev, selon lequel Kyïv et l’Europe refusent la paix, l’OTAN ayant tout aggravé, ce qui rejoint le titre de l’article de Mériadec Raffray dans Valeurs actuelles du 11 juin : « Ukraine : les preuves du parti pris occidental ».

Pour Guillemain, seule la sainte Union soviétique nous a sauvés du nazisme (8 août), le 6 juin 1944 devant être occulté, comme la Russie le pratique, des manuels d’histoire. Il cite Carrère d’Encausse, applaudit à « cette guerre légitime que mène Poutine » (6 août), dénonçant les États-Unis, « toujours plus menaçants et arrogants que jamais » (16 juillet), « fantaisie que la menace russe » (13 juillet), « la véritable menace pour l’Europe, c’est Trump, pas Poutine » (12 septembre).

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Articles de Jacques Guillemain dans Riposte laïque, capture d’écran

Mais Guillemain n’est pas le seul inféodé à Moscou : Henri Dubost, Christine Tasin qui clame son admiration pour l’épouvantable Lavrov (3 août), Guy Millière – naguère mieux inspiré – qui dénonce, sous le titre « Ukraine : le sabotage des efforts de paix par Zelensky et les dirigeants européens » (11 septembre). Christian Navis est presque pire, s’en prenant au « nabot » Zelensky, aux « matamores du cartel des États voyous », à la « grosse Merkel et le baudet Hollandouille », qui ont « réarmé les Ukronazis ». Pour le Navis, « la russophobie est une maladie mentale dont beaucoup de Français sont atteints » (30 août). Il se réjouit que la Russie ait « taquiné » l’avion de Mme von der Leyen, réduite à une « führerin », traitée de « pustula la hyène », de « Bochesse », « les Boches étant incorrigibles. Ils harcèlent leurs ennemis jusqu’à la guerre qu’ils se croient sûrs de gagner » (3 septembre). À propos, les deux groupes opposés du Parlement européen, où siègent les élus insoumis, et du Rassemblement national, ont déposé une motion de censure contre la présidente de la Commission.

Oui, Riposte laïque recopie in-extenso le narratif de Poutine, pour lequel l’Ukraine est un « État corrompu », sous influence de « forces néo-fascistes17 », attribuant à d’autres ce dont il est le coupable exclusif. Comme l’a souligné le chef d’état-major des armées, l’objectif constant de la Russie est « d’affaiblir l’Europe et de démanteler l’OTAN18 ». On ne trouvera jamais sur le site la moindre allusion aux bombardements russes, au traitement cruel infligé aux soldats kidnappés, souvent gravement amputés, aux enfants déportés par milliers, que l’on force à se convertir à la religion poutinienne. N’est-ce pas Yann Barte qui, dans Franc-tireur du 9 avril 2025, a révélé, sans être démenti, que le site est hébergé en Russie ?

Omerta, la voix de l’axe du mal

La revue Omerta, si elle est moins outrancière dans la forme que le site précité, campe sur une poutinolâtrie constante et un antiaméricanisme obsessionnel. Là aussi, à travers les Le Sommier, d’Anjou (dont la particule paraît aussi immémoriale que celle de Carrère dite d’Encausse !), c’est l’Amérique qui est coupable et responsable de tous les maux de la terre ; pour ce dernier, « cette guerre, ils l’ont rêvée ».

La dernière livraison, à près de 15 €, dénonce des journalistes qui seraient aux ordres de Washington. Au contraire de Riposte laïque, plutôt compréhensif envers Israël, Omerta est critique de l’État hébreu, allant jusqu’à accorder une interview à l’ambassadeur iranien. Évidemment, on se garde bien de l’interroger sur la situation intérieure de son pays, des droits de l’Homme, des prisonniers innocents, Français notamment, retenus en otage par cet État terroriste, qui va jusqu’à pendre des jeunes filles innocentes.

On retombe sur l’inévitable Pascal Boniface, dont, au passage, Marianne du 21 août 2025 insiste sur les « liaisons dangereuses », avec le Qatar notamment. Le d’Anjou lui demande si BHL, Encel, Tertrais, Caroline Fourest ne sont pas des « agents d’Israël », pas moins. On retrouve Caroline Galactéros, l’autre soumise au Kremlin, qui dénonce « l’agressivité occidentale », pendant qu’Alexandre del Valle occupe douze pages, ne s’en prenant, lui aussi, qu’à l’Occident, rendant hommage au passage au douteux général Gallois19, exigeant « de sortir du suivisme atlantiste ».

Pour conclure, laissons s’exprimer Alain Juppé, un chef de gouvernement d’une autre dimension que bien d’autres, puis Bill Clinton : « Je conteste que nous soyons responsables de ce qui s’est passé [en Ukraine] parce que nous aurions agressé Poutine. Il y a toujours eu, de notre part, la volonté de tendre la main à Poutine après l’effondrement de l’Union soviétique. J’ai le souvenir du sommet de l’OTAN, à Lisbonne, en novembre 2010. J’étais ministre de la Défense. Je revois l’arrivée bras dessus, bras dessous d’Obama, Sarkozy, Medvedev. Nous avions proposé à l’époque à la Russie de participer au bouclier antimissile que l’OTAN s’apprêtait à construire. Medvedev avait répondu : “On doit y réfléchir.” Après la chute de l’URSS, on a tout fait pour associer la Russie à l’organisation du monde nouveau. Mais la paranoïa de Poutine s’est affirmée peu à peu. Il est aujourd’hui habité par l’ambition de reconstruire l’Empire russe ou soviétique. Nous n’avons pas à nous flageller dans cette affaire. Nous sommes les victimes de l’agression, pas les agresseurs20. »

À propos du « mémorandum » de Budapest, signé en 1994 entre Washington, Moscou et Kyïv, par lequel la Russie s’engage à ne pas porter atteinte à l’Ukraine, le dernier numéro de Commentaire (automne 2025) rapporte les propos de Bill Clinton : « Poutine m’a dit en 2011, trois ans avant qu’il ne s’empare de la Crimée, qu’il n’était pas d’accord avec l’accord [susmentionné] que j’avais conclu avec Eltsine. Il a dit : “Je ne suis pas d’accord avec cet accord. Je ne le soutiens pas. Et je ne suis pas lié par lui.” »

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Auteur, membre du comité de rédaction de Commentaire, ancien fonctionnaire et élu local.

Notes

  1. Le Figaro, 3 septembre 2025.
  2. Le Point, 7 août 2025.
  3. Le Nouvel obs, 17 juillet 2025.
  4. La Tribune dimanche, 17 août 2025.
  5. Journal du dimanche, 7 septembre 2025.
  6. Le Monde, 26 août 2025.
  7. Franc-tireur, 27 août 2025.
  8. Le Monde, 27 août 2025.
  9. L’Humanité, 26 août 2025.
  10. Le Figaro, 2 septembre 2025.
  11. 6 et 27 août 2025.
  12. Marianne, 21 août 2025.
  13. Ibid., 14 août 2025.
  14. Ibid., 31 juillet 2025.
  15. Le JD news, 20 août 2025. S’il faut saluer et remercier le maire de Saint-Raphaël d’avoir eu le courage d’ériger une stèle dédiée aux victimes du communisme – à la fureur du parti –, y inviter Hervouët, qui condamnait « un incroyable parti pris antirusse dans les médias » (Le Monde diplomatique, février 2022), était-il opportun ? Heureusement, François Kersaudy et Pierre Rigoulot ont sauvé l’honneur.
  16. Le Figaro, 7 août 2025. Dans Le Monde du 7 juillet 2016, il signe une pétition contre l’OTAN et bienveillante envers la Russie, avec les Badie, Rony Brauman, Debray, Roland Dumas, Hervé de Charette, Renaud Girard, Gabriel Robin, etc. Il est aussi l’éditeur du livre du député insoumis Bastien Lachaud, Faut-il faire la guerre à la Russie ? (2019), tout acquis au régime de Poutine. « L’Alliance atlantique garde pour but premier l’encerclement, l’isolement et l’assujettissement de la Russie », écrivait Colosimo dans Causeur de mars 2021.
  17. Le Monde, 7-8 septembre 2025.
  18. Ibid., 13 juillet 2025.
  19. Proche des Chevènement-Le Pen, Gallois est célébré, à sa mort, par Natacha Polony dans Le Figaro du 24 août 2010. Admiré par Garaudy, Gallois admirait, pour sa part, Milošević.
  20. Le Monde, 13 septembre 2025.

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