Poutine faussement imprévisible

Nourri par ses maîtres spirituels, Lénine et Staline, Poutine voudrait être imprévisible malgré sa criante prévisibilité, afin de mieux effrayer les chancelleries et les opinions publiques occidentales. Alors qu’il suffit de le voir pour ce qu’il est – un bureaucrate mafieux se nourrissant de la peur des autres – pour cesser précisément, et définitivement, d’en avoir peur. N’en déplaise aux poutinolâtres qui tentent d’ « expliquer » les agissements du dictateur.

Rares sont les observateurs qui ont vu arriver à l’heure juste l’invasion de l’Ukraine. Chez les pro-russes, la stupéfaction fut totale. Pris à contre-pied par l’irruption du réel dans leur idolâtrie, selon laquelle le maître du Kremlin était un stratège prudent et patient, il leur fallut quelque temps pour retomber sur leurs pieds et remplacer leur erreur de jugement par une foule désordonnée de nouvelles thèses : l’Ukraine allait être prise en deux semaines, Poutine avait été acculé à la guerre, les Ukrainiens, précédemment décérébrés par l’idéologie LGBT, étaient soudain devenus de féroces nazis, sans oublier la sempiternelle trahison des accords de Minsk. La liste est longue des justifications qu’ils trouvaient alors et inventent aujourd’hui encore à cette guerre, si longue qu’au bout du compte, avec l’habitude, l’événement a fini par leur sembler prévisible a posteriori ; si c’est arrivé, cela devait arriver, donc c’était inéluctable, inscrit d’avance dans leur logique, la seule valable. Donc, ils ne l’avaient pas prévu, mais ils auraient pu le prévoir ! Ils n’étaient en somme coupables que d’un moment d’inattention. Voilà rétablie leur confiance idéologique en eux-mêmes, exactement comme s’ils avaient vu par avance l’avenir qui les a pourtant pris de court.

Toutefois, étrangement, les pro-russes assortissent cette prévisibilité imaginaire d’une imprévisibilité qui l’est tout autant. Ici, leur leitmotiv est alors que les dirigeants russes, quoique plus sages que les nôtres, car plus ancrés dans le bon sens civilisationnel et la Realpolitik, forts d’une lucidité stratégique et d’une vision géopolitique supérieures, sont également, paradoxalement, à bout de nerfs par notre très grande faute. Mis en colère par l’évidence de notre mauvaise foi et la multiplication de nos vilenies, ils ont le doigt sur la gâchette et il n’appartient plus qu’à nous d’éviter le pire. La colère du FSB est froide, certes, mais elle atteint tout de même son stade d’ébullition. Le « joueur d’échecs » Poutine en a assez de nous regarder tricher, et il n’est plus très loin de renverser la table de jeu pour mettre fin à la partie, et à nos vies par la même occasion.

 Ainsi les poutinistes insistent-ils sur l’éventualité, chaque jour de plus en plus probable, d’une soudaine apocalypse dont nous serions les responsables et les premières victimes, voire les seules, car l’armée russe est invincible. Il faut bien que l’escalade atteigne un sommet ! Aussi, perçoivent-ils quantité de signaux, plus ou moins faibles, indiquant que nous devons baisser la garde au plus vite et laisser l’Ukraine se faire avaler, sans quoi nous le serons à notre tour. Et force est de constater que Moscou leur livre des munitions pour nous en convaincre. Poutine déploie sous nos yeux un arsenal de menaces de première grandeur. Nous avons eu droit au terrifiant missile Satan 2 le bien-nommé, aux fameux missiles hypersoniques que rien ne peut arrêter, plus récemment au « Tchernobyl volant », dont on se sait rien sinon qu’il s’appelle ainsi. Nous avons eu droit au « Je ne bluffe pas » lancé par Poutine à Joe Biden, et à toutes sortes de petites phrases inquiétantes, émanant de la place Rouge comme des talk-shows de la révision d’État russe, et que les poutinistes interprètent fébrilement comme autant de sonneries de notre avant-dernière heure. Nous avons eu les drones au-dessus de la Pologne et les incursions d’avions militaires russes dans l’espace aérien estonien. Série en cours.

Depuis trois ans, l’actualité est le marc de café des poutinophiles et leur prédiction est toujours la même : repentez-vous, pécheurs, car la fin est proche. Hélas pour eux et tant mieux pour nous, la fin réelle n’est pas plus proche ce matin qu’elle ne l’était quand la Russie a lancé son offensive. La guerre en Ukraine n’a toujours pas muté en quelque chose de beaucoup plus grave qu’elle-même.

Bien entendu, Moscou, porté par son élan nihiliste, va peut-être prolonger sa funeste aventure jusqu’à Helsinki, Vilnius, Tallinn, Riga. Rien n’est certain, mais rien n’est impossible. Cependant notons que cela, les poutinoïdes n’en parlent guère. Ce serait avouer que la Russie n’a pas de frontières, et admettre son impérialisme sans limites. Cela contreviendrait à la sainteté de leur terre promise. Ils ne trouveront nécessaire la prochaine guerre russo-balte ou russo-finlandaise que lorsqu’elle éclatera. D’ici là, ils la trouveront impossible, impensable, tabou.

Il faut maintenant s’intéresser à leur incapacité à voir clair dans la double perception de Poutine : dans son imprévisibilité et dans sa prévisibilité. En effet, leur effarant manque de jugeote nous éclaire, par un contraste saisissant, sur la stratégie informationnelle du tyran.

Premier point : si très peu de supposés spécialistes ont deviné, fût-ce de loin, la date de l’opération militaire spéciale, les soviétologues l’ont toujours redoutée, depuis le Maïdan et bien avant. En effet, il n’y absolument rien d’étonnant à ce que la Russie punisse un de ses voisins lorsqu’il fait preuve d’un esprit indépendant, interprétable comme une forme d’insolence ou, plus simplement, de liberté politique. À vrai dire, il n’y a même pas besoin d’expression d’un quelconque besoin d’autonomie, comme le démontre le cas duHolodomor : on serait bien en peine de lui trouver une raison recevable ailleurs que dans le cerveau malade de Staline. À la moindre contrariété, Moscou fait rentrer dans le rang les nations limitrophes, avec toute la brutalité possible, ou toute la sauvagerie si nécessaire.

Que l’invasion de 2022 ait pu surprendre, l’espace de quelques secondes, des esprits tels qu’Alain Besançon, Galia Ackerman, Françoise Thom, Stéphane Courtois, serait bien légitime, car la guerre n’est jamais une anecdote, mais nul doute que passée la première découverte de la nouvelle dans les médias, leur connaissance de la Russie a aussitôt repris le dessus, et que ce qui stupéfie le monde leur a paru tout à fait normal. Il en est de même pour les enlèvements d’enfants, les viols, les tortures, les destructions et la myriade de mensonges qui les ont accompagnés. Qui comprend la sphère russe sait que, tant que l’âme du bolchévisme habitera les murs du Kremlin, l’Europe de l’Est, et par écho celle de l’Ouest, mangera le pain noir de l’aveuglement idéologique et du chaos pratique que lui envoie Moscou.

Il existe bel et bien une prévisibilité de Poutine parce qu’il est l’incarnation d’un système, lequel pense de manière extrêmement normée, mécanique, répétitive, malgré ses mutations formelles et momentanées, depuis 1917. On ne sait pas ce que Poutine fera la semaine prochaine, mais on sait pourquoi il le fera, et le « comment » se résumerait à une palette d’actions bien connues, répertoriées, dont la plupart se trouvent, à l’état matriciel, chez Lénine et Staline. Donc, en-deçà de ses modalités pratiques, l’assaut sur l’Ukraine était présent, en puissance, dans les mois et les années qui l’ont précédé. Tout comme l’on sait parfaitement ce qui adviendra de l’Ukraine si elle ne se défend pas jusqu’au bout et si l’Occident l’abandonne. Lorsque les pro-Poutine annoncent, avec un sourire faussement navré et réellement malsain, que « la Russie a déjà gagné la guerre » ou que « L’Ukraine a déjà perdu la guerre », ils démontrent leur incompréhension de l’optique russe. Poutine ne peut en aucun cas se satisfaire des territoires qu’il a déjà conquis. Il ne s’estimera heureux que lorsqu’il aura capturé tout le territoire, esclavagisé ce peuple – jusqu’aux enfants – qui ne lui a que trop résisté et anéanti sa culture, son passé, son être. De son point de vue, donc, Poutine n’a encore rien gagné. Il n’a en rien satisfait sa propre prévision. Et ce n’est pas la moindre vertu des Ukrainiens que de l’avoir déjouée.

Mais, par ailleurs, Vladimir Poutine veut être imprévisible malgré sa criante prévisibilité, parce que sa survie en dépend. Si Donald Trump comprenait les fondements de la soviétologie, il ne tomberait dans aucun des pièges que lui tend la Russie. Poutine a besoin de surprendre radicalement tous ceux qui peuvent être surpris par lui et par ses lieutenants : chancelleries, journalistes, opinions publiques. Il a besoin d’être illisible en raison même de sa lisibilité. Il met en scène sa propre opacité parce que son objectif est transparent, qu’il le sait, et que cela l’inquiète. Il passe pour étrange, énigmatique, afin de dissimuler sa banalité toute soviétique. Cela lui confère une séduction artificielle dont il est, en définitive, personnellement incapable. En parlant à longueur d’années d’un « mystère Poutine », la presse occidentale lui confère imprudemment une touche trouble, hypnotisante, incompréhensible, alors même qu’il suffit de le voir pour ce qu’il est – un bureaucrate mafieux se nourrissant de la peur des autres – pour cesser précisément, et définitivement, d’en avoir peur.

Le président de toutes les Russies n’est pas imprévisible. Et sa frénésie de passer pour imprévisible est elle-même prévisible. Tout son jeu est de nous faire croire le contraire. Chaque fois qu’il parvient à déconcerter Washington, il marque un point. Il en marque un par jour.

avot p

Conseil en stratégies de communication indépendant : communications grand public, RP, interne, et de crise. Il écrit régulièrement pour le journal en ligne Contrepoints.

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