« Sergueï était un homme d’honneur, de devoir et d’un courage incomparable »

L’ancien dissident soviétique Sergueï Khodorovitch est décédé à Paris le 21 septembre 2025, à l’âge de 85 ans.

Sergueï a été l’un de ces dissidents courageux qui dans les années 1970 et 1980 a résisté au pouvoir soviétique. Pendant cinq ans, de 1977 à son arrestation en 1983, il a été responsable du Fonds d’aide aux prisonniers politiques et à leurs familles, créé par Alexandre Soljenitsyne avec les honoraires des multiples traductions de L’Archipel du Goulag. Jusqu’en 1980, Sergueï a co-dirigé le Fonds avec Arina Guinzbourg. Après l’émigration forcée d’Arina, Sergueï a dirigé le Fonds tout seul.

Ce Fonds est venu en aide à des centaines de prisonniers, en Russie, en Ukraine, dans les pays baltes, pour envoyer des colis, payer le voyage souvent très long des familles pour une visite au camp où était détenu l’un des leurs, couvrir les frais des avocats, aider les familles de prisonniers privées de ressources…

Sergueï a notamment joué un rôle prépondérant pour rétablir en Ukraine les réseaux clandestins du Fonds qui avaient été démantelés par le KGB. « Il y avait eu beaucoup d’arrestations et tous nos liens avec l’Ukraine avaient été coupés. Nous n’avions plus personne à qui envoyer de l’argent sur place pour le faire parvenir ensuite aux familles des prisonniers politiques. Il a fallu tout reconstruire. C’est moi qui ai eu la charge de restaurer le travail du Fonds en Ukraine. Il fallait trouver des gens à qui on pouvait envoyer de l’argent, qui étaient au courant de qui avait besoin d’aide. Il fallait trouver aussi le moyen de faire parvenir cet argent, et créer une atmosphère qui permette au réseau de bien fonctionner1. »

En s’engageant dans l’aide aux prisonniers politiques, Sergueï savait ce qui l’attendait : ses prédécesseurs à la tête du Fonds avaient été envoyés dans un camp (Alexandre Guinzbourg), en exil intérieur (Malva Landa), ou contraints à l’exil (Tatiana Khodorovitch, Kronid Lioubarski et Arina Guinzbourg).

« En fin de compte, qu’est-ce que l’existence ? On meurt plus tôt, on meurt plus tard, de toutes façons, la différence n’est pas grande. Essayer d’échapper aux dangers dans cette vie, cela n’en vaut pas la peine. Si on vit selon les commandements de Dieu, ce qui va nous arriver, eh bien, de toutes façons à la fin, on meurt » confiait Sergueï des années plus tard.

Sergueï est arrêté en 1983, accusé de « diffusion systématique d’inventions mensongères calomniant le système soviétique ».

Sa détention préventive dans la prison moscovite de Boutyrka, avant un simulacre de procès, a été particulièrement dure : il a été systématiquement battu par des détenus de droit commun, à la demande des enquêteurs du KGB qui préparaient son procès et exigeaient que Sergueï collabore avec eux. Ce qu’il n’a pas fait, refusant même de répondre aux questions pendant les interrogatoires et lors de son procès.

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Sergueï Khodorovitch // Archives de Memorial, Moscou

À l’époque, le KGB venait de briser un animateur du Fonds à Leningrad, Valery Repine, qui avait craqué en prison et fait un repentir public à la télévision soviétique. Après ce succès, l’objectif était de briser Sergueï et de l’amener à collaborer.

« Quand, bien avant, j’imaginais cette manière de “travailler” des enquêteurs, je pensais qu’il n’était pas possible de supporter ça. Quand ça m’est arrivé, j’ai pensé aussi que ce n’était pas possible d’y résister. Et après coup, je me demande avec stupéfaction comment il a été possible de résister », déclarera Sergueï Khodorovitch des années plus tard.

Sergueï est condamné à 3 ans de camp à régime sévère à Norilsk, au-delà du cercle polaire arctique.

Pendant sa détention, les autorités s’acharnent sur lui et il bat tous les records de mise au cachot : « J’ai passé une fois 87 jours d’affilée au cachot, dont 45 jours tout seul, dans le froid en permanence. On m’a mis dans un tel état que j’avais les jambes qui gonflaient, je perdais connaissance et j’ai attrapé la tuberculose. »

Alors que sa libération est proche, Sergueï est accusé d’avoir enfreint le règlement du camp et on lui prépare un nouveau procès. Il passe alors 45 jours enfermé dans un cachot sans fenêtre, dans le froid. « Si tu t’assieds, tu commences à geler. Tu commences à marcher, mais tu n’as plus aucune force pour mettre un pied devant l’autre. Comment on peut supporter ça 45 jours ? C’est très difficile à imaginer. Eh bien, il s’avère que l’homme peut aussi supporter ça. » 

En avril 1986, Sergueï est donc condamné à une nouvelle peine. « C’était juste avant la date prévue de ma libération. Quelques jours avant, on a organisé mon procès à l’intérieur même du camp. On m’a rajouté trois ans. Mais la perestroïka a commencé et je n’ai fait qu’un an de plus. »

En 1987, Sergueï est libéré dans le cadre de la politique de perestroïka de Mikhaïl Gorbatchev. Il vient s’établir à Paris. Dans son exil, Sergueï Khodorovitch se met à peindre, des natures mortes, des paysages, des bouquets… Il expose à Paris, vend ses toiles le dimanche boulevard Quinet au Marché de la création. Et il reçoit pour son travail le soutien appuyé d’un grand nom de l’art soviétique non conformiste, le peintre Edik Steinberg.

Mais Sergueï ne s’était jamais vraiment adapté à cette nouvelle vie qui a commencé juste après sa sortie des camps.

En témoigne le souvenir de Zara Mourtazalieva, une jeune Tchétchène réfugiée à Paris après huit ans et demi dans un camp pour une affaire fabriquée de toutes pièces par le FSB de Poutine, qui a fait la connaissance de Sergueï Khodorovitch il y a une dizaine d’années. « Un jour, après une promenade en forêt, il me raccompagne chez moi et je lui demande : Sergueï, comment avez-vous réussi à continuer à vivre après tout ce que vous avez enduré ?  Il a souri et il a répondu : Je n’ai pas réussi. Tout simplement, il faut continuer à vivre, Zara, il n’y a pas le choix. »

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Sergueï Khodorovitch. Photo : Nicolas Miletitch

« Sergueï était un homme d’honneur, de devoir et d’un courage incomparable », a déclaré Natalia Soljenitsyne, veuve de l’écrivain, qui était à l’étranger la responsable du Fonds.

Tous ceux qui ont connu Sergueï à l’époque soviétique ou en exil souscriront à cette définition. Pour avoir eu la chance d’être son ami pendant les années moscovites puis parisiennes, j’ajouterai que son humilité et sa force d’âme faisaient aussi partie de ce qui impressionnait ceux qui le rencontraient.

miletitch bio

Nicolas Miletitch est un ancien journaliste de l’Agence France-Presse. Correspondant à Moscou de 1978 à 1981, il en a été expulsé par les autorités soviétiques en raison de ses contacts jugés trop étroits avec les dissidents. Il a été directeur de l’AFP en Yougoslavie et Albanie (1988-1994), directeur à Moscou pour la Russie et l’ex-URSS (1988-2001), rédacteur en chef de l’AFP à Paris, et à nouveau directeur du bureau de Moscou de 2010 à 2018.

Notes

  1. Les citations sont extraites d’un entretien avec Nicolas Miletitch pour le film sur les dissidents soviétiques Au succès de notre cause désespérée !

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