L’artiste russo-italienne, connue pour son soutien flamboyant à l’Ukraine et sa condamnation de l’impérialisme russe, s’adresse à l’une des plus importantes figures de l’opposition russe, après l’expulsion scandaleuse de l’Allemagne de la famille de l’opposant tchétchène, Zelimkhan Khangochvili, tué en plein centre de Berlin. L’année dernière, son assassin Vadim Krassikov, condamné en Allemagne, ainsi que d’autres espions et criminels russes, avaient été échangés contre Vladimir Kara-Mourza et d’autres opposants politiques russes purgeant une peine au Goulag.
Très estimé Vladimir Vladimirovitch,
Aujourd’hui, un événement qui vous concerne directement s’est produit en Allemagne. Et je garde l’espoir que vous ne le laisserez pas passer inaperçu.
Les autorités allemandes ont embarqué de force dans un avion une famille tchétchène et l’ont expulsée.
Le simple fait que de telles expulsions soient possibles de nos jours, après l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Fédération de Russie et trois décennies après une guerre coloniale génocidaire similaire menée par la Russie contre l’Itchkérie, que des gens soient envoyés vers la torture et une mort certaine, que de telles expulsions soient régulièrement pratiquées par les pays européens (principalement l’Autriche, et maintenant l’Allemagne), a été un choc pour moi.
Je pense que vous, en tant que personne directement impliquée en politique et mieux informée sur le plan professionnel, êtes au courant.
Et je pense que vous avez déjà deviné pourquoi je m’adresse précisément à vous aujourd’hui.
À l’été 2024, vous, prisonnier politique du Goulag russe, vous vous êtes soudainement retrouvé libre en Occident. Vous avez été échangé contre le tueur Vadim Krassikov, condamné à la prison à vie en Allemagne. Tout le monde se souvient de ce nom.
Lorsque l’échange a eu lieu, Poutine a accueilli le tueur libéré à la descente de l’avion à Moscou comme un héros, faisant comprendre au monde entier que ce meurtre avait été commandité par lui et était un exploit.
Mais permettez-moi de rappeler une fois de plus à mes lecteurs, à mes amis et à mes ennemis, le nom de la personne pour le meurtre de laquelle Krassikov a été condamné.
Un homme qui, comme vous, luttait pour la liberté de son peuple, mais qui a été tué, et dont le meurtrier ne paiera pas pour ce meurtre, car la justice a été échangée contre votre liberté.
Il s’appelait Zelimkhan Khangochvili. Il a combattu les occupants russes d’abord en Tchétchénie, puis en 2008 en Géorgie. Traqué par le FSB, il a été victime de plusieurs agressions et d’une tentative d’empoisonnement.
Il a demandé l’asile politique en Allemagne.
L’Allemagne le lui a accordé, mais n’a pas pu le protéger.
Khangochvili a été assassiné le 23 août 2019 dans un parc au centre de Berlin de deux balles dans la tête, sur ordre du FSB et des autorités russes, par ce même Vadim Krassikov contre lequel vous avez été échangé.
Je ne me souviens pas que, dans vos nombreuses interventions, dans vos interviews ou vos conférences, vous ayez jamais mentionné le nom de Khangochvili.
Je ne me souviens pas que vous ayez publiquement demandé pardon pour une nouvelle injustice, même involontaire, envers les Tchétchènes, ni exprimé votre sympathie à sa famille et à son peuple.
Ne vous sentez-vous pas lié à lui et redevable envers lui, ne serait-ce que symboliquement ?
Car c’est précisément la justice, le droit et sa mémoire qui ont fait l’objet d’un marchandage uniquement pour votre liberté. Et votre vie.
Et oui, toute vie humaine en vaut la peine. La vôtre aussi.
Allez-vous encore aujourd’hui passer sous silence la déportation des Tchétchènes, et plus particulièrement celle de la famille Khangochvili vers la Géorgie, désormais contrôlée par les forces pro-russes, d’où ils seront facilement renvoyés vers la Tchétchénie de Kadyrov pour y trouver une mort certaine ?
Ne vous sentez-vous vraiment pas directement responsable ?
Bien sûr, je me souviens très bien qu’à de très rares exceptions près (Sergueï Kovalev, Anna Politkovskaïa et quelques autres noms), à l’époque de ma jeunesse, l’intelligentsia libérale moscovite/russe condamnait vivement l’invasion de la Tchétchénie tout en répandant volontiers les fameux mythes sur les « terroristes », les « tribus guerrières », « et va savoir » : les buter dans les chiottes, ce sera bien sûr sans nous, mais bon, « il n’y a pas de fumée sans feu ».
Et de manière générale, « le méchant Tchétchène rampe vers le rivage et aiguise son poignard ».
C’est vraiment inculqué dès le berceau. C’est pourquoi le poème de Lermontov que je cite s’intitule Berceuse.
Cette image s’est construite au fil des siècles. Tout comme l’image des Russes vaillants / innocents / rêvant de liberté, souffrant – et en même temps occupant et discriminant d’autres peuples.
La Russie n’a pas seulement façonné l’image de peuples sauvages colonisés (comme l’ont fait tous les empires à toutes les époques, se présentant comme des libérateurs / éducateurs / grands frères et garants de la paix), elle n’a pas seulement privé ces peuples de leur droit de vote et de leur langue, mais elle a également utilisé toutes ses ressources (y compris celles qu’elle leur avait confisquées) pour diffuser ces mêmes mythes à travers sa culture, ses médias et sa propagande en Occident, façonnant des images s’y rapportant, par exemple celles des Tchétchènes qui seraient a priori des terroristes sauvages et belliqueux.
C’est pourquoi, cher Vladimir Kara-Mourza, la responsabilité des déportations actuelles et des tortures et meurtres qui s’ensuivent pour les Tchétchènes nous incombe à tous.
Et la destinée future du frère de Khangochvili et de sa famille vous incombe personnellement.
« Je ne veux pas que mon pays se désagrège », avez-vous déclaré dans une récente interview.
Vous savez, c’est toujours ce que dit un libéral qui reste un impérialiste moscovite en son for intérieur.
La suite est écrite noir sur blanc. On entendra un argument sur les armes nucléaires dans le contexte d’une désintégration de la Russie (comme si elles n’étaient pas actuellement entre les mains des personnes les plus criminelles et dangereuses), sur les guerres civiles (comme si, aujourd’hui et tout au long de l’histoire, la Russie-Moscovie n’avait pas fait la guerre, tué, déporté et exterminé des peuples entiers) et, cerise sur le gâteau, « d’où vous vient l’idée que ce seront des États démocratiques ? » Vous avez affirmé tout cela, comme tant d’autres. Et d’où vous vient l’idée que la confédération parlementaire que vous imaginez sera démocratique ?
Où, au cours de l’histoire russe multi-séculaire, y a-t-il eu la moindre allusion à une telle possibilité et à une période historique correspondante ?
Pourquoi, alors que nous sommes en pleine guerre génocidaire contre l’Ukraine, alors qu’aujourd’hui même de nouvelles bombes russes sont larguées sur les villes ukrainiennes, et que des milliers de Russes sont directement ou indirectement impliqués dans leur lancement, nous, les peuples du monde libre, ne devons-nous pas rêver de la défaite et du démantèlement de ce monstre anachronique agonisant, mais croire à vos chants sur les Russes innocents de la grande et indivisible Russie démocratique imaginaire, pour laquelle le monde entier doit se mobiliser, supporter et attendre – et refaire une nouvelle expérience sur des millions de personnes – au cas où, cette fois-ci, le vieil empire se réveillerait et cesserait de courir après ses voisins et ses propres enfants avec une hache. Au moins jusqu’à une prochaine beuverie…
Le fascisme ne naît pas de rien, il pousse sur les racines de l’empire, du chauvinisme, de l’indifférence et de l’égocentrisme. C’est de là que viennent les chars et les missiles. Vers Grozny ou Kyïv. Vers Prague ou Budapest.
Et aujourd’hui, le premier devoir des combattants contre le régime de Poutine n’est pas de parler aux Tchétchènes, aux Ukrainiens et au monde entier des Russes innocents qui souffrent, mais de se souvenir de l’histoire, de montrer ces liens, de crever cet abcès et non de le dissimuler…
Et de faire tout son possible pour précipiter la fin de l’empire.
Pouvez-vous imaginer des antifascistes allemands, soucieux du sort de leur peuple innocent et simple, faire la leçon aux Juifs en plein génocide ?
Vos convictions, pour lesquelles vous êtes parti au Goulag russe avec votre passeport britannique et votre capacité à influencer les politiques occidentaux pour aider l’Ukraine, votre messianisme et votre credo sont bien sûr votre affaire personnelle. Mais je vous en prie : ne gaspillez pas votre temps et votre réputation à réanimer l’empire agonisant. Utilisez votre voix, vos relations, votre influence à autre chose.
Faites tout votre possible dès aujourd’hui pour sauver au moins une famille tchétchène, celle du frère de Zelimkhan Khangochvili, qui a été assassiné.
C’est votre devoir. En tant que personnalité de l’opposition russe, en tant qu’être humain et, finalement, en tant que chrétien.
À vous de jouer.
Traduit du russe par Desk Russie
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Addendum
Après cette publication, Vladimir Kara-Mourza a réagi en russe, sur sa page Facebook, en regrettant la décision de la justice allemande.
Artiste, essayiste et traductrice littéraire. Elle a exposé en Europe, aux États-Unis et en Russie. Elle enseigne à Scuola Internazionale di Grafica de Venise où elle vit actuellement.

