L’artiste franco-israélo-ukrainien Samuel Ackerman rend hommage à son ami Mikhaïl Grobman (21 septembre 1939 – 23 novembre 2025), peintre et poète israélien d’origine russe. En 1965, Grobman a osé exposer à la Maison des artistes de Moscou des œuvres novatrices sur des thèmes juifs, un événement presque incroyable pour l’époque. En 1971, il a été parmi les premiers Juifs soviétiques ayant émigré en Israël. Ackerman, qui a été co-fondateur du groupe artistique Léviathan avec Grobman et un peintre israélien Avraham Ofek, partage ici des souvenirs personnels et explique l’art de Grobman, en se concentrant sur la décennie où leurs échanges furent intenses, entre 1973 et 1984. Une page importante dans l’histoire de l’émigration soviétique.
Il est difficile de parler au passé de Mikhaïl Grobman, un ami proche, un grand artiste, dont toute la volonté créatrice visait la transformation de l’art juif-israélien. J’ai fait la connaissance de Grobman en 1973 après la guerre du Kippour, à Jérusalem, dans le quartier de Bakka où il vivait dans un immeuble récent.
Au cours de cette soirée mémorable, dans un salon rempli d’intellectuels et artistes russophones récemment arrivés, j’ai été fortement impressionné par les tableaux accrochés aux murs et par l’auteur lui-même, qui, muni d’un long pointeur, commentait avec assurance les images qu’il avait créées. Je me suis senti immédiatement proche de son langage de la bi-dimensionnalité, en harmonie avec les mots écrits sur les tableaux, qui ensemble génèrent des allégories d’images bibliques. Ce soir-là, Micha incarnait pour moi l’image d’un poète-chanteur du Woodstock de Jérusalem. Vers minuit, à la demande des gens qui souhaitaient voir les œuvres des artistes non conformistes de sa collection, Micha a lui-même sorti d’un grand dossier, sans laisser personne toucher aux feuilles sacrées, les gouaches de Yakovlev, Kropivnitsky, Yankilevsky, Steinberg et d’autres. Ce fut ma première rencontre avec l’art russe indépendant et les œuvres de Micha accrochées au mur, qui m’ont laissé une impression saisissante, comme L’atelier rouge de Matisse. Tard dans la nuit, alors que je partais, Micha m’a dit : « Viens quand tu veux et apporte tes œuvres. »
Trois semaines plus tard, j’étais de nouveau chez Grobman avec un portfolio contenant mes œuvres sur papier. Micha a tout regardé attentivement et m’a dit : « Les œuvres doivent être signées. Et il faut rapidement dépasser le lyrisme abstrait et comprendre la nouvelle réalité israélienne. » À cette époque, tous les artistes de Jérusalem connaissaient Grobman. Deux ans après son arrivée en Israël, grâce à son charisme et son énergie inépuisable, il était devenu une partie intégrante de la vie artistique d’Israël. La maison de Micha et de sa femme Ira était le centre de rencontres intenses entre les artistes nouvellement arrivés et les créateurs locaux. Micha était l’organisateur de nombreuses expositions, l’auteur de critiques dans les journaux et les magazines. Bien avant la parution de Deux siècles ensemble : 1795-1995, il a notamment écrit un article sur Soljenitsyne et les Juifs dans le journal Jerusalem Post.
Je considérais Grobman comme un Zarathoustra israélien, prêchant contre les formes illusionnistes de l’art, pour la création d’un art nouveau et libre, fondé sur l’expérience existentielle de la tradition juive. En 1975, Grobman a commencé à publier le journal Léviathan, écrit en calligraphie en russe, avec des reproductions d’artistes d’avant-garde, des notes sur la vie artistique en Israël et ses premiers projets théoriques, précurseurs du groupe d’avant-garde Léviathan.
Il convient de rappeler que Micha a aidé beaucoup d’artistes, y compris moi-même, à organiser leurs premières expositions. Grâce à lui, j’ai reçu une commande pour créer une grande mosaïque dans une nouvelle école à Jérusalem. Micha était un collectionneur infatigable, non seulement de personnalités marquantes, mais aussi de livres, de tableaux et de documents rares.
Sa maison à Jérusalem était toujours ouverte à des centaines de personnes intéressées par l’art russe libre, les conversations et les discussions, et qui appréciaient l’humour vif de Micha et l’accueil toujours chaleureux de sa femme.
Mais ma mémoire revient à nouveau aux images artistiques de Grobman. Dès ses premières œuvres de la période moscovite, l’axe central y est constitué de créatures dotées de rythmes particuliers, qui commentent le cosmos biblique, la foi dans le retour à la terre de l’Alliance. Un choix extraordinaire, hardi, dans un pays plongé dans la période de l’antisémitisme noir après la guerre des Six Jours (1967).
Grobman a été l’un des premiers, dans son article sur Malevitch, à définir le suprématisme comme une tendance à la réévaluation permanente avant le crépuscule de l’art. Malevitch comme un prophète biblique annonçant une nouvelle sortie du déluge de la matérialité.
Micha a été passionné par l’espace créatif réel : le désert, la mer, le mont Hermon, où seront réalisées des actions novatrices. En 1976, le premier manifeste du groupe Léviathan, rédigé par Grobman, puis discuté et signé par moi-même et le célèbre artiste israélien d’origine bulgare Avraham Ofek, a été publié. Le manifeste a suscité de nombreuses réactions.
La création du groupe Léviathan a marqué le début d’un mouvement artistique analogue à celui des artistes de La Ruche de l’École de Paris. Il s’agissait d’une tentative de faire renaître à Jérusalem le paradigme de La Ruche s’appuyant sur le folklore et le mysticisme juifs ancrés dans le sol d’Israël.
Le vocabulaire artistique de Grobman se caractérise par des formes acérées entourant des corps cosmiques, des taureaux gravides, des yeux voyants des fleurs de la terre renaissante. L’auteur lui-même était une nouvelle rose sauvage qui transperçait les housses de nouvelles modes importées en Israël par d’habiles fonctionnaires vivant dans leurs bulles muséales.
Le groupe Léviathan a choisi le désert de Judée comme lieu pour de nouvelles prophéties plastiques. Sur la roche sableuse, Grobman faisait figurer des anges aux ailes de rosée. Avraham Ofek projetait des rayons de soleil sur le sable à l’aide de miroirs, dans une œuvre intitulée Les actions de Jacob, en allusion à ce célèbre personnage biblique. Quant à moi, lors de cette première action de Léviathan, j’ai déployé un rouleau bleu de 40 mètres de long comme un flot irriguant de graines célestes.
De 1973 à 1984, nous avons eu de nombreuses rencontres et discussions sur le destin de l’artiste et la question permanente de savoir ce qu’est une véritable innovation dans le monde contemporain.
Aujourd’hui, on peut affirmer avec certitude que Grobman était un innovateur, un artiste brillant et original. L’exposition de Léviathan au musée d’Israël à Jérusalem, programmée pour août 2026, est la preuve de la vivacité et de l’importance des idées et de l’œuvre de Grobman, ainsi que de notre apport collectif à l’art israélien. Ma gratitude éternelle pour ce temps que nous avons passé ensemble à Jérusalem.
Samuel Ackerman est un artiste-peintre franco-israélo-ukrainien, né à Moukatchevo (Transcarpathie) en 1951. Il a fait ses études aux Beaux-Arts d’Oujgorod, a émigré en Israël en 1973 et s’est installé à Paris en 1984.

