Résister encore malgré la fatigue de la guerre

Après bientôt quatre ans de guerre, tout le monde est épuisé. Quand Trump annonce un plan de paix, la machine médiatique s’emballe, les « réalistes » retrouvent de la voix, et l’on oublie la question essentielle : y a-t-il quelqu’un qui veuille sincèrement la paix à Moscou ? L’Europe n’a d’autre choix que de se donner les moyens de résister à la convergence des intérêts entre Poutine et Trump.

Trois ans et trois trimestres. Quarante-quatre mois. Mille trois cent soixante-douze jours, au moment où ce texte est écrit, depuis que Poutine a annoncé le déclenchement de son « opération militaire spéciale ». Tout le monde est épuisé, il faut bien le dire. Les combattants sur le front, de part et d’autre. Les populations – et c’est bien sûr la population ukrainienne qui paie le plus lourd tribut à la guerre. Mais aussi les opinions publiques, occidentales ou non, qui suivent plus ou moins le conflit par médias interposés. Jusqu’aux journalistes qui en rendent compte dans ces médias. Le temps passe et les morts s’ajoutent chaque jour. Civils et militaires.

On doit dire ici que s’il porte évidemment la responsabilité ultime des atrocités que commettent les Russes à l’encontre des Ukrainiens, Poutine, semaine après semaine, conforte le sinistre record qui fait de lui, après Staline, le dirigeant du Kremlin qui aura envoyé à la mort le plus grand nombre de ses concitoyens. Au rythme de plusieurs centaines de soldats russes par jour, et même ces derniers mois souvent plus de mille par jour, pour bien montrer que rien ne l’arrêtera et qu’il poursuivra ses objectifs, quel qu’en soit le prix. L’autocratie poutinienne dévore massivement son propre peuple – c’est une caractéristique de toutes les autocraties. Et bien sûr, elle assassine presque autant d’Ukrainiens sous prétexte de les « dénazifier ».

Les bombardements se succèdent à un rythme à la fois soutenu et lancinant. Leurs dégâts se font lourdement sentir, y compris en Russie, depuis que Kyïv s’est donné, à juste titre, les moyens de frapper dans la profondeur de l’ennemi. Les crimes de guerre russes continuent : bombardements d’immeubles civils d’habitation, d’écoles, d’hôpitaux, et tant d’autres objectifs non militaires, « safaris » de drones à Kherson pour terroriser les habitants, exécutions sommaires de prisonniers de guerre, et bien sûr les milliers d’enfants ukrainiens déportés des régions conquises, arrachés à leur famille et en cours de « désukrainisation » ou de « dénazification », c’est-à-dire de lavage de cerveau, qui pourrait faire d’eux dans l’avenir de potentiels combattants de l’armée russe contre l’Ukraine, voire contre d’autres pays de ce que Moscou appelle « l’étranger proche »…

Tout cela est devenu presque une routine. Le grondement lointain de la guerre. On y prête de moins en moins attention, sauf quand le chef d’état-major français explique que la menace russe n’est pas une vue de l’esprit. Surtout lorsqu’il rappelle cette vérité fondamentale : un pays se met en danger dès lors qu’il ne veut pas connaître le risque de perdre ses enfants pour défendre son sol, sa liberté et ses principes les plus sacrés ou pour venir en aide à ses alliés agressés. On sait globalement ce qui se passe, mais on fait comme si l’on n’avait pas besoin de savoir davantage. Il ne faudrait pas s’accabler…

Dès lors, l’idée de faire la paix, en gros, sans s’attacher trop aux conditions de celles-ci, l’idée d’arrêter au plus vite et presque à n’importe quel prix pour les Ukrainiens tout cela, qui est insupportable, tout ce qui coûte effectivement très cher, non seulement et premièrement aux Ukrainiens, mais aussi à nous au moment où il faudrait faire des économies budgétaires, très cher aussi à la planète parce qu’il n’y a rien de moins écologique qu’une guerre et que, pendant ce temps-là, les urgences de cet ordre sont remises en partie à plus tard… Cette idée médiocre fait son chemin dans les esprits et il se trouve des voix pour la rendre « comestible ».

Emballement médiatique et offensive des « réalistes »

Aussi, quand Donald Trump fait savoir qu’il a proposé un plan de paix à Moscou qui l’aurait agréé, et qu’il attend de Volodymyr Zelensky qu’il l’accepte avant Thanksgiving, la machine « informationnelle » s’emballe. Et dans les médias, on se demande, gravement, pathétiquement, s’il faut ou non que Zelensky passe sous les fourches caudines russo-américaines, puisqu’il s’avère bientôt que ledit plan est la traduction à peine maquillée et amendée d’un document rédigé à Moscou. On sent dans l’affolement général, qui n’est pas que médiatique, devant le « coup de com’ » de Trump, une profonde envie d’en finir avec cette pénible guerre pour pouvoir revenir tranquillement à nos affaires ordinaires – et l’on voit bien ce que cela veut dire en France, à l’Assemblée nationale, où les ambitions politiques personnelles, aveugles sur les enjeux et les menaces géopolitiques, rendent presque impossible l’adoption d’un budget…

Dans ces moments-là, une partie de ceux qui expliquaient avant février 2022 qu’il n’y aurait pas de guerre, qu’on avait tort de se méfier de la Russie, qu’il fallait au contraire tout faire pour l’avoir avec soi contre la Chine, fût-ce au prix d’un réalisme douloureux pour les Ukrainiens qui devraient entendre les revendications des « rebelles russophones du Donbass » (on était encore dans le cadre des accords de Minsk II), ressortent du bois et relèvent la tête. Certains expliquent aujourd’hui que Kyïv doit « prendre ses pertes », admettre sa défaite puisque son armée non seulement est incapable de reconquérir les territoires conquis par les Russes, mais qu’elle ne cesse, certes lentement, de reculer, aux prix de lourdes pertes, alors qu’elle manque de soldats… Zelensky n’aurait pas de meilleur choix, selon ces gens qui se targuent d’être réalistes. D’autres, comme un ancien zélé serviteur de la haute direction soviétique, expliquent – conseil d’ami, n’est-pas ? – que si l’on ne saisit pas la chance de la paix proposée par Trump, nous courons vers l’Apocalypse.

On entend aussi dire que l’accord final ressemblera, à peu de chose près, au projet de résolution du conflit échafaudé à Istanbul en avril 2022 et refusé par les Ukrainiens mal conseillés par Boris Johnson. Quel gâchis ! Que de vies perdues qui auraient pu être préservées, que de morts inutiles donc ! Et que d’argent dépensé en pure perte pour soutenir les Ukrainiens qui n’avaient aucune chance de battre les Russes, si nombreux et si d’accord avec Poutine ! Ceux qui affirment cela sont-ils aussi réalistes qu’ils le prétendent ? Ignoreraient-ils qu’à Moscou, on tient exactement ce genre de propos depuis le début de la guerre, et même avant ?

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À Ternopil, après l’attaque russe du 20 novembre contre deux immeubles d’habitation, qui a tué au moins 35 personnes et en a blessé au moins 94 // Service d’État d’urgence, capture d’écran

Le plus grand danger qui nous menace

Non, les Ukrainiens et Ukrainiennes qui sont tombés pour défendre leur pays, la démocratie et l’Europe face à l’agresseur russe ne sont pas morts pour rien. Leur sacrifice, loin d’être vain, fait que la Russie est aujourd’hui dans une position plus précaire que si elle avait remporté en 2020, sur le terrain diplomatique, une victoire à moindres frais. La Russie aurait alors conservé presque intacts les fonds amassés durant les années précédentes pour pouvoir soutenir la guerre. Et elle aurait récupéré toutes les capacités économiques – minerais, sidérurgie, usines d’armements et de machines-outils, infrastructures énergétiques, dont la centrale nucléaire de Zaporijjia, terres agricoles, etc. – des quatre oblasts qu’elle s’est empressée d’annexer, Donetsk, Louhansk, Zaporijjia et Kherson. De quoi doper plus encore son industrie de guerre. Elle serait aujourd’hui dans une position beaucoup plus forte face à ses voisins de l’Ouest et du Nord, surarmée, avec une base économique solide, pour pouvoir envisager dans les plus brefs délais une nouvelle étape de son plan de mise au pas de l’Europe. Le danger serait donc immense, d’autant que nous n’aurions sans doute pas pris conscience de nos faiblesses : nous savons désormais que l’OTAN n’est pas tout à fait l’Alliance invincible et indéfectible que nous croyions en 2022 ! Être authentiquement réaliste, c’est prendre la mesure du prix dont nous aurions collectivement payé l’abandon de l’Ukraine à la Russie de Poutine. Être sérieusement réaliste, c’est regarder en face le danger qui est devant nous. Ne pas le comprendre revient à rêver que notre pays pourrait rester intact et tranquille dans une bulle étanche, au milieu d’un cataclysme.

Le plus grand danger qui nous menace, aujourd’hui, comme l’a montré la séquence du plan russo-américain qui devait être signé pour Thanksgiving, c’est la convergence des intérêts entre Poutine et Trump. Pour l’un et l’autre, la paix, si elle doit advenir, n’est pas une fin, mais un moyen. Seuls comptent pour eux la puissance et l’argent. L’hiver dernier, déjà, les premières propositions trumpistes de règlement du conflit passaient par un dépeçage économique et territorial de l’Ukraine au profit de l’un et de l’autre. Rien n’a changé. Mais l’Ukraine n’est pas la seule proie que veulent se partager ces deux grands prédateurs : il en est une autre d’une taille beaucoup plus imposante, c’est l’Europe et sa richesse, l’Europe qui ne s’est pas donné les moyens de se défendre croyant que le commerce serait le vecteur de la paix et de la démocratie dans le monde. Cela a fonctionné modérément pendant la seconde moitié du xxe siècle, mais l’arrivée de Poutine au pouvoir, puis de Xi Jinping en Chine, a changé la donne. Trump quant à lui, renverse ce postulat et, sur le mode des pratiques mafieuses, fait de la puissance le moyen de faire de « bonnes affaires ». Il pratique l’art du « deal » sous la menace – celle qu’il exerce à l’encontre de ses interlocuteurs. Et il trouve en Poutine un allié : le péril que le Président russe fait peser sur l’Europe la met en position de faiblesse vis-à-vis de Washington qui monnaie sa protection au prix fort, économiquement et même politiquement. Les Américains vendent aujourd’hui aux Européens le gaz que ces derniers n’achètent plus à Moscou, mais dont ils ont grand besoin. Ils vendent aussi aux mêmes Européens les armes qui sont ensuite déployées en Ukraine !

Qui veut réellement la paix ?

La seule véritable question, autour du plan de paix de Trump – qui peut varier d’un jour à l’autre –, ce n’est pas de se demander si Zelensky va devoir signer ou non un document qui n’est pour l’instant qu’un outil de communication dans une bataille qui implique aussi la manipulation des opinions publiques dans tous les camps – un document qui est peut-être même un leurre par rapport à ce qui se joue plus secrètement –, mais de savoir qui veut ou peut vouloir réellement la paix et quelle paix.

C’est en Russie qu’il faut chercher l’essentiel de la réponse, s’il y en a une, puisque, évidemment, ni les Ukrainiens ni les Européens ne s’opposeront à une paix juste. À Moscou, Poutine n’y semble pas disposé. Emmanuel Macron l’a dit après une réunion de la Coalition des volontaires. Mais le pouvoir russe est trop opaque pour que l’on sache comment la question se pose en son sein. Il est évident que le prix de la guerre pèse très lourdement, sans doute trop lourdement pour qu’il soit acceptable aussi longtemps que le Kremlin fait mine de le croire. La présidente de la Banque centrale russe l’a dit, pour ce qui est de l’économie, mais son autorité s’arrête là. L’armée peut-elle encore encaisser longtemps le volume de pertes en hommes et en matériels qu’exige d’elle le pouvoir politique ? Comment s’accommode-t-elle du fait que les Nord-Coréens, semble-t-il, ne parviennent plus à lui livrer assez de munitions ? Pour l’instant, elle ne laisse rien paraître. Poutine faisait passer cet été le message que ses grands généraux l’avaient assuré qu’ils pourraient conquérir la partie du Donbass toujours défendue par l’armée ukrainienne en trois mois. Leurs troupes ont progressé, mais à un prix démentiel, et le but n’est pas encore atteint. Pensent-ils encore aujourd’hui que la victoire est à leur portée ? Seraient-ils en mesure d’imposer un arrêt des combats au Kremlin ? Disposent-ils de relais d’un poids suffisant, au sein de l’équipe dirigeante, notamment à travers les quelques hommes du GRU, le renseignement militaire, qui en font partie ?

Autant de questions auxquelles il est difficile de répondre. Aussi faut-il se garder des emballements en tous sens. Il importe avant tout de donner aux Ukrainiens les moyens de tenir bon dans l’épreuve, de nous doter nous-mêmes, Européens, des capacités nécessaires pour les soutenir et pour gagner en autonomie militaire et stratégique vis-à-vis d’une Amérique qui est passée, sous Trump, de la position d’allié-concurrent à celle de protecteur-prédateur. Le réalisme, c’est de comprendre qu’il n’y a pas d’autre choix que de tout faire pour résister, avec les Ukrainiens, tant face à l’Amérique de Trump qu’à la Russie de Poutine. Ce n’est pas simplement le sort de l’Ukraine et de l’Europe qui est en jeu. Il s’agit de sauvegarder la possibilité que le monde ne devienne pas tel que le décrivait Hobbes, celui de la lutte de tous contre tous.

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Jean-François Bouthors est journaliste et essayiste, collaborateur de la revue Esprit et éditorialiste à Ouest-France. Il est auteur de plusieurs livres dont Poutine, la logique de la force (Éditions de l’Aube, 2022) et Démocratie : zone à défendre ! (Éditions de l’Aube, 2023). Il a été, avec Galia Ackerman, l’éditeur des livres d’Anna Politkovskaïa aux Éditions Buchet/Chastel.

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