Le journaliste russe parle du dressage moral des sujets qui vise à doter l’État poutinien d’une main-d’œuvre docile, peu exigeante, pieuse et prête à servir dans l’armée. Bien que les Russes, selon les sondages, soient peu réceptifs à ce dressage, leurs convictions fondamentales jouent déjà en faveur des autorités, car ainsi que le formule l’auteur, « ils n’ont rien à opposer aux autorités. Ce sont des personnes sans fibre civique, et ce n’est pas Poutine qui la leur a enlevée. Ils n’ont aucun intérêt collectif conscient. Et il n’y a certainement pas de solidarité entre eux. »
Depuis près de quatre ans, le régime ne cache plus son visage. L’une des tâches de la Russie guerrière de Poutine est d’éduquer un homme nouveau qui serait également « traditionnel ».
Les résultats de ce travail sont déjà visibles. À première vue, ils ne sont pas brillants. Malgré tout son conformisme, l’homme ordinaire reste attaché à ses habitudes, même celles qui sont combattues non seulement par la machine propagandiste, mais aussi par la machine administrative.
Prenons l’exemple de l’avortement. Outre le fait qu’il soit décrié par toute une série d’agitateurs civils et religieux, le nombre de restrictions pour le pratiquer, imposées tant par les institutions russes que par les bureaucrates locaux pleins d’initiative, ne cesse d’augmenter. Les monarques envoient des signaux très clairs à leurs sujets.
Voici un sondage récent du FOM [Fonds Opinion publique, NDLR]. Seuls 18 % des personnes interrogées ont soutenu la proposition « d’interdire complètement les avortements dès maintenant », tandis que 67 % ne l’ont pas soutenue.
Le plus intéressant ici n’est pas tant la proportion elle-même que sa dynamique. En 2016, alors que la campagne anti-avortement n’avait pas encore été lancée, les réponses à cette même question étaient les suivantes : 11 % contre 72 %. En 2023, alors que la campagne battait son plein et que la guerre avait discipliné l’opinion publique, le rapport s’était légèrement stabilisé : 21 % contre 65 %. Et maintenant, deux ans plus tard, les personnes interrogées se prononcent sur l’idée d’interdire l’avortement avec encore moins de loyauté envers les signaux envoyés par les autorités qu’en 2023.
Les Russes considèrent l’avortement comme une pratique courante et ne veulent pas qu’on leur enlève ce droit : même la proposition de le rendre payant n’est approuvée que par 24 % des personnes interrogées, contre 60 % qui s’y opposent. Et cette proportion, dans les limites de la marge d’erreur des mesures, était la même en 2016 et en 2023.
Les grognements des agneaux
Les réponses « ouvertes » (c’est-à-dire improvisées, non suggérées par les enquêteurs officiels) des personnes sondées aux questions du FOM sur les conséquences positives et négatives supposées non pas d’une interdiction, mais seulement de restrictions à l’avortement, sont particulièrement éclairantes.
Il s’avère que presque aucun des participants à l’enquête ne considère l’avortement sous l’angle moral et juridique, c’est-à-dire voyant dans son interdiction une violation des droits des femmes et dans son autorisation une permission de tuer. Parmi ceux qui approuvent les restrictions à l’avortement, seuls 4 % des personnes interrogées invoquent le fait qu’il n’y aura alors « pas de meurtre d’enfants » et que cela « sauvera des vies ». Et parmi ceux qui s’opposent aux restrictions, seuls 3 % soulignent que « les femmes auront le sentiment que leurs droits sont restreints ».
Dans les deux cas, ce ne sont pas les considérations morales ou juridiques qui prédominent, mais les considérations d’intérêt public et de commodité quotidienne. On attend de l’interdiction de l’avortement qu’elle permette aux « femmes de commencer à enfanter » et à la « nation de renaître » (21 %). Mais on craint, d’un autre côté, qu’une telle interdiction soit source de tracas tant pour les autorités que pour les citoyens. En effet, les gens ordinaires « recourront à des méthodes traditionnelles » et « continueront à le faire quelque part » (15 %).
Il ne faut pas prendre au sérieux ces grognements de la population. Même si le régime interdit l’avortement, il n’y aura pas de révolte. Les gens se révoltent lorsque le pouvoir porte atteinte à ce qu’ils considèrent comme leurs droits fondamentaux. Mais lorsqu’il s’agit uniquement de commodité, il est toujours plus facile de s’adapter : il suffit de « recourir aux méthodes traditionnelles ».
Le commun des mortels et ses rêves
Des réactions peu loyales sont également observées dans tous les autres domaines où le régime tente d’imposer au public sa « spiritualité » et sa « morale traditionnelle ». Et la raison de cette loyauté incomplète n’est pas du tout que le régime lui-même ne pratique ni cette « morale », ni cette « spiritualité ».
Les sujets et les monarques vivent selon des règles différentes, ce dont conviennent aussi bien les hauts placés que les gens ordinaires. L’obstacle est ailleurs. Le Russe ordinaire des années 2020 ne cherche pas du tout à devenir ce simple d’esprit idéal qui vit dans les rêves de Poutine et de ses agitateurs. Ce sujet russe idéal, imaginé par les propagandistes, n’est pas seulement pieux (quel dieu il prie est une autre question), fidèle à l’État, père de nombreux enfants et plongé dans les joies de la famille. Il est également prêt en permanence à affronter toutes les épreuves que ses supérieurs lui infligeront, qu’il s’agisse de privations matérielles ou du service militaire.
Mais le Russe du XXIe siècle ne ressemble en rien à ses arrière-grands-mères et arrière-grands-pères de l’époque soviétique. Ceux-ci n’étaient non seulement étaient pauvres, mais ils approuvaient, dans une certaine mesure, l’ascétisme imposé par le pouvoir. Le commun des mortels d’aujourd’hui ne comprend absolument pas les avantages de la pauvreté. Non seulement il veut devenir riche, mais, contrairement à ses ancêtres, il est plutôt loyal envers ceux qui sont déjà riches. C’est ce qui ressort d’un autre sondage récent du même FOM.
Le taux de natalité par femme en Russie est aujourd’hui quatre fois inférieur à ce qu’il était en URSS au milieu des années 1930, et le nombre de divorces pour 1 000 mariages a quintuplé depuis lors. Quant au service militaire, la conscription prévue pour l’automne 2025 (135 000 personnes) est trois fois moins importante que celle de l’automne-hiver 1939 en RSFSR.
Ce qui était le quotidien des sujets de Staline serait un cauchemar pour les sujets de Poutine. L’espoir d’inculquer aux Russes d’aujourd’hui les habitudes d’une époque révolue est une utopie évidente.
Ce qu’ils ne comprennent pas
Cela signifie-t-il que les Russes d’aujourd’hui ne peuvent être le pilier du régime totalitaire comme l’étaient leurs arrière-grands-pères et arrière-grands-mères ? Non, cela signifie seulement que le totalitarisme du XXe siècle est impossible en Russie. Et le régime totalitaire du XXIe siècle se satisfait sans problème des sujets dont il dispose actuellement.
Les Russes du XXIe siècle sont habitués à l’abondance et à une vie stable. Mais les autorités ne leur confisquent pas encore leurs économies et leurs biens, et ne les déplacent pas d’un endroit à l’autre, bien qu’elles soient en guerre depuis quatre ans déjà. Les soldats sont recrutés contre de l’argent, et l’afflux de mercenaires (263 000 rien qu’entre janvier et septembre 2025) ne tarit pas.
Mais ce n’est pas le plus important. En réalité, les sujets, même s’ils ne s’en doutent pas encore, sont prêts dans leur for intérieur à se soumettre à un régime beaucoup plus dur. Si les choses tournent mal pour les autorités, ou si, par exemple, Poutine et ses dignitaires ont de nouvelles lubies, ils peuvent confisquer les économies du peuple, déclarer la mobilisation générale et interdire les avortements.
L’état d’esprit en Russie est tel que les gens ne s’opposeront en nombre à aucune initiative venant d’en haut, ni même ne s’en étonneront. Les sujets n’auront même pas besoin de la dévotion et de la « spiritualité » que Poutine tente de leur inculquer. Les habitudes actuelles suffisent.
C’est ce que révèlent, volontairement ou non, les services de sondage proches du pouvoir. À l’occasion de l’offensive idéologique officielle, le VTsIOM [Centre pan-russe de l’étude de l’opinion publique, NDLR] et le FOM multiplient les sondages sur la « spiritualité », le « caractère national russe », les « valeurs traditionnelles », l’influence de l’Église orthodoxe russe et même sur « la crise morale et comment nous l’avons surmontée ». On peut y apprendre beaucoup de choses inattendues, si on les lit attentivement.
Comme d’habitude, les personnes interrogées font preuve d’un conformisme mêlé d’hédonisme. Naturellement, elles s’efforcent de ne pas évoquer la guerre et déclarent être en faveur d’une famille solide, de traditions ancestrales, de la foi orthodoxe (ou musulmane) et contre les homosexuels. Mais elles sont prêtes à reconnaître comme porteuse de « valeurs traditionnelles » une personne qui vit en union libre (54 % contre 36 %) et qui ne croit pas en Dieu (44 % contre 41 %).
Le vol et la corruption semblent aller de soi pour le Russe moyen. Dans aucun sondage, cela n’est considéré par les personnes interrogées comme un problème prioritaire ou comme une atteinte à la « spiritualité ».
Mais le plus important est ailleurs : c’est le désintérêt frappant de la majorité des Russes pour les valeurs civiques et la solidarité, quelles qu’elles soient.
On peut aussi vivre sans vertus civiques
À la question « De quoi la Russie a-t-elle le plus besoin actuellement ? », les participants votent le plus souvent pour « la culture et la spiritualité » (31 %), « le patriotisme » (29 %) et « un leader fort » (28 %), et nettement moins souvent pour « les institutions démocratiques » (17 %). Et ce, uniquement parce que ces « institutions » figuraient dans le questionnaire. Mais lorsque les personnes interrogées ont été invitées à citer elles-mêmes leurs principales valeurs personnelles et nationales, pratiquement personne n’a mentionné la liberté, la démocratie et les formes de solidarité.
Selon les répondants, les Russes sont caractérisés par leur gentillesse (25 %), leur ouverture d’esprit (8 %), leur patience (5 %) et même leur alcoolisme (11 %). Mais aucune vertu civique ne leur est venue à l’esprit.
Parmi les « valeurs traditionnelles » mentionnées par les personnes sondées figuraient non seulement « la famille » (38 %), « le patriotisme » (7 %) et « la foi en Dieu » (5 %), mais aussi « le rejet des LGBT » (1 %). En revanche, la légalité, l’honnêteté publique ou la démocratie ne figurent pas du tout dans cette liste établie de manière indépendante par les personnes interrogées.
Les idées d’une morale publique indépendante de l’État sont totalement absentes des propos de nos concitoyens, et celles d’une religion indépendante de l’État sont à peine esquissées.
Par exemple, d’après les réponses, dans l’Église orthodoxe russe, le citoyen lambda apprécie avant tout le fait qu’elle promeuve la moralité auprès du peuple, c’est-à-dire qu’elle fasse de la propagande, mais aussi qu’elle renforce le patriotisme, collecte des fonds pour la SVO [l’Opération militaire spéciale, qui remplace le mot « guerre » en russe, NDLR] et soutienne Poutine. Ce n’est qu’en second lieu qu’elle attire les gens vers la foi, apporte du réconfort et appelle à la paix. Seulement 1 % des personnes interrogées ont mentionné la paix dans ce contexte.
Les « valeurs traditionnelles » sont perçues par les Russes interrogés comme une idéologie purement officielle, que « l’État doit renforcer et fait suffisamment pour cela » (49 %). Et selon 25 % des représentants de l’opinion publique, il ne met pas assez de pression pour l’imposer. Seuls 2 % des personnes interrogées ont déclaré que l’imposition de « valeurs » n’était pas du ressort des autorités.
Dans le sondage consacré à la « sortie de crise morale », seuls 18 % des participants ont approuvé l’affirmation selon laquelle « la morale et l’éthique relèvent de la vie privée de chacun et l’État ne doit pas s’en mêler ». En revanche, 74 % des personnes interrogées ont approuvé l’idée selon laquelle « le maintien d’un climat moral et éthique dans la société est impossible sans la participation de l’État ».
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Comme nous pouvons le constater, la faiblesse et la soumission dont fait preuve la majorité des Russes à l’égard du régime ne s’expliquent pas en premier lieu par la peur. Ces personnes n’ont tout simplement rien sur quoi s’appuyer. Elles n’inventent pas grand-chose lorsqu’elles parlent des valeurs de la famille et de la parentalité. Mais au-delà de la famille, il n’existe pour elles rien d’autre que les autorités et leurs caprices. Elles ne disposent d’aucune valeur sociale indépendante des autorités.
À leurs yeux, le régime ( « l’État ») est le seul propriétaire et dispensateur de la morale sociale. Ils peuvent lui en vouloir, mais cette colère ne mène à rien. Ils n’ont rien à opposer aux autorités. Ce sont des personnes sans fibre civique, et ce n’est pas Poutine qui la leur a enlevée. Ils n’ont aucun intérêt collectif conscient. Et il n’y a certainement pas de solidarité entre eux.
L’hédonisme généralisé hérité de la fin de l’ère soviétique et la prospérité acquise au cours du siècle actuel ne donnent aux gens ordinaires ni protection ni capacité à s’organiser. Dans les années à venir, la majorité des Russes se soumettront à un régime totalitaire, même s’il les opprime beaucoup plus fortement qu’auparavant.
Traduit du russe par Desk Russie
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Sergueï Cheline est un journaliste et écrivain russe, analyste politique et économique. Auteur des ouvrages (non traduits en français) Curieuse Russie. 228 réponses et Russia After Putin and Trump.

