Corruption financière ou soumission intellectuelle ?

Desk Russie publie en avant-première un extrait du livre de Wiktor Stoczkowski, anthropologue et spécialiste en sciences sociales, Penser comme Poutine. Une menace pour nos démocraties, Éditions du Cerf, 2026. Cet extrait part d’une analyse minutieuse des travaux de la commission d’enquête parlementaire sur les ingérences étrangères, qui portait notamment sur le prêt accordé au FN par la Russie en 2014. La corruption par l’argent est bien sûr un vecteur des ingérences étrangères, mais les discours des dirigeants du RN montrent que le motif premier de leur soutien à la Russie est une vision du monde en accord profond avec celle de Poutine. Le principal danger pour notre démocratie, ce ne sont pas de proverbiales « valises de billets » qui circulent entre la Russie et la France, mais les idées de la propagande russe qui infiltrent nos esprits.

L’un des instruments de la soumission intellectuelle est la corruption. […] La notion de corruption reste toutefois difficile à manier. On a pu le constater en 2023, lors des travaux de la commission d’enquête de l’Assemblée nationale sur les ingérences de puissances étrangères visant à influencer ou corrompre des relais d’opinion et des dirigeants ou des partis politiques français. Présidée par le député du Rassemblement national Jean-Philippe Tanguy, cette commission a été formée à l’initiative de son parti, avec l’intention de lever les soupçons qui pèsent sur le prêt accordé par la Russie au Front national en 2014. […] Rappelons d’abord les faits.

Quand le Kremlin finance un parti politique français

Aux élections législatives de 2007, 350 candidats du Front national n’atteignirent pas le seuil de 5 % de suffrages et furent par conséquent privés du remboursement par l’État de la majeure partie de leurs frais de campagne. Le FN se trouva ainsi confronté à de graves difficultés de trésorerie : il lui fallait combler un trou financier de 7 millions d’euros. La situation était toujours restée critique en 2014, malgré la vente du siège du parti à Saint-Cloud. En septembre de cette même année, le Front national obtint un emprunt de 9 millions d’euros de la First Czech Russian Bank. Créée en République tchèque en 1996, cette banque était alimentée en capitaux par le géant russe Stroytransgaz, leader dans la construction de gazoducs. […] Les services de sécurité tchèques estimaient que la banque « pourrait avoir des liens avec les services secrets russes, ou avec des éléments du crime organisé1 ». […]. Ce genre de « banques » russes ont une durée de vie limitée. Lorsque les soupçons commencèrent à s’accumuler autour de la First Czech Russian Bank, le Stroytransgaz s’en retira et la banque fit opportunément faillite. La créance du FN passa aux mains d’une obscure société de location de voitures, installée dans la banlieue de Moscou, en réalité une coquille vide. Lorsque cette « société » disparut à son tour, la créance fut cédée au groupe aéronautique Aviazaptchast, spécialisé dans les pièces détachées pour avions militaires et civils ; l’entreprise appartient à Valéry Zakharenkov, oligarque russe proche du Kremlin […].

Le capital de l’emprunt devait être acquitté en une fois en septembre 2019, et les intérêts trimestriellement. Le FN a payé les intérêts, mais était incapable de rembourser le capital : les résultats du parti ont été encore une fois  décevants aux élections législatives de 2017. Confronté à de gros problèmes financiers, redevable de la somme de 7,3 millions d’euros à Aviazaptchast, menacé d’une cessation de paiement aux conséquences catastrophiques, le parti à la flamme bénéficia d’une grande mansuétude de son créancier russe, lequel accepta de reporter le remboursement du capital jusqu’à la fin de l’année 2028. Décision salutaire. Le vent électoral finit par tourner favorablement. Une augmentation importante de la subvention annuelle de l’État au RN, à la suite de son succès aux élections de 2022, permit au parti (devenu en 2018 le Rassemblement national) d’assainir sa situation financière et de procéder, en septembre 2023, au remboursement anticipé du solde de son emprunt russe, à hauteur de 6 millions d’euros.

La commission parlementaire souhaitait déterminer si « l’intérêt de certains hommes d’affaires et prêteurs russes pour l’entreprise politique de Mme Le Pen et du Front national [pouvait] être motivé par l’envie d’avoir prise sur une ligne politique et d’obtenir un vecteur d’influence et même d’allégeance, ou à tout le moins une alliance politique et idéologique, tant au Parlement européen que dans d’autres sphères de la vie politique2 ». Il y a eu, en 2014, une étrange concomitance entre la conclusion de l’emprunt et les prises de position du Front national en faveur de la première invasion de l’Ukraine par les troupes russes. Le renversement de l’homme lige de Poutine à Kyïv par un soulèvement populaire a été qualifié de putsch par Marine Le Pen, en accord avec une thèse mensongère de la propagande poutinienne […]. Alors que la France, par la voix du président de la République, a condamné l’invasion de la Crimée et l’organisation illégale d’un référendum dans la province occupée, le Front national les a approuvées. Marine Le Pen a déclaré que, si elle était présidente, elle aurait immédiatement reconnu l’annexion de la Crimée. […] D’après des SMS d’un responsable du Kremlin, révélés par les hackers russes d’Anonymous en 2015, Marine Le Pen devait être « remerciée financièrement » en échange d’une déclaration de soutien sur l’annexion de la Crimée. En 2018, Jean-Luc Schaffhauser, député européen et négociateur du prêt, accompagné de Nicolas Lesage, directeur de cabinet de Marine Le Pen, s’est rendu dans le Donbass pour soutenir les séparatistes pro-russes lors des élections présidentielles et législatives dont la légitimité n’était reconnue ni par l’Union européenne, ni par les États-Unis, ni par l’ONU. Aymeric Chauprade a dit que ce voyage était « une contrepartie au prêt, car aller dans le Donbass marquait un soutien fort à la Russie3 ». À l’époque conseiller aux affaires internationales de la présidente du FN, Chauprade est connu pour son engagement prorusse. En mars 2014, il a séjourné en Crimée, comme observateur du référendum qui devait justifier l’annexion de la presqu’île par la Russie. L’invitation émanait de l’Observatoire eurasiatique de la démocratie et des élections, organisation russe dont la spécialité est un monitoring bienveillant des élections truquées dans les « républiques » autoproclamées sous l’influence russe (Abkhazie, Transnistrie, Nagorno-Karabakh). […] Après sa visite, dont il était très satisfait, Chauprade s’est entretenu avec un correspondant de la Voix de la Russie, déclarant que le référendum lui semblait « être une réussite » : ce compliment fut reçu avec joie par le journaliste plein d’admiration à la fois pour Chauprade et pour la Crimée « rebelle aux nazis de Kiev4 ».

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Aymeric Chauprade affirme dans un média russe d’État que la Crimée appartient à la Russie // IZ.ru, capture d’écran

Six ans plus tard, en 2020, pendant le référendum organisé en Russie pour permettre à Vladimir Poutine de rester au pouvoir jusqu’en 2036, des « experts » étrangers ont été à nouveau conviés par l’Observatoire eurasiatique de la démocratie et des élections. Parmi la  soixantaine d’invités […] se trouvait une délégation de treize Français : à l’exception d’un député des Républicains, ils étaient tous membres du RN. « Tout est transparent », se félicitait Thierry Mariani ; ce fut « une leçon de démocratie ! », renchérissait Hélène Laporte5. Avis non partagé par les observateurs indépendants, qui ont vu des bulletins jetés en bloc dans des urnes : selon eux, ce scrutin était celui qui a donné lieu aux falsifications les plus importantes depuis vingt ans en Russie6.

Le soutien au régime poutinien comme défense des « intérêts de la France »

Ces faits, qu’il fallait rappeler, sont largement connus. Pour en dresser l’inventaire, la commission parlementaire s’est appuyée principalement sur des enquêtes de journalistes. Ce qui était inédit, c’étaient les témoignages de certains acteurs de ces événements. Du côté du Rassemblement national, quatre d’entre eux ont répondu aux questions de la commission : Marine Le Pen, en tant que présidente du parti ; Jean-Luc Schaffhauser, député européen de la circonscription d’Île-de-France, de 2014 à 2019, sur la liste du Front national ; Philippe Olivier, député européen depuis 2019, membre du bureau exécutif du Rassemblement national [….] ; Thierry Mariani, […] élu eurodéputé sur la liste du RN en 2019 et adhérant du parti depuis 2022, bien connu pour ses relations avec les cercles du pouvoir à Moscou […].

Sans surprise, une partie de leurs témoignages fut consacrée aux tentatives de parer les accusations. Ainsi, il était dit que le Front national avait été forcé de contracter un emprunt auprès d’une banque russe puisqu’aucune autre n’avait accepté de le lui accorder : Jean-Luc Schaffhauser y voyait le signe d’un complot qui, selon lui, tenait le « système occidental » sous le « contrôle absolu des Américains ». La faillite consécutive de la First Czech Russian Bank était naïvement donnée pour preuve qu’elle n’aurait aucun lien avec le Kremlin. Quant à la présence d’élus du FN lors des référendums en Crimée et dans le Donbass, le parti n’en était pas comptable, alléguait Marine Le Pen, car « ils sont libres de faire ce qu’ils veulent » […] ». « C’est en tout cas ma conception de la démocratie et de la liberté », opinait Philippe Olivier, qui fut du voyage. L’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), qui a la vocation d’observer les élections, a refusé de se rendre sur les territoires occupés, il fallait donc la remplacer ; de toute façon, ajoutait Thierry Mariani, l’avis de l’OSCE aurait été sans valeur, car elle « est tenue par les Américains, et ses rapports sont écrits à l’avance ».

Tous les témoignages devant la commission défendaient la même thèse : la convergence de vues entre le Front national et le Kremlin n’aurait rien à avoir avec le prêt ou les pressions russes. Mariani prétendait ne défendre que ses convictions personnelles, sans jamais avoir été rémunéré par la Russie […]. S’il a toujours milité pour des relations d’amitié entre la France et la Russie, c’est parce qu’elles sont dans l’intérêt de la France. Marine Le Pen, Philippe Olivier et Jean-Luc Schaffhauser se sont également réclamés des « intérêts de la France » […].

L’ennemi américain

Si les explications et les dénégations d’élus du RN étaient prévisibles et peu éclairantes, leurs témoignages ont apporté des informations intéressantes sur la vision du monde qui guide leur action politique, au-delà des clichés sur l’anti-immigrationisme, l’islamophobie et l’opposition à l’unification européenne. Lors des auditions, cette vision est apparue composée de deux volets : d’une part, une représentation de la Russie, de l’Ukraine et du conflit entre les deux pays ; d’autre part, une vision générale de la politique internationale et de la place de la France dans le monde […].

Ainsi, il est apparu que, pour les élus du RN, les manifestations de 2014 à Kyïv contre l’alignement de l’Ukraine sur la Russie constituaient un putsch. Quant à la Crimée, puisqu’elle a été russe pendant deux siècles, elle appartiendrait naturellement à la Russie ; les « habitants de Crimée se sont exprimés librement, par le vote, en faveur du rattachement à la Russie » […] ; ergo, « il n’y a pas eu d’invasion de la Crimée », plaidait Marine Le Pen […]. Thierry Mariani estimait que les sanctions contre la Russie sont inacceptables, car elles pénalisent les entreprises françaises ; les aides versées à l’Ukraine seraient à la fois inutiles et délétères, parce que c’est un pays corrompu, où l’argent occidental ne sert qu’ « à enrichir la grande corruption » […].

Les dépositions d’élus du RN devant la commission parlementaire attestent clairement de leur adhésion aux thèses de la propagande poutinienne, lesquelles forment […] une vision cohérente de la politique internationale. C’est avec l’aplomb d’un cuistre que Jean-Luc Schaffhauser, ancien professeur de philosophie, a donné de cette vision un exposé tout aussi ingénu que complet.

Selon lui, le principal mobile de chaque État moderne est d’agir pour ses intérêts propres. Afin de réaliser ces intérêts, tout pouvoir cherche de l’influence sous des formes diverses. Il est par conséquent normal d’intervenir dans la politique intérieure d’autres États. La Russie le fait tout comme les États-Unis d’Amérique, La Grande-Bretagne ou la France, il n’y a aucune différence à cet égard entre une démocratie et un régime autoritaire. La particularité des États-Unis tient au fait que ce pays est gouverné par l’État profond, c’est-à-dire « une petite clique de fonctionnaires ou de personnes liées à des sectes qui essaient d’accaparer à leur profit le pouvoir d’État et le bien commun ». L’intérêt de l’État profond américain s’est porté très tôt vers l’Ukraine, car il était inquiet des liens commerciaux s’établissant entre l’Europe occidentale et la Russie, pierre d’attente d’une Europe unie de l’Atlantique à l’Oural. « Les Américains, pour des raisons vitales que je comprends parfaitement, expliquait Schaffhauser, ont voulu éviter la formation d’un axe continental qui les aurait marginalisés et aurait rendu l’Europe occidentale indépendante. Il était fondamental pour eux, s’ils voulaient conserver leur suprématie, de casser cet axe. Et pour ce faire, tous les moyens ont été bons ». C’est pourquoi ils ont orchestré la révolution de Maïdan, en réalité un coup d’État téléguidé par la CIA. La décision de détériorer les relations entre l’Union européenne et la Russie et de diviser l’Ukraine répondait également à leurs intérêts. « Croyez-moi, les Russes ne sont pas intervenus en Crimée par plaisir », certifiait Schaffhauser. Ils étaient obligés de défendre leurs bases militaires. La guerre qui s’ensuivit est menée par les Américains, « sous faux drapeau, sous drapeau ukrainien ». Mais l’impérialisme américain ne menace pas seulement l’Ukraine et la Russie. Il représente un danger culturel pour l’ensemble de l’Europe, voire pour le monde entier.

L’Europe, poursuivait Schaffhauser, est menacée également par d’autres conjurations que celle de l’État profond américain. Schaffhauser a dit « s’être amusé » à recenser au Parlement européen toutes les personnes liées à la fondation Soros, et il croit en avoir identifié près de deux cents. C’est Soros qui aurait donné aux eurodéputés, ainsi qu’aux chefs d’État européens, tous les éléments de langage pour promouvoir l’immigration. Face au rouleau compresseur de l’ « Occident libéral sous influence américaine », qui prétend incarner la communauté internationale et se présente indûment comme le « camp du bien », il est vital pour un pays comme la France de réaffirmer son indépendance. Et cela ne peut se faire que par une alliance avec la Russie. La Russie va nous rendre libres, alors que les États-Unis « ont cherché dès le début à nous ôter notre indépendance ». Dans une Europe étendue à la Russie, la France affranchie de la tutelle américaine deviendra une « puissance d’équilibre ». Tout éloignement de la Russie serait catastrophique pour la France, autant du point de vue politique qu’économique, comme l’auraient prouvé « un certain nombre d’universitaires » : seul était cité le nom de Jacques Sapir, économiste pro-poutinien, très apprécié au RN. Ainsi, être anti-américain et pro-russe signifie être un bon patriote français, soucieux des intérêts de son pays.

Il y a pourtant une mission plus universelle dont Jean-Luc Schaffhauser se sent investi. En tant que catholique et membre de l’Opus Dei, il se déclare préoccupé par les avancées de la civilisation américaine, « issue du protestantisme et de l’individualisme », laquelle « conduit au subjectivisme, au relativisme et qui structure la société autour de l’argent ». Pour dresser un rempart contre ce péril, il faudrait recréer l’unité d’une Europe chrétienne, dans un rapprochement de l’Europe catholique et de l’Europe orthodoxe. « Je souhaite, concluait Schaffhauser, m’inscrire dans la grande tradition de la France fille aînée de l’Église, celle dont le général de Gaulle disait qu’elle commençait avec le baptême de Clovis ».

Populistes de tous les pays, unissez-vous…

En assistant à cet exposé, les auditeurs non avertis pourraient s’étonner de la bouillie mentale dont il semble attester. Mais nous avons déjà appris à discerner la cohérence de ce type de discours. Ses composantes se déploient en plusieurs strates. Il y a d’abord des éléments typiques de la propagande poutinienne : la Crimée appartient historiquement à la Russie ; la révolution de Maïdan fut ourdie par les États-Unis et la CIA ; il n’y eut jamais d’invasion russe de la Crimée et du Donbass ; la population de ces deux provinces désirait ardemment être annexée par la Russie et exprima ce souhait lors de referendums démocratiques et libres ; l’intransigeance de Zelensky provoqua la guerre avec la Russie ; […] l’aide à l’Ukraine alimente les réseaux de corruption contrôlés par des politiciens véreux ; les sanctions à l’encontre de la Russie sont contraires aux intérêts de la France ; l’union de l’Europe catholique et de l’Europe orthodoxe devrait renouer avec ses racines chrétiennes, pour s’opposer à l’individualisme matérialiste des Américains.

Une deuxième strate, typique du populisme européen, correspond de près à l’idéologie complotiste du trumpisme américain : le pouvoir aux États-Unis se trouve entre les mains de l’État profond qui accapare le bien commun ; une conjuration financée par le Juif George Soros cherche à prendre le contrôle des États-Unis et de l’Europe, pour les conduire à leur perte, notamment en favorisant l’immigration.

Ces deux premières strates ne se contredisent pas. La distinction entre la propagande poutinienne et l’idéologie trumpienne est en passe de s’effacer. Antérieurement à l’arrivée de Trump à la Maison-Blanche se dessinait déjà une certaine convergence entre la désinformation russe et la désinformation américaine. Les spéculations trumpiennes sur l’État profond étaient à l’honneur au Kremlin, alors que le personnage de Soros alimentait des phantasmes aussi bien chez Trump que chez Poutine. Aux États-Unis, la complosphère accuse George Soros d’avoir financé les factieux qui ont attaqué le Capitole, elle prétend que son fils, Alexandre, a été impliqué dans l’attentat contre Donald Trump. En Russie, mobilisant de vieux clichés antisémites, l’idéologue Alexandre Douguine juge que Soros est « un diable incarné », qu’il « hait tout ce qui est beau, fort et traditionnel », avis partagé par Elon Musk, pour qui Soros « hait l’humanité et veut éroder la structure de la civilisation7 ». Qui plus est, Trump et ses affidés reprennent désormais à leur compte plusieurs thèses poutiniennes sur l’ « opération militaire spéciale » russe en Ukraine.

Toutefois, au cœur de la vision du monde soutenue par les élus du RN on découvre tout un ensemble de postulats dont nous avons déjà vu la convergence dans la vision « réaliste » du monde, précédemment analysée à partir d’autres exemples français : l’intérêt national comme l’unique mobile de la politique internationale ; le caractère naturel des sphères d’influence ; le péril américain ; l’utilité pour la France d’une alliance de contrepoids avec la Russie ; le peu de signification attachée à la distinction entre les régimes démocratiques et autoritaires. Ce n’est pas sans raison que les hiérarques du RN soupçonnés de relayer les thèses de la propagande poutinienne ont pu affirmer que certaines de leurs convictions n’avaient rien de scandaleux, car elles appartiennent à une honorable tradition géopolitique française, partagée par une partie de la gauche et de la droite classique.

C’était un argument de poids devant les parlementaires qui peinaient à définir la notion d’ingérence étrangère. Pouvait-on porter l’accusation de diffuser la propagande étrangère contre des élus qui prétendaient faire valoir les idées classiques de la doctrine politique française, qualifiée par Hubert Védrine de « consensus gaullo-mitterrando-chiraquien » ?

On peut devenir un allié de Poutine parce que l’on pense comme Poutine

La difficulté de prendre toute la mesure du danger que l’ingérence russe fait peser sur nos démocraties tient en apparence à la difficulté, à la fois linguistique et juridique, de préciser la notion d’ingérence étrangère. En réalité, elle relève d’un défaut de conceptualisation qui confond la cause avec l’effet. La commission parlementaire a défini les ingérences étrangères comme des immixtions qui visent à rendre la politique d’un pays favorable aux intérêts d’une puissance étrangère. Le principal moteur de ces immixtions serait l’argent, donc la corruption. La commission parlementaire a évoqué des « valises de billets » prodiguées par des puissances étrangères, surtout la Russie et la Chine, dans le but d’obtenir des contreparties. Les élus du RN répondaient ne pas avoir tiré un bénéfice personnel de leur attitude amicale envers la Russie. Thierry Mariani assurait ne posséder aucun bien en Russie et plus généralement n’avoir jamais fait d’affaires. Jean-Luc Schaffhauser a bien reconnu avoir touché 140 000 euros en compensation de son entremise pour le prêt russe, dont la moitié aurait correspondu aux frais d’avocat et de déplacement. Il soulignait toutefois que cette somme n’avait rien d’extraordinaire, restant bien en dessous de ses honoraires habituels de consultant, facturés aux entreprises entre 3000 et 5000 euros la journée.

Quelle que soit la vérité sur l’abnégation revendiquée par les personnalités appelées à s’exprimer devant la commission parlementaire, il paraît inexact de réduire, à priori et en règle générale, les phénomènes de l’ingérence à une corruption financière et à des pressions étrangères. On ne doit pas nier l’existence de la corruption, qui est de tous pays et de toutes époques, ni sous-estimer ses effets délétères pour la démocratie. Il est toutefois nécessaire d’admettre que la Russie peut accorder des avantages à des étrangers non seulement pour qu’ils pensent comme Poutine, mais aussi parce qu’ils pensent comme Poutine […].

C’est pour cette raison que Thierry Mariani pouvait contester, devant la commission d’enquête, l’idée que les opinions prorusses sont toujours suscitées par la corruption et les pressions. « Pour vous, rétorquait-il, tout doit forcément être intéressé. Je suis de la vieille école et je ne fais pas partie de la start-up nation. Je pense simplement que la France a intérêt à garder des relations avec la Russie. S’aligner systématiquement sur les positions défendues par l’OTAN et les États-Unis est une catastrophe pour notre pays, par exemple pour notre industrie ». Mariani s’offusquait à l’idée que lui et son parti pouvaient être influencés par le prêt russe.

En effet, bien avant l’octroi de ce prêt, le Front national et une partie de la droite française, à laquelle Mariani avait auparavant appartenu, exprimaient déjà leur admiration pour Poutine et leur approbation de la politique du Kremlin. Une preuve de plus pour attester que ce n’est pas toujours l’argent et les pressions, mais plutôt les idées qui sont le ressort principal à la fois de l’influence russe et de la complaisance française. Thierry Mariani a résumé ce mécanisme dans une réponse brève et explicite : « Je n’ai pas subi de pressions et je n’en ai pas observé. Les personnes que vous emmenez en mission en Crimée ou ailleurs sont des amis. Les pressions sont pour ceux qui vous menacent, pas pour des amis ! ».

Ainsi, on peut être un allié de Poutine parce que l’on pense comme Poutine, non pas parce que l’on est à la solde de Poutine. Il est temps de comprendre que le principal danger pour notre démocratie ce ne sont pas de proverbiales « valises de billets » qui circulent bel et bien entre la Russie et la France, mais les idées de la propagande russe qui infiltrent nos esprits.

photo wiktor stoczkowski

Wiktor Stoczkowski est chercheur au laboratoire d'anthropologie sociale du Collège de France et directeur d'études à l'École des hautes études en sciences sociales, à Paris. On lui doit notamment La science sociale comme vision du monde. Émile Durkheim et le mirage du salut, Paris, Gallimard, 2019.

Notes

  1. A. Duparc, K. Laske & M. Turchi, « Argent du FN : les hommes de la filière russe », Médiapart, 8 décembre 2014.
  2. Assemblée nationale, 2023, Rapport fait au nom de la Commission d’enquête relative aux ingérences politiques, économiques et financières de puissances étrangères, Paris, Assemblée nationale, volumes I-II (voir ici & ici). Sauf indication contraire, toutes les citations proviennent de ce rapport parlementaire ; les références précises sont données dans le livre.
  3. J.-F. Gérard, « Jean-Luc Schaffhauser, observateur des élections des séparatistes ukrainiens », Rue89 Strasbourg, 2 novembre 2014.
  4. A. Artamonov, « En direct de la Crimée : A. Chauprade témoigne », La Voix de la Russie, 16 mars 2014.
  5. B. Vitkine, « L’étonnant charter des “observateurs” français d’extrême droite pour le référendum de Poutine », Le Monde, 6 mai 2021.
  6. Ibidem.
  7. Entretien à la chaîne indienne The Pamphlet, décembre 2025, min. 0:21 & 0:56. Elon Musk cité par J. Lacorie, « Traité d’antisémite après ses propos sur George Soros, Elon Musk soutenu par… le gouvernement israélien », Marianne, 24 mai, 2023.

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