À l’occasion de la sortie en Roumanie de l’ouvrage collectif De la cruauté en politique : De l’Antiquité aux Khmers rouges, sous la direction de Stéphane Courtois, publié en France en 2023 chez Perrin, la journaliste roumaine Melania Cincea a interviewé l’auteur. Nous reproduisons cet entretien important qui brosse le portrait de nos sociétés en proie à des extrémismes dangereux et parle plus particulièrement de la cruauté dans les sociétés communistes et en Russie contemporaine.
Monsieur Stéphane Courtois, vous avez dirigé le recueil intitulé De la cruauté en politique : De l’Antiquité à nos jours. Dans les démocraties occidentales libérales, où la violence est limitée par les lois de l’État de droit et, diriez-vous, par la loi morale issue du droit naturel ou de la loi divine, existe-t-il encore, au XXIe siècle, un risque de violence, de cruauté institutionnalisée ? Quels sont les facteurs de risque que nous devrions, en tant que société, surveiller ?
Bien entendu, la violence reste omniprésente dans nos démocraties occidentales pour la simple raison qu’elle a toujours été, depuis la nuit des temps, une caractéristique de la vie en société. En effet, les humains sont régis par des instincts – l’agressivité, la jalousie, la vengeance – que le récit biblique a mis en exergue avec la parabole de l’assassinat d’Abel par son frère Caïn. Vous avez raison d’insister sur le rôle fondamental, d’abord, de la révolution chrétienne, apparue il y a deux millénaires, qui a condamné cette violence avec un « slogan » puissant « Aimez-vous les uns les autres ». Elle a instauré une morale jusque-là inédite qui renvoie chaque individu à sa conscience devant arbitrer entre sa liberté sans limite et sa responsabilité envers les autres. Cette loi divine a progressivement été assimilée, y compris par l’Église, au droit naturel qui était en tête de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen d’août 1789 dans son article 2 : « Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l’homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté, et la résistance à l’oppression. »
L’article 4 de cette Déclaration introduisait la notion d’État de droit à travers la Loi : « La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui. Ainsi, l’exercice des droits naturels de chaque homme n’a de bornes que celles qui assurent aux autres membres de la société la jouissance de ces mêmes droits : ces bornes ne peuvent être déterminées que par la loi. » Restait à savoir qui établirait la Loi, et la Révolution française, dans sa phase paroxystique, a montré que la Loi pouvait être pervertie pour combattre les droits naturels. Dans les régimes totalitaires, Lénine, Staline, Mao, Hitler, mais aussi Ceaușescu, ont systématisé et généralisé ce détournement jusqu’à légaliser des assassinats ciblés, des massacres de masse, voire des génocides. Dès mars 1918, Lénine lança le slogan « Mort aux koulaks » qui en 1929 fut repris par Staline, lequel, à l’occasion de la collectivisation de l’agriculture, lança « Liquidons les koulaks en tant que classe », ce qui aboutit en 1932-1933 au Holodomor ukrainien.
Par ailleurs, à partir du Moyen Âge et dans une Europe chrétienne, les pouvoirs royaux ont commencé à mettre en place des règles de justice destinées à marginaliser progressivement le pouvoir des petits seigneurs et des féodaux qui alimentaient de terribles vendetta et violences assorties de cruautés en tout genre. Peu à peu, les violences privées ont diminué sous la pression de la violence légalisée devenue le monopole du pouvoir central. Cela a été excellemment décrit par l’historien Yves Sassier dans son chapitre « Pluralisme des pouvoirs et cruauté au Moyen Âge » dans De la cruauté en politique.
Il faut cependant distinguer la violence physique qui, dans une démocratie libérale, peut connaitre des degrés divers – depuis la répression mesurée d’une manifestation par une police formée à cet exercice, jusqu’à la « bavure » provoquée par une police à la fois inexpérimentée et instrumentalisée par le pouvoir politique, comme on vient de le voir aux États-Unis avec l’assassinat de deux citoyens, dont une femme, par la police ICE chargée de la chasse aux immigrés clandestins.
La cruauté est d’une autre nature et relève de la volonté assumée par le pouvoir de faire souffrir ses opposants, y compris jusqu’à la mort comme on l’a vu, en dehors de tout contexte de guerre, en Russie avec l’assassinat à petit feu d’Alexeï Navalny, et récemment en Iran avec le massacre de dizaines de milliers de manifestants. Mais il est vrai que dans nos démocraties libérales, ce type de cruauté a disparu depuis 1945, sauf exceptions marginales, comme par exemple des assassinats commis, dans les années 1970 et 1980, par des groupes d’extrême gauche – la Fraction armée rouge en Allemagne, les Brigades rouges en Italie, Action directe en France, l’ETA basque en Espagne – ou d’extrême droite en Italie. Et même confrontées à des massacres, les démocraties européennes respectent l’État de droit. Les attentats islamistes et antisémites qui ont fait en France des centaines de morts en 2012-2015 n’ont pas provoqué de recours à des mesures extra-judiciaires, par exemple l’usage de la torture par la police pour obtenir des renseignements ou des exécutions sommaires.
Mais bien entendu, le risque d’une dérive est toujours à craindre au cas où des forces politiques hostiles à l’État de droit parviendraient au pouvoir. La démocratie n’est pas une condition politique donnée ad vitam æternam. Elle a même, depuis un siècle et demi, dû être défendue et protégée en permanence, à la fois contre les menaces extérieures des dictatures autoritaires ou totalitaires, mais aussi contre les mouvances de même type à l’intérieur. Rien n’est jamais acquis… À cet égard, il est indispensable de combattre non seulement les groupuscules politiques – d’extrême gauche, d’extrême droite ou de certaines obédiences religieuses – qui prônent ouvertement la violence, mais aussi de certains partis qui, s’ils présentent une façade démocratique en participant au processus électoral, seraient susceptibles de manipuler les lois pour utiliser la violence une fois au pouvoir. En Allemagne, les nazis sont arrivés au pouvoir démocratiquement, grâce à une conjoncture électorale où ils ont bénéficié de l’alliance objective du parti communiste contre la république de Weimar. Ils n’ont obtenu qu’un tiers des voix aux élections de novembre 1932, mais à peine au gouvernement, ils ont établi une pseudo-légalité pour instaurer une violence et une cruauté qui ne cessèrent qu’avec la destruction de l’Allemagne en 1945.
À l’exception des pays de l’ancien bloc soviétique, les États européens n’ont plus enregistré d’actes de cruauté politique depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Cependant, les partis et factions extrémistes – qui prônent dans leur idéologie et leur discours public la haine raciale, ethnique et religieuse, comme le communisme et le fascisme l’ont fait au XXe siècle – ont connu un essor en Occident ces dernières années, encouragés par la propagande russe. Si l’on compare cette situation aux événements du XXe siècle, avons-nous des raisons de craindre que le terrain soit propice à l’émergence de nouveaux régimes totalitaires ?
Il est vrai que depuis une dizaine d’années, presque tous les États ouest-européens ont connu un regain de violences, et même de cruautés. J’ai déjà évoqué plusieurs massacres, mais je pense aussi à ce professeur d’histoire, Samuel Paty, décapité en pleine rue en banlieue parisienne le 16 octobre 2020, ou à ce prêtre âgé, le père Hamel, poignardé dans son église en pleine messe en Normandie. Ces actes sont le fait de fanatiques qui se réclament de l’islam, et soulignent l’émergence d’un phénomène nouveau, l’islamisme radical, apparu dès les années 1980 avec la prise du pouvoir par l’ayatollah Khomeini en Iran, mais surtout avec la conquête du pouvoir en Syrie par Daech. Cet islamisme radical revendique une guerre totale contre la démocratie et ses valeurs de respect de la personne humaine. Il apparaît comme le nouveau totalitarisme du XXIe siècle, à base théocratique. Il s’est déjà emparé un temps de plusieurs pays – l’Iran, la Syrie, l’Afghanistan – et tente de s’imposer par les armes et une extrême cruauté dans toute l’Afrique saharienne et sub-saharienne, aidé en cela par les forces de déstabilisation russes – comme le groupe Wagner.
Le plus inquiétant a été de voir comment ces forces ont réussi à embrigader en France même des jeunes Français – d’origine arabe ou non – qui soit rejoignirent Daech au Moyen-Orient et s’y conduisirent de manière abominable, soit agirent en France pour mener des massacres. Cette mobilisation pro-islamiste a connu un puissant regain depuis l’attaque du Hamas contre Israël le 7 octobre 2023. Ainsi, les groupes communistes et d’extrême gauche, en France et dans toute l’Europe, ont laissé de côté leur traditionnelle « défense de la classe ouvrière » pour voler au secours du « peuple palestinien ». Avec pour conséquence une formidable montée en puissance d’un nouvel antisémitisme de gauche qui repose sur deux slogans radicaux : « génocide à Gaza », une qualification contredite par tous les faits ; et « Palestine du fleuve à la mer » qui implique la destruction de l’État d’Israël.
Sur ces deux thèmes, l’extrême gauche française, en particulier le parti de La France insoumise (LFI) – qui dispose de 73 députés ! – et son leader Jean-Luc Mélenchon – qui va se présenter en 2027 pour la quatrième fois à l’élection présidentielle –, mènent de violentes campagnes, y compris antisémites, en soutien au Hamas et aux groupes islamistes palestiniens, tous soutenus par la Russie de Poutine. Ils espèrent ainsi mobiliser une part importante de la population française d’origine immigrée et de culture musulmane, tant au niveau des élections municipales que législatives et même de la présidentielle. Ils sèment ainsi les germes d’une guerre civile qui est, depuis Marx et Lénine, le rêve de tout révolutionnaire, la source de toutes les violences extrêmes et l’absolu contraire de la démocratie parlementaire. Bien entendu, la Russie n’a pas manqué de jeter de l’huile sur le feu en organisant quelques provocations antisémites à Paris. Simultanément, pour des raisons purement électorales, l’extrême droite anti-immigration a pris le contre-pied de LFI et, en dépit de son vieux fond antisémite, elle se présente désormais comme le meilleur défenseur des Juifs tout en prenant publiquement ses distances avec Poutine – à cause de la guerre en Ukraine massivement condamnée par l’opinion publique –, mais aussi de Trump dont les discours agressifs contre les États européens ont blessé le nationalisme.
La communication sur les réseaux sociaux, qui contribue également à la radicalisation des masses, pourrait-elle favoriser une dérive vers le totalitarisme et l’arrivée au pouvoir de régimes qui prônent la violence ?
L’émergence depuis une quinzaine d’année des réseaux sociaux comme principal vecteur de socialisation et de prétendue « information » des jeunes générations, pose un problème tout à fait inédit aux démocraties. Depuis le XIXe siècle, la vie politique reposait sur le principe d’élections libres structurant des partis et sur le comportement de citoyens informés par une presse libre. Les partis assuraient une médiation entre le citoyen et le pouvoir. Et la liberté de la presse, comme la liberté d’expression et de réunion des citoyens, étaient soumises à des lois qui condamnaient les atteintes à l’ordre public et à des lois contre la diffamation ou la diffusion de fausses nouvelles. Depuis que les réseaux sociaux ont pris une formidable ampleur, dopés par la généralisation du téléphone portable, on assiste sur le plan politique, à un incroyable déferlement de violences verbales – insultes, calomnies, menaces, fausses nouvelles, mensonges avérés – qui sont diffusées en toute impunité et le plus souvent dans un anonymat qui empêche les poursuites judiciaires. Tout ce qui jusque-là aurait été diffusé dans des journaux ou à la télévision et à la radio, et serait tombé sous le coup de la loi, échappe désormais à toute condamnation. Et favorise les discours les plus radicaux qui conduisent au passage à l’acte. Dans le cas du professeur Paty, déjà évoqué, c’est à la suite d’une campagne d’un prédicateur islamiste en France qu’un jeune musulman, intoxiqué par un discours de haine ciblé sur le professeur, est allé de sa propre initiative l’assassiner à la sortie de son collège.
D’autre part, la médiation des partis est remplacée par une relation directe entre chaque citoyen qui surfe sur ces réseaux et un quelconque influenceur – politique, commercial, idéologique, religieux, etc. Ces réseaux permettent de toucher en quelques minutes des millions de personnes, sans qu’aucun filtre ne vienne confirmer l’authenticité d’une information ou modérer une déclaration. On en a eu en France un exemple remarquable au moment de la crise du Covid quand un médecin, suivi par des milliers de personnes, a prétendu qu’il était inutile de se vacciner parce qu’il avait trouvé un remède miracle – qui s’est avéré ensuite tout à fait inopérant. En France, une campagne partie des États-Unis et relayée par l’extrême droite a cherché à déstabiliser le pouvoir en affirmant que l’épouse du président Macron n’était pas une femme mais un homme. La campagne a pris une telle ampleur que la présidence a été contrainte de faire condamner en justice ceux qui diffusaient ce mensonge invraisemblable – rappelons que Mme Macron est mère de trois enfants de son premier mariage !
On peut donc se demander si ces réseaux, manipulés par des individus, des groupes, voire des États, ne sont pas devenus anti-sociaux, dans la mesure où ils suppriment, de fait, toutes les règles qui jusque-là présidaient au fonctionnement démocratique. À commencer par le respect de la vérité quand, aujourd’hui, une prétendue « post-vérité » – un gros mensonge – s’insinue dans de nombreux discours. Depuis sa guerre totale contre l’Ukraine, la Russie de Poutine est devenue l’épicentre de la reconversion de la vieille propagande communiste en perturbateur du processus politique. Il a été prouvé que les hackers russes sont intervenus dans le déroulement de l’élection présidentielle américaine de 2016 en pénétrant dans les mails du quartier général de Hillary Clinton et en les diffusant. Les Roumains ont expérimenté la même mésaventure lors de l’élection présidentielle de novembre 2024, avec l’émergence soudaine d’un candidat inconnu porté par de puissants réseaux sociaux animés par la Russie. En France, le gouvernement a mis en place des dispositifs de lutte contre ce type d’ingérence de la part d’une Russie dont les propagandistes proclament que Paris pourrait être rayée de la carte par quelques bombes atomiques !
La Russie est un État qui cultive la terreur institutionnalisée depuis plus de 100 ans, la politique répressive de masse étant caractéristique de ce pays, qu’il s’agisse de la Russie ou de l’URSS. Cette cruauté fait partie intégrante du régime bolchévique, où la terreur a régné dès la création de la Tchéka en décembre 1917, et où des camps de concentration ont été créés dès juin 1918. La Russie est donc un exemple typique de pouvoir pathologique. Mais n’est-ce pas aussi une maladie de la société ? Les sociétés qui ont vécu pendant un certain temps sous une dictature, une autocratie, dirigées par des régimes qui ont marqué de manière transgénérationnelle la mentalité collective, sont-elles plus enclines à glisser vers un régime politique violent ?
La société russe et celles des peuples soumis à l’Empire tsariste ont été violentées depuis le règne d’Ivan IV dit « le Terrible » – premier tsar de Russie de 1547 à 1584 – et n’ont connu avant 1991 qu’une seule élection au suffrage universel, en novembre 1917. L’Assemblée constituante qui en est issue a été dispersée par la terreur ordonnée par Lénine et généralisée par Staline. Non seulement toute culture d’élections libres a disparu dans l’espace soviéto-communiste, mais elle a même été pervertie par des simulacres électoraux qui lui ont fait perdre sa signification : interdiction de toute candidature d’opposition, présentation de candidats faussement opposants, rejet du secret du vote, un candidat pour un siège à pourvoir, etc. ; au point que dans les démocraties libérales, dès qu’un candidat obtenait un score important, on le qualifiait de « score à la soviétique » !
Cette liquidation de la culture démocratique a été encore accentuée par le phénomène général de la délation : en public mais aussi en privé, celui qui émettait une simple critique à l’égard du pouvoir pouvait être dénoncé – et même, selon le code pénal, il devait l’être, celui qui ne l’avait pas fait risquant à son tour d’être condamné ! Avec in fine une terreur de masse qui a envoyé au Goulag au moins 15 millions de Soviétiques et en a fait assassiner des millions. Cette chape de plomb du mensonge obligatoire a, au fil des décennies et de l’élimination permanente de toute contestation, provoqué une véritable atonie de la société, une sorte de dépression collective et un affaiblissement considérable de la société civile empêchée de prendre la moindre initiative, sauf directives du parti unique. À l’exception d’une petite frange de « dissidents », la plupart des individus avaient oublié les valeurs personnelles de responsabilité, de conscience morale et d’éthique – qualifiées de « bourgeoises », voire de « fascistes » –, remplacées par les « valeurs » totalitaires et une morale qui devait servir le régime.
La manière dont l’Armée rouge s’est conduite – tant dans la guerre civile russe que lors des agressions et occupations de pays voisins entre 1939 et 1945 – a été reproduite à l’identique par l’armée russe de Poutine, en particulier contre l’Ukraine : viols systématiques des civils (femmes et hommes), torture généralisée, kidnapping de masse des enfants, pillage à grande échelle, assassinats ciblés et massacres de civils et de prisonniers de guerre, etc. Pour s’en convaincre, il suffit de visionner le film du grand réalisateur soviétique d’origine ukrainienne Oleksandr Dovjenko, qui, sur ordre impératif de Staline, fut obligé fin 1939 de tourner un film de propagande intitulé La libération, racontant la destruction de la Pologne et la conquête de l’Ukraine occidentale, en vertu du pacte germano-soviétique (disponible au Centre Dovjenko à Kyïv). Chacun sait de quelle « libération » bénéficièrent ces populations ukrainiennes sous le règne de terreur d’un certain Nikita Khrouchtchev.
D’où vient l’attrait de certaines parties de la société pour les tyrans ?
Il y aura toujours des individus fascinés par des leaders dont l’autorité repose sur la force, la haine des autres, la violence… mais aussi la victoire. Il suffit de voir les foules hystériques qui acclamèrent Hitler défilant dans Berlin après sa victoire sur la France en juin 1940. Idem pour Staline lors de la parade de la victoire sur la place Rouge le 24 juin 1945, où défilèrent 40 000 soldats. Ces individus adhèrent à ce que les nazis nommaient le Führerprinzip, l’idée d’une société reposant sur une verticale du pouvoir absolu. En se soumettant à ce principe, ils pouvaient à leur tour l’imposer à d’autres et avoir ainsi l’impression de participer eux-mêmes au pouvoir. Mais il ne faut pas sous-estimer dans cet « attrait officiel » de la population le double rôle de la peur générale provoquée par la terreur, et de la propagande omniprésente – le culte de la personnalité. Parmi tous ceux qui, dans les régimes communistes, étaient contraints de défiler le 1er mai, combien adhéraient vraiment au régime ?
Il ne faut pas oublier que nombre de ceux qui adulaient le tyran en retiraient gratifications et prébendes – décorations, promotions, privilèges de toute sorte. Au point de participer eux-mêmes de la tyrannie. Un dirigeant comme Khrouchtchev était typique de ce profil : sorti de la base, il fut promu par Staline en raison de sa flagornerie, de son obéissance aveugle – en particulier lors de la Grande Terreur de 1937-1938, puis de ses pleins pouvoirs en Ukraine jusqu’en 1947, où il fut personnellement responsable de centaines de milliers de déportations et d’assassinats –, mais aussi de sa peur (justifiée) du tyran et de son goût du pouvoir et du luxe.
Depuis le 24 février 2022, Vladimir Poutine a ouvert un nouveau chapitre de l’histoire de la cruauté contemporaine en Europe, mêlant un discours génocidaire contre les « nazis ukrainiens » à des crimes de guerre et à des crimes contre l’humanité (tortures, viols, assassinats de civils et de soldats ukrainiens prisonniers, destruction d’infrastructures visant à priver des populations entières de chauffage en plein hiver, explosion d’un barrage qui a provoqué l’inondation d’une vaste région et l’exil de ses habitants, bombardement d’immeubles d’habitation, etc.), ainsi qu’à un génocide, notamment par la déportation d’enfants ukrainiens en Russie. Il est vrai qu’il avait expérimenté toutes ces méthodes pendant la deuxième guerre de Tchétchénie, puis en Syrie, écrivez-vous dans cet ouvrage. Et pourtant, certaines franges de la population occidentale sont aveugles aux atrocités commises par le régime de Poutine, voire admiratives à son égard. Est-ce uniquement dû à la propagande anti-européenne ou pro-russe, généreusement financée par le Kremlin, ou y a-t-il d’autres raisons ?
Cet aveuglement, qui peut aller jusqu’à l’admiration, me semble relever de quatre sources. La première est à chercher du côté des mouvances d’extrême droite et d’extrême gauche qui adhèrent pour des raisons idéologiques au principe du chef et sont à ce titre manipulées par la Russie à partir de plusieurs thèmes – anti-américanisme, anti-Union européenne, anti-démocratie, anticolonialisme, etc. Ces partis en retirent des prébendes, par exemple sous forme de « prêts », comme ce fut le cas du Front national en France, ou de gratifications opaques, comme pour le parti de Jean-Luc Mélenchon dans ses relations avec Cuba et le Venezuela.
La seconde source se trouve du côté des services diplomatiques et parfois de renseignement – en particulier français, en raison d’un vieil anti-américanisme – qui, par arrogance et paresse intellectuelle, se croient plus malins que les dirigeants russes. Au point d’avoir affirmé au président français, la veille de l’offensive générale de Poutine contre l’Ukraine, qu’il était stupide de penser que la Russie pourrait attaquer. Ces tendances peuvent être cautionnées, voire encouragées par l’autorité de personnalités intellectuelles qui entretiennent des relations familiales et/ou historiques avec la Russie, ce qui fut le cas d’Hélène Carrère d’Encausse, la secrétaire perpétuelle de l’Académie française, une familière de Poutine.
La troisième source relève tout simplement de la corruption. Celle-ci est en général financière, comme l’a montré la manière dont Poutine a acheté les industriels allemands avec du gaz à bon marché. L’exemple le plus emblématique est celui de l’ex-chancelier Gerhard Schroeder qui, sur le point de quitter le pouvoir, a signé les accords Nord Stream I et II, qui privaient l’Ukraine de toute ressources liées au transfert du gaz vers l’Europe. Complètement circonvenu par Poutine – qui maîtrise très bien l’allemand et connaît parfaitement l’Allemagne grâce à son expérience au KGB –, Schroeder avait même accepté d’être coopté au directoire de Gazprom et de Nord Stream pour la modique somme de 1 million d’euros par an. L’ex-Premier ministre français François Fillon émargeait lui aussi aux mêmes fonds russes comme « consultant », avant que la guerre en Ukraine ne l’oblige à renoncer. À cet égard, il m’est arrivé de proposer, lors de présentations publiques du Livre noir de Vladimir Poutine, que soit créé un crime de « haute trahison de l’Union européenne » qui permettrait de condamner, au moins symboliquement, ces corrompus qui servent directement une puissance nous désignant comme des « ennemis ». Il existe aussi ce que l’on pourrait nommer une corruption « commerciale », quand les oligarques russes déversent des millions d’euros en achat de yachts de luxe ou en gigantesques fêtes dans des stations de sport d’hiver.
La quatrième source est des plus classiques depuis que l’espionnage et les politiques d’influence existent : cherchez la femme. On serait surpris de découvrir combien de personnalités politiques, économiques ou autres sont depuis des années en couple avec des femmes russes qui créent un climat philo-poutinien… Mais l’enquête reste à faire.
La Russie – qui a connu le plus long univers concentrationnaire, celui de l’Union soviétique, de 1918 à 1991 – est, au XXIe siècle, la source de la violence étatique en Europe. Un mal qui trouve ses racines dans les idées du KGB (à l’école duquel a été formé le président Vladimir Poutine) et de ses précurseurs, à savoir la Tchéka et le NKVD. Y a-t-il aujourd’hui un point commun entre les politiques du Kremlin et les pratiques de la police politique soviétique ?
La continuité est évidente. Il faut rappeler que le KGB, héritier de la Tchéka devenue Guépéou puis NKVD, n’était pas seulement une police politique. C’était surtout l’organe de la terreur, sans laquelle ce régime totalitaire n’aurait pu se maintenir au pouvoir ne serait-ce que quelques années. Lénine l’avait d’ailleurs affirmé : un bon communiste est un bon tchékiste. En 1991, la monumentale statue de Félix Dzerjinski – fondateur de la Tchéka et assassin de premier ordre qui exécutait lui-même les prisonniers – qui était érigée sur la place de la Loubianka à Moscou, devant le siège du KGB, fut déboulonnée et remplacée par un rocher venu d’un camp du Goulag. Or il est symptomatique que, depuis plusieurs années, Dzerjinski soit réhabilité par le régime de Poutine. Dès 2014, une unité d’élite du FSB a retrouvé son appellation soviétique de Division Dzerjinski, et des dizaines de bustes de Dzerjinski ont à nouveau été érigés sur des places publiques. Et surtout, le 11 septembre 2023, une copie exacte de la statue supprimée en 1991 a été érigée en grande pompe devant le siège du SVR, le Service du renseignement extérieur de Russie, en présence de son patron, Sergueï Narychkine, un proche de Vladimir Poutine depuis les komsomols à Leningrad, puis à la mairie de Leningrad après 1991. Dans un livre qui vient de paraître, La guerre totale de Vladimir Poutine (éditions À l’Est de Brest-Litovsk, 326 p.) Françoise Thom, l’une des meilleures spécialistes françaises du monde soviétique et post-soviétique, retrace toutes les étapes qui, depuis Lénine et Staline, ont ponctué cette stratégie de conquête de l’Europe, par l’agression des uns et l’infiltration-intimidation des autres, jusqu’à la « finlandisation ».
Certaines voix affirment que Vladimir Poutine cherche à « finlandiser » l’Europe. Que pensez-vous de cette théorie ?
Ce n’est pas une théorie, c’est une vision stratégique développée dès décembre 1917 par Lénine, avec l’attaque de l’Ukraine indépendante. Puis en 1920, avec l’offensive militaire contre la Pologne, qui faillit réussir. Le projet fut repris par Staline dans le cadre de l’alliance avec Hitler en 1939 – contre la Pologne et la Finlande –, puis en 1940 – contre la Roumanie et les États baltes –, et enfin en 1945 – contre les mêmes, auxquels sont venus s’ajouter les pays d’Europe centrale et orientale. Dès 1989, ces « nations captives » ont secoué le joug, entraînant l’effondrement de l’URSS en 1991. Le principe national l’a finalement emporté, et sur le principe impérial tsariste, et sur le principe totalitaire pseudo-internationaliste.
Mais le cœur du régime, le KGB, a refusé d’admettre cette défaite historique et a relancé le projet. Il a propulsé au pouvoir un inconnu, Poutine, qui dès 2005 déplorait la chute de l’URSS, selon lui « la plus grande catastrophe géopolitique du XXe siècle ». Une « catastrophe » qui a pourtant fait le bonheur de dizaines de peuples… En attaquant la Géorgie, puis la Crimée et enfin toute l’Ukraine, Poutine a cherché à faire peur aux États européens et à l’Union européenne. Il a cherché à les neutraliser, tant sur le plan militaire – en espérant le découplage entre Europe et États-Unis –, que politique – en soutenant des partis et des médias philo-russes (Russia Today), d’extrême gauche (communistes, trotskistes etc.) comme d’extrême droite, tenus par la corruption et par le chantage (kompromat). C’est d’ailleurs pourquoi les discours anti-européens de Donald Trump sont dangereux, dans la mesure où ils encouragent la Russie à poursuivre ses manœuvres.
La période présente ressemble-t-elle à celle que nous avons connue à la fin de la Seconde Guerre mondiale : une période de réorganisation des relations internationales et du système de sécurité ?
Il faut pour l’instant se garder de conclusions aussi radicales. Tant que l’Ukraine tient et que l’Europe la soutient fermement, Poutine est loin d’avoir gagné son pari. Après quatre ans de guerre – soit plus que la « Grande Guerre patriotique » : 1 460 jours contre 1 403 –, il n’a même pas réussi à s’emparer de la totalité du Donbass, en dépit de plus de 1 800 000 militaires morts et blessés dans les deux camps ! Quel désastre humain et économique ! Quelle stupidité stratégique ! Le prestige de la Russie est ruiné pour un demi-siècle. Et Donald Trump, qui pensait pouvoir régler le problème en huit jours, n’arrive à rien parce qu’il n’a pas compris selon quel logiciel totalitaire fonctionnent Poutine et les siloviki qui l’entourent, tous issus du KGB et des services d’espionnage de l’Armée rouge. Par contre, la situation deviendrait dangereuse si Trump capitulait devant Poutine, mais pour l’instant ce n’est pas le cas.
On est donc plutôt dans la situation des lendemains du 15 mars 1939, quand Hitler, en envahissant la Tchécoslovaquie, déchira les accords de Munich, ce qui incita la France et l’Angleterre à garantir les frontières de la Pologne. Staline en profita immédiatement pour faire monter les enchères entre les deux camps, menant une pseudo-négociation publique avec les démocraties et une négociation secrète avec le IIIe Reich, ce qui aboutit à l’alliance du 23 août 1939. On en connaît la conséquence immédiate : le déclenchement de la Deuxième Guerre mondiale.
Il est évident que si Trump rejetait la vieille Alliance atlantique des démocraties contre les régimes totalitaires, inaugurée entre les USA et la Grande-Bretagne par les accords de la Charte de l’Atlantique du 14 août 1941, alors l’ensemble des relations internationales entrerait dans une ère de chaos, ce qui pourrait même déboucher sur une guerre mondiale de plus ou moins haute intensité. Or l’Union européenne – associée à la Grande-Bretagne et à d’autres pays du Commonwealth – est aujourd’hui un pôle de sécurité démocratique au milieu d’un monde livré à des violences de plus en plus marquées : la Chine, la Corée du Nord, Cuba, l’Iran, l’Afghanistan sont des régimes totalitaires ; la Russie est en voie de retotalitarisation ; l’Afrique est largement livrée au chaos de guerres civiles et tribales ou de régimes autocratiques ; le Moyen-Orient, à cause du conflit israélo-palestinien, est un foyer de violences permanentes, en particulier depuis l’attaque du Hamas le 7 octobre 2023.
Si l’Union européenne était trahie par les États-Unis, on se retrouverait dans la situation de 1940-1941, quand un immense espace allant de Vladivostok à Brest sur l’Atlantique avait été vidé de toute présence démocratique et livré aux pires dictatures. Est-ce cela que veulent les citoyens européens ? Ils doivent bien réfléchir avant d’aller voter lors des prochaines échéances électorales. Certes, nos démocraties sont loin d’être parfaites, mais la perfection n’est pas de ce monde, et le moins mauvais est largement préférable au pire. Tel est l’enjeu véritable de la guerre en Ukraine et de l’évolution de la politique étrangère américaine : le maintien ou l’effondrement des principes démocratiques dans le monde. Rien de moins !
Marx, Engels, Lénine, Staline, Mao. Y a-t-il quelque chose qui les relie, un point de convergence idéologique qui se reflète dans les événements de ce début de XXIe siècle ?
Pour l’historien, et surtout depuis l’ouverture des archives de Moscou, il est incontestable que ces cinq personnages ont partie liée. D’abord sur le plan idéologique : avec leur Manifeste du parti communiste de 1848, Marx et Engels ont promu l’idée que le communisme, cette vision utopique d’une société parfaite, serait imposé par la violence. Après la défaite de la Commune de Paris en 1871, Marx l’a théorisé dans son livre La Guerre civile en France, affirmant qu’il ne pouvait y avoir de véritable révolution sans guerre civile. Dans ma biographie Lénine, l’inventeur du totalitarisme, j’ai montré que Lénine avait fait de la guerre civile l’axe central de sa stratégie politique. Et ce dès l’automne 1914 avec son slogan « Transformez la guerre impérialiste en guerre civile ». Staline n’a fait que systématiser et généraliser ce principe, aussi bien en URSS même – par exemple contre la paysannerie, en particulier ukrainienne avec le Holodomor – que dans les pays conquis – par exemple dans la Roumanie de Gheorghiu-Dej. Et Mao l’a appliqué au pays le plus peuplé du monde.
Mais la convergence a aussi été organisationnelle et politique. Marx a été l’un des fondateurs de la Ière Internationale, Engels celui de la IIe et Lénine celui de la IIIe. Staline a fait du Komintern des années 1920-1940 un instrument très structuré de sa politique internationale de subversion. En France, le Parti communiste a été étroitement contrôlé, dès les années 1920, par Moscou qui le finançait, sélectionnait ses cadres dirigeants, imposait sa ligne politique. Des agents clandestins du Komintern – comme le fameux Eugen Fried et sa compagne roumaine du début des années 1930, Ana Pauker – supervisaient sur place les moindres détails et tout manquement aux ordres était immédiatement sanctionné, soit par l’obligation de faire son autocritique, soit par l’exclusion, soit même par l’assassinat. Et Staline supervisait cela très étroitement, comme le montrent les archives.
Il est incontestable que durant plus de 70 ans ce dispositif idéologico-organisationnel, supervisé par le Parti communiste d’Union soviétique, a opposé aux démocraties libérales un considérable pouvoir de nuisance. Celui-ci a été réactivé par Vladimir Poutine, qui ne l’oublions pas, est un lieutenant-colonel du KGB, véritable homo sovieticus, professionnel de la désinformation, de l’espionnage, des assassinats ciblés. Aujourd’hui, il revendique ouvertement la politique stalinienne de conquêtes de territoires européens, non plus au nom de la Grande révolution prolétarienne mondiale, mais au nom d’un « monde russe » imaginaire. Cependant, les méthodes de violence et de cruauté demeurent les mêmes. Tel est la menace et le danger auxquels les Européens sont confrontés.
Melania Cincea est une journaliste roumaine. Depuis 1995, elle fait partie de la rédaction de la publication Timpolis, à Timișoara. Elle est fondatrice du site Putereaacincea.ro et a également écrit pour Contributors.ro et România Liberă. Elle collabore avec la revue 22.

