La Russie est habituée par sa propagande multiséculaire à l’idée d’être une nation de vainqueurs, même s’il n’y a derrière aucune vérité historique. Dans cette optique, un futur président russe pourra-t-il se mettre à genoux pour demander pardon à l’Ukraine et aux Ukrainiens, comme le fit jadis le chancelier allemand Brandt demandant pardon pour l’Holocauste ? Le journaliste ukrainien en doute. S’il n’y a pas de sentiment de défaite chez les Russes, il n’y a pas non plus de remords : pourquoi un éternel vainqueur demanderait-il pardon à qui que ce soit ?
Il y a 55 ans, en décembre 1970, lors d’une visite en Pologne, le chancelier fédéral allemand Willy Brandt s’est agenouillé devant le monument dédié aux victimes du soulèvement du ghetto de Varsovie.
Ce fut un geste choquant auquel personne n’était préparé, ni les invités, ni les hôtes. Jusqu’alors, aucun homme politique au monde ne s’était permis une repentance aussi sincère, du moins dans l’histoire récente. La société allemande s’est divisée à peu près en deux à propos du geste de Brandt, mais la majorité n’a pas soutenu l’acte du chancelier fédéral. Cependant, deux ans plus tard, les sociaux-démocrates dirigés par Brandt remportèrent haut la main les élections législatives. Le peuple allemand finit par reconnaître que, par sa décision inattendue, le chancelier, qui était un antifasciste convaincu et qui était revenu en Allemagne après la chute d’Hitler avec l’uniforme de l’armée norvégienne, avait sauvé l’honneur des Allemands.
Un aspect moins connu de cette visite fut la signature par Brandt et le Premier ministre polonais Józef Cyrankiewicz d’un accord reconnaissant les nouvelles frontières de la Pologne établies après la Seconde Guerre mondiale. Brandt est ainsi devenu le premier chancelier de la nouvelle Allemagne après la guerre à renoncer au revanchisme et à la nostalgie des terres perdues – même si, contrairement aux territoires ukrainiens revendiqués aujourd’hui par la Russie, ces terres étaient effectivement habitées par des Allemands avant la Seconde Guerre mondiale. Mais Brandt estimait que les bonnes relations futures étaient plus importantes que la nostalgie historique. Et ce, alors qu’au moment de ces accords avec les Polonais, la RFA et la Pologne n’avaient pas de frontière commune : celle-ci n’est apparue qu’après la disparition de la République démocratique allemande de la carte politique mondiale. On peut donc dire que l’accord de Brandt était un document important non seulement pour les Polonais, mais aussi pour la future unité allemande, même si personne ne pouvait alors l’imaginer.
Pour moi personnellement, cet acte de Brandt est devenu une sorte de « porte d’entrée vers l’Allemagne », en tant que pays et en tant que civilisation. J’appartiens à un peuple exterminé. Mes grands-mères sursautaient encore lorsqu’elles entendaient parler allemand, ce qui n’est pas surprenant pour des personnes qui ont perdu leurs parents et leurs proches dans les ravins d’Ukraine pendant l’Holocauste. Mais la décision courageuse de Brandt m’a convaincu, lorsque j’en ai pris connaissance, bien sûr, que les Allemands qui avaient honte et qui étaient prêts à lutter contre le mal avaient toujours existé. D’autant plus que le repentir avait été rendu possible en Allemagne au plus haut niveau de l’État, et pas seulement au détour d’une conversation avec une connaissance fortuite.
Aujourd’hui, je me demande avant tout si l’acte de Brandt pourrait se reproduire dans la guerre russo-ukrainienne. Verrons-nous un jour un président russe capable de s’agenouiller à Boutcha ?
J’en doute fortement. La culture sociale et politique russe ne reconnaît ni les défaites ni les excuses. Brandt comprenait parfaitement que son geste était le résultat non seulement d’une défaite politique de l’Allemagne, mais aussi d’une défaite morale et des crimes qui faisaient partie de cette défaite.
Les Russes ne remarquent pas leurs défaites. Ce n’est pas qu’il n’y en ait pas, mais l’État, la société, l’éducation et l’enseignement de l’histoire les ignorent délibérément. Et s’il n’y a pas de sentiment de défaite, il n’y a pas non plus de remords : pourquoi un éternel vainqueur demanderait-il pardon à quelqu’un ?
De plus, le culte du « mal bénéfique » fait également partie de cette culture. Ivan le Terrible a transformé l’État moscovite en un empire de répression, mais il est toujours considéré en Russie comme l’un des plus grands monarques. Il en va de même pour le paranoïaque Pierre Ier, qui a enterré des centaines de milliers de personnes dans les marais pendant la construction de Saint-Pétersbourg, et, bien sûr, pour Staline. L’attitude des Russes envers Staline relève en fait d’une sorte de syndrome de Stockholm étonnant. L’homme qui a envoyé des millions d’entre eux – et bien sûr aussi des non-Russes, mais nous parlons ici des Russes – dans l’autre monde suscite encore aujourd’hui l’admiration. Et on ne peut pas dire que tout cela n’est que le fruit de la propagande de Poutine. Même à l’époque soviétique, lorsque le pouvoir limitait cette admiration, les « gens ordinaires » pouvaient vous dire en privé à quel point la vie était merveilleuse sous le régime du grand chef.
Les gens qui tolèrent le mal qui leur est fait ne peuvent pas comprendre la nécessité de s’excuser pour le mal causé aux autres. Pour le Holodomor, ces gens-là vous disent qu’il y avait la famine partout ! L’annexion de la Crimée est justifiée par le fait qu’elle est russe, et que les Tatars de Crimée sont des traîtres. Ils expliquent par ailleurs l’invasion à grande échelle en 2022 par le non-respect des accords de Minsk. Et ils traitent le massacre de Boutcha de mise en scène et de spectacle. Il convient de rappeler que c’est exactement ainsi que l’on a parlé de Katyń en Russie pendant des décennies, en attribuant la responsabilité de la décision de Staline de tuer des officiers polonais aux Allemands – et aujourd’hui, on revient doucement à cette version.
Les Russes ne demandent pas pardon. Car seuls les faibles et les perdants s’excusent. Ils ne se sont excusés pour aucun des avions civils qu’ils ont détruits, même lorsqu’il fallait sortir de l’impasse dans les relations avec l’Azerbaïdjan. Demander pardon était plutôt dans l’intérêt de Poutine, mais il n’a pas cédé là-dessus non plus.
Donc non, nous n’attendrons pas qu’un président russe se mette à genoux à Boutcha. Dans une Russie autoritaire, un tel président ne considérera tout simplement pas qu’il est possible de « céder », et dans une Russie démocratique, un tel président ne sera tout simplement jamais élu. Le problème ne réside pas dans Poutine, mais dans la société qui l’a engendré.
Pour finir, le choix appartient aux Ukrainiens. Après la guerre, quelle que soit son issue, nous pouvons certes coexister avec un pays qui refuse obstinément de voir les crimes terribles commis contre le peuple ukrainien, et qui est même fier de ces crimes et les romantise « comme l’Afghanistan ». Ou bien nous pouvons nous isoler définitivement de ce pays et prendre conscience que toute réconciliation n’est possible qu’après des réparations et des repentirs, et que cela ne se fera pas du jour au lendemain.
Je ne doute guère que la majorité des Ukrainiens optera pour la première option. Mais je recommanderais tout de même la seconde.
Traduit de l’ukrainien par Desk Russie
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Vitaly Portnikov est l’un des plus célèbres journalistes ukrainiens. Esprit analytique, il a travaillé aussi bien pour la presse écrite que pour la télévision. Il a toujours activement soutenu le combat des Ukrainiens pour la liberté, notamment pendant l’Euromaïdan.

