Depuis l’époque Brejnev et jusqu’à ce jour, les défilés du 9 mai servaient à glorifier la victoire de l’URSS dans la Seconde Guerre mondiale. En quatre ans de Grande Guerre patriotique, l’armée Rouge a d’abord perdu une grande partie du territoire européen de l’URSS puis, dans une avancée gigantesque, a non seulement libéré de l’envahisseur nazi ses propres terres, mais a militairement occupé l’Europe de l’Est, l’Europe centrale et l’est de l’Allemagne. Certes, cette guerre a coûté la vie à 20 à 27 millions de Soviétiques, dont les deux tiers étaient des civils, y compris près d’un million et demi de Juifs victimes de la Shoah par balles. Initialement, ce fut donc une commémoration triste, dans un pays endeuillé où rares étaient les familles n’ayant pas perdu certains des siens.
Mais au fur et à mesure que les plaies de la guerre cicatrisaient, à partir de 1965, le souvenir du 9 mai s’est transformé en une gigantesque démonstration de force de l’armée soviétique censée défendre le pays socialiste contre les menaces du monde capitaliste. Cependant, tout en menant un travail de sape dans plusieurs pays du globe, l’URSS prônait la paix et sa doctrine militaire était défensive. Le souvenir de la Grande Guerre patriotique restait trop prégnant et l’idéologie officielle se résumait à « Plus jamais ça ! ».
Cette doctrine a changé sous Poutine. Les défilés du Régiment immortel servent à affirmer plutôt : « Nous pouvons recommencer ! » C’est-à-dire reconquérir de nouveau les ex-républiques soviétiques affranchies du pouvoir de Moscou et aller jusqu’à Berlin. Les défilés du 9 mai exhibaient les nouvelles armes censées servir cet objectif : tous ces nouveaux chars et missiles supersoniques, tous ces Bourevestnik, Kinjal, Orechnik, etc. Et la guerre à grande échelle déclenchée par la Russie contre l’Ukraine en février 2022 était censée devenir la première étape de cette reconquête. Poutine voyait grand, très grand et, comme toujours dans les pays totalitaires, il ne s’est trouvé aucun contre-pouvoir pour l’empêcher de prendre des décisions fondées sur ses fantasmes historiques et son éducation kagébiste.
Le défilé du 9 mai de cette année que tout le monde a pu voir à la télévision est la meilleure démonstration que la guerre est déjà perdue pour la Russie, même si les combats continuent toujours. Pour réaliser ce défilé, réduit aux seuls fantassins, et à cinq avions qui ont survolé la place Rouge, avec des tribunes presque vides et l’absence flagrante de dirigeants étrangers, à l’exception de trois ou quatre, Poutine a été obligé de demander à Zelensky un cessez-le-feu de deux jours, et Zelensky, dans un acte de pure moquerie, a émis un ordre à son armée de ne pas attaquer la place Rouge.
Car aujourd’hui, après avoir surmonté les épreuves d’un hiver monstrueusement rude, avec des infrastructures électriques presque détruites, l’Ukraine se relève, son armée, la plus aguerrie du monde, reprend des territoires occupés par l’ennemi et l’attaque jusqu’au fin fond de ses terres, de Moscou à l’Oural, détruisant systématiquement des raffineries et des entrepôts pétroliers, des usines militaires et des bâtiments de guerre. L’Ukraine produit aujourd’hui la moitié des armements dont elle a besoin, elle a ses propres missiles de longue portée et ses drones puissants et sophistiqués qui lui permettent d’aider les États-Unis et les pays du Golfe dans leur confrontation avec l’Iran.
En plus d’inverser cyniquement l’agresseur et la victime, la comparaison entre les nazis d’antan et les Ukrainiens d’aujourd’hui s’est avérée politiquement nuisible pour le régime de Poutine : en quatre ans, les Soviétiques ont vaincu les nazis, mais en plus de quatre ans, les Russes n’ont pas vaincu les Ukrainiens et ont juste réussi à occuper quelques pour cent du territoire ukrainien, au prix de 350 000 morts et d’un bon million d’estropiés. Car les Ukrainiens sont un grand peuple européen libre, et ils l’ont confirmé par l’incroyable mobilisation de toute la nation. Cette fois, lors de ce pitoyable défilé, Poutine n’a même plus parlé de « nazis » ukrainiens, mais d’un régime « agressif », tout en promettant une fin proche de la guerre dont la victoire lui échappe.
Malgré les coupures d’Internet, le défilé des veuves de « héros de l’opération militaire spéciale » qui ont marché à Tchita affublées de vestes militaires a fait le tour du pays. Un défilé qui n’encourage pas les jeunes à se sacrifier pour une guerre absurde et criminelle, malgré la propagande appelant au « service » de la patrie. À Saint-Pétersbourg, la marche du Régiment immortel a exhibé des portraits d’Evgueni Prigojine, un patriote sanguinaire, mais qui avait osé un putsch contre la direction militaire corrompue et fut assassiné par Poutine. Bref, « il y a quelque chose de pourri au royaume de Poutine », pour paraphraser Shakespeare.
C’est Zelensky qui visite ses troupes au front et rencontre des leaders mondiaux, en tête-à-tête, ou lors de sommets internationaux, et c’est Poutine qui se cache comme un rat dans des bunkers. L’histoire récente montre que les tyrans qui se terrent dans les bunkers finissent par être tués ou se suicider : Adolf Hitler, Oussama ben Laden, Ali Khamenei et tant d’autres. Poutine a toujours été effrayé par les images de la mort violente de Ceaușescu ou de Kadhafi, ainsi que par les procès intentés à des gens comme Slobodan Milošević ou Khieu Samphan. Il sait désormais qu’il pourrait être le suivant.
Galia Ackerman, née à Moscou, est une écrivaine, historienne, journaliste, essayiste et traductrice littéraire franco-russe, spécialiste du monde russe et ex-soviétique. Elle est docteure en histoire de l'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et chercheuse associée à l'université de Caen.

