La Corée du Nord, maillon des CRANKs et miroir des incertitudes occidentales

Parti-État totalitaire doté d’un arsenal de missiles nucléaires, dont le nombre et la portée croissent, la Corée du Nord est comparée par les militaires américains à une « dague pointée vers l’Asie ». Plus encore, cet allié de la Russie-Eurasie et de la Chine communiste est un solide maillon de la chaîne des CRANKs1 (China/Russia/Iran/North-Korea), ce front ouvertement anti-occidental contre lequel les États-Unis, l’Europe et leurs alliés d’Asie-Pacifique peinent à s’organiser.

Résumons la doxa qui, longtemps, domina ce que la parlure contemporaine nomme le « narratif » occidental. La Corée du Nord serait un régime placé du mauvais côté de l’histoire, de ce fait condamné à brève échéance. Aussi, une combinaison de diplomatie coopérative et de patience stratégique devrait avoir raison de ses efforts pour accéder à l’arme nucléaire, une ambition interprétée non pas comme une affirmation de puissance mais comme un signe de désespoir. Ces efforts seraient d’autant plus vains que ses grands voisins et alliés, la Russie-Eurasie et la Chine communiste, n’admettraient pas sa métamorphose en une puissance nucléaire. Jamais, au grand jamais ! Enfin, la dynastie communiste issue de Kim Il-sung (1912-1994) serait à bout de souffle ; les oligarques nord-coréens négocieraient bientôt leur survie.

Un parti-État nucléarisé, allié de la Russie

In fine, trois décennies et plus après la mort de Kim Il-sung, son petit-fils gouverne sans partage et le parti-État totalitaire n’a rien cédé. Alors que la technologie nord-coréenne était présentée comme une fiction destinée à impressionner les esprits faibles, le premier essai nucléaire nord-coréen eut lieu en 2006, sous le règne de Kim Il-jung (1942-2011). Quatre autres essais furent conduits sous celui de Kim Jong-un (né en 1984), qui prépare la succession de sa fille. Parallèlement, la Corée du Nord conduit un programme de missiles balistiques et de missiles de croisière dont la portée croît – l’Europe et les États-Unis seraient bientôt à portée de tir –, et construit des sous-marins nucléaires qui bénéficieraient de transferts de technologie russe. Le programme spatial nord-coréen serait aussi épaulé par la Russie.

De fait, la Corée du Nord n’est pas un « État-paria ». Il est vrai qu’un temps, la Russie et la Chine communiste avaient accepté l’adoption de sanctions internationales à son encontre, pour la conduire à renoncer à son ambition nucléaire. Mais « la main droite ignore ce que fait la main gauche » : lesdites sanctions furent (et sont) sabordées par les menées occultes de ces deux pays, qui aujourd’hui ne s’en cachent plus. Au demeurant, la Corée du Nord s’inscrit de longue date dans un réseau de puissances proliférantes et d’acteurs criminels qui ont appris au fil des décennies à contourner le dispositif occidental de contre-prolifération. On se reportera aux liens de Pyongyang avec l’ « État profond » pakistanais, le « réseau Khan », l’Iran islamique et ses affidés.

Lorsque l’ « opération militaire spéciale » de Vladimir Poutine se heurta à la résistance inattendue des Ukrainiens et qu’il fallut gagner le temps requis pour mettre en place une économie de guerre, la Russie se tourna vers la Corée du Nord. Celle-ci lui fournit d’abord des obus et des missiles puis, après avoir signé un pacte de défense régénérant la vieille alliance entre Staline et Kim Il-sung, envoya des soldats se battre dans le Donbass, à l’autre extrémité de la masse terrestre euro-asiatique. Sur un corps expéditionnaire de 11 000 hommes, projetés à une distance de 6 000 kilomètres, 1 500 soldats auraient été tués et 4 000 autres blessés. Aux troupes s’ajoutent les ouvriers nord-coréens, esclaves modernes destinés à combler les « trous » de la population active russe.

En contrepartie, l’État russe verse au système nord-coréen 200 millions de dollars par an et livre 700 000 tonnes de riz, afin que le pays ne connaisse pas de nouveau une grave famine (ce fut le cas dans les années 1990). Cette aide permet d’amortir le coût des sanctions internationales, de contrebalancer la dépendance à l’égard de la Chine communiste et d’ignorer les pathétiques messages de Donald Trump, ce dernier souhaitant réitérer la calamiteuse manœuvre diplomatique de 2018-2019. Fort de ses talents de négociateur et de son art de la persuasion, le président américain avait alors rencontré à plusieurs reprises « Kim boum-boum » (le surnom donné à Kim Jong-un), sans aucune condition préalable ou succès postérieur : le programme nucléaire nord-coréen poursuivit son rythme et il n’est aucunement question aujourd’hui de le freiner. Bien au contraire (cf. supra).

Diplomate et experts occidentaux comptaient à tout le moins sur la Chine communiste pour freiner cette longue course de la Corée du Nord vers l’arme nucléaire. Praticien maladroit d’un illusoire « Nixon in reverse », qui consisterait à retourner Moscou contre Pékin, Donald Trump lui-même escomptait le soutien chinois dans cette affaire (le « en même temps » est une maladie de la post-modernité). À l’issue du sommet sino-américain de la mi-mai, il voulait croire que Xi Jinping était rallié à cet objectif. Brodant sur ce que la diplomatie américaine présentait comme acquis, d’aucuns pensaient que Washington et Pékin étaient aussi alignés sur la question du nucléaire iranien. Plus largement, il serait possible d’introduire un coin entre Chinois et Russes, présentés comme des rivaux en Corée du Nord. Nenni.

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Soldats russes et nord-coréens dans la région de Koursk. Image diffusée lors d’un concert à Pyongyang, le 30 juin 2025 // KCTV

La Chine communiste ralliée au nucléaire nord-coréen

Lors de sa récente visite diplomatique, les 8 et 9 juin derniers, Xi Jinping évoqua un « nouveau départ historique » entre la Chine communiste et la Corée du Nord, trois quarts de siècle après la guerre de Corée (1950-1953), au cours de laquelle Mao Zedong envoya trois millions de « volontaires ». L’objectif prétendument « partagé », selon la diplomatie américaine, d’une « dénucléarisation » de la péninsule ne fut pas mentionné, le silence chinois valant approbation. Vu de Pékin, le système nord-coréen est un bélier contre la présence militaire américaine en Corée du Sud (28 500 soldats) et une pièce essentielle en Asie de l’Est, alors que le Japon se renforce militairement et resserre ses liens avec Taïwan.

Bref, les enjeux régionaux de la « Méditerranée asiatique » et ceux de la rivalité globale avec les États-Unis outrepassent les frictions avec la Corée du Nord et les effets de concurrence avec la Russie dans ce pays. En Asie du Nord-Est comme au Moyen-Orient et dans l’ensemble de l’espace eurasiatique, les synergies et convergences géopolitiques l’emportent sur les divergences. Dans le dispositif global des CRANKs, la Corée du Nord est bien plus qu’une « dague pointée vers l’Asie » (selon l’expression des militaires américains). Elle est le bastion avancé d’un vaste front anti-occidental.

Dans ce « Très Grand Jeu » géopolitique, dont l’extension et les enjeux dépassent le « Great and noble game » de Kipling, l’Occident expose ses divisions et ses fractures. Leader hégémonique et opérateur stratégique de cet ensemble géohistorique, position acquise aux lendemains de deux guerres européennes devenues mondiales, l’Amérique de Trump s’est égarée dans le culte de la force et l’idolâtrie de soi. L’affaire iranienne met en évidence les lignes de fracture intérieures des États-Unis et l’irrésolution de son président, chef théorique des armées qui voudrait pouvoir gagner une guerre sans la mener jusqu’au bout.

Quant à l’Europe, encalminée dans ce qui ressemble à une « stagnation séculaire », elle demeure en-deçà du seuil d’intensité critique qui lui permettrait de se métamorphoser en une unité de puissance, soit un acteur géostratégique global de plein exercice. Certains de ses chefs d’État et de gouvernement spéculent sur une illusoire « coalition des puissances moyennes », censée ouvrir une « troisième voie », ou bien ils vaticinent sur l’Europe comme héraut d’un « Brave new world » multilatéral et onusien (l’Histoire devrait finir par lui rendre justice, croient-ils). En somme, ils recyclent la théorie du soft power, sublimation de l’impuissance européenne. On peut y voir le symétrique inversé du trumpisme (l’adoration du hard power).

En guise de conclusion

Or les équilibres de puissance basculent vers l’Asie. Ce processus historique menace de transformer l’Amérique en une lointaine « grande île » géostratégique, l’Europe renouant avec son passé précolombien, lorsqu’elle était comparable à un « petit cap de l’Asie », exposée aux effets des bouleversements de son hinterland eurasiatique (la dialectique nomades/sédentaires dans la grande steppe). Présentement, une Grande Eurasie sino-russe prend forme (une Eurasie plus chinoise que russe au demeurant), capable de projeter pouvoir et influence sur son boulevard méridional (le Grand Moyen-Orient), de polariser l’économie-monde et la diplomatie planétaire (Organisation de coopération de Shanghaï, BRICS+ et « Sud global »). L’axe des CRANKs constitue la version offensive de ce monde non-occidental.

Confrontés à une révolution géopolitique d’ampleur séculaire, à savoir la clôture du long cycle historique ouvert par les Grandes Découvertes et la mondialisation ibérique, il importe au plus haut point que les Occidentaux de l’Ancien Monde et ceux du Nouveau Monde redécouvrent ce qui les unit et les rassemble. Le sommet du Groupe des Sept (Evian, 15-17 juin), celui du Conseil européen les deux jours suivants, enfin le sommet de l’OTAN (Ankara, 7-8 juillet), sont autant de moments décisifs. En perspective, le « partage du fardeau » de la défense en Europe, sans faux-semblants et mauvaise foi, le rapprochement des positions sur le Moyen-Orient et une certaine unité à l’égard de la Chine communiste. Un test décisif : l’Ukraine, située à l’intersection de ces problèmes stratégiques.

mongrenier

Professeur agrégé d’histoire-géographie et chercheur à l’Institut Français de Géopolitique (Université Paris VIII). Auteur de plusieurs ouvrages, il travaille au sein de l’Institut Thomas More sur les enjeux géopolitiques et de défense en Europe. Ses domaines de recherche couvrent la zone Baltique-mer Noire, l’Eurasie post-soviétique et la Méditerranée.

Notes

  1. L’acronyme courant est CRINK, mais on trouve désormais CRANK, utilisé par Paul J. Saunders, président du think tank américain Center for the National Interest, pour donner le ton de l’attitude des pays en question envers les États-Unis : « crank » signifie en anglais à la fois « grognon, râleur » et « olibrius, hurluberlu ». (Note de la rédaction)

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