Art géopoétique : l’Ukraine a encore de la joie

Le critique d’art ukrainien décrit et analyse la contribution ukrainienne à la Biennale de Venise cette année. Il s’agit de plusieurs expositions qui participent à la réflexion sur la mémoire, la résilience et les réalités de la vie quotidienne en temps de guerre. Nombre d’œuvres expriment la tristesse et en même temps la joie d’exister…

En réaction aux vives protestations politiques qui ont entouré la 61e Biennale de Venise, Antonio Spadaro, prêtre jésuite italien et intellectuel catholique, a proposé un nouveau terme pour décrire un paysage culturel façonné par la géopolitique comme jamais auparavant : la « géopoétique ». La définition ironique du père Spadaro pourrait servir de résumé concis à bon nombre des événements qui se sont déroulés à Venise cette année.

Les débats intenses autour du pavillon russe dans les Giardini et les manifestations contre la participation de la Fédération de Russie ont souvent détourné l’attention de la contribution ukrainienne à la 61e Exposition internationale d’art. Pourtant, cette année, l’Ukraine est présente non seulement dans son pavillon à l’Arsenal, mais occupe également une place très en vue dans les Giardini mêmes, à proximité immédiate – et politiquement chargée – du pavillon russe.

Le projet s’articule autour d’Origami Deer, une sculpture de Janna Kadyrova qui est devenue l’une des œuvres d’art les plus visibles de la Biennale de Venise 2026 et le point central de la présentation nationale de l’Ukraine, Security Guarantees.

La sculpture avait été initialement créée en 2019 en tant qu’œuvre d’art publique permanente pour le parc Ioubileïny de Pokrovsk, une ville de la région ukrainienne de Donetsk. L’œuvre de Kadyrova pouvait être interprétée comme une référence ironique aux cerfs en plâtre qui proliféraient dans les parcs soviétiques au cours des années 1950 et 1960. L’emplacement d’origine de la sculpture ajoutait une autre dimension symbolique. Avant l’arrivée du cerf de Kadyrova, le socle en béton avait servi de support à un chasseur-bombardier Sukhoi Su-7 désaffecté, un avion supersonique soviétique capable de transporter des armes nucléaires tactiques. Ces avions militaires retirés du service faisaient souvent office de monuments publics à travers l’Union soviétique, presque aussi fréquemment que les cerfs en plâtre qui ornaient des parcs.

La juxtaposition était saisissante. Un symbole de la puissance militaire et de l’ère nucléaire avait été remplacé par un animal d’apparence fragile, moulé dans le béton. Pourtant, la sculpture allait plus tard acquérir une signification entièrement nouvelle. En août 2024, alors que les forces russes s’approchaient de Pokrovsk, le cerf fut évacué de la ville, partageant le sort des collections muséales retirées de la zone de guerre et des 3,7 millions d’Ukrainiens qui avaient été contraints d’abandonner leurs foyers et de devenir des personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays. Le cerf « déplacé à l’intérieur de son propre pays », devenu peu à peu un symbole des dangers de la guerre, a entrepris un périple qui l’a conduit à Kyïv, Ivano-Frankivsk, Varsovie, Vienne, Prague, Berlin, Bruxelles et Paris avant d’arriver à Venise. En chemin, il est devenu un rappel poignant des conséquences humaines et culturelles de la guerre menée par la Russie contre l’Ukraine.

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Origami Deer à Paris. Photo : Leonid Marushchak

À Venise, le cerf a acquis une nouvelle dimension symbolique. Suspendu à une grue et exposé bien en vue près de l’entrée du site de la Biennale, il est une métaphore visuelle de l’incertitude, de la vulnérabilité et de la nature précaire des engagements internationaux. Le titre du projet ukrainien, Security Guarantees, fait directement référence au Mémorandum de Budapest de 1994, en vertu duquel l’Ukraine avait renoncé au troisième plus grand arsenal nucléaire du monde en échange de garanties de sécurité de la part de la Russie, des États-Unis et du Royaume-Uni.

L’œuvre de Kadyrova s’est transformée en commentaire teinté d’une ironie amère sur le caractère creux de ces « assurances », que de nombreux Ukrainiens considéraient comme de véritables garanties de sécurité et qui ont finalement été violées par la Fédération de Russie. Une autre association d’idées vient inévitablement à l’esprit. Depuis le début de l’invasion à grande échelle de la Russie, les discussions sur de futures « garanties de sécurité » pour l’Ukraine sont devenues un thème récurrent de la diplomatie internationale. Les États-Unis ont promis à plusieurs reprises d’aider à mettre en place un cadre de garanties dans le futur accord de paix avec la Russie.

Au moment de l’ouverture de la Biennale, cependant, ces garanties ne semblaient pas plus proches qu’un an auparavant. Au contraire, sur fond de nouvelles crises internationales et du déclenchement d’un conflit avec l’Iran, les promesses et les formules en discussion lors des négociations avec l’administration Trump apparaissent souvent encore moins tangibles que les « assurances » offertes à l’Ukraine en 1994. Le cerf suspendu est ainsi devenu non seulement le rappel d’un accord passé qui a échoué, mais aussi un monument à l’incertitude qui entoure les arrangements de sécurité de l’avenir.

Comme à l’accoutumée, l’art ukrainien contemporain a bénéficié de la présence parallèle du Pinchuk Art Centre, dont l’exposition Still Joy – From Ukraine into the World a été sélectionnée comme événement collatéral officiel de la Biennale. L’exposition a été classée par The New York Times parmi les six meilleures expositions de la 61e Exposition internationale d’art. Organisée par Björn Geldhof et Oleksandra Pogrebnyak, cette exposition internationale proposait une combinaison inattendue d’œuvres explorant à la fois la joie et la tristesse, la résilience et la perte. Le thème de la joie a été confié en grande partie, mais pas exclusivement, aux participants internationaux.

Les artistes ukrainiens, cependant, n’ont pu guère échapper à la réalité de la guerre dans laquelle ils continuent de vivre. Parmi les œuvres les plus marquantes de l’exposition figure le dessin monumental de Nikita Kadan, After All, représentant ce que l’artiste décrit comme une « rave silencieuse » : des corps nus entrelacés flottant au-dessus d’un paysage urbain composé d’immeubles en ruines. Cette rave silencieuse ressemble moins à une célébration qu’à un mémorial dédié aux victimes de la guerre, une version ukrainienne contemporaine de la Totentanz médiévale (la Danse de la Mort). Le symbolisme chargé de l’œuvre de Kadan évoque inévitablement l’art symboliste de l’Europe du début du XXe siècle, et la Sécession viennoise, où les corps humains apparaissaient souvent suspendus entre la vie et la mort, la mémoire et l’oubli.

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Nikita Kadan. After All. Photo : Konstantin Akinsha

L’une des révélations de la présentation ukrainienne à Venise a été l’œuvre de Yarema Malachtchouk et Roman Khimeï, qui ont commencé leur carrière artistique en 2016. Malachtchouk et Khimeï créent des installations vidéo multicanal complexes qui allient observation documentaire et imagerie soigneusement mise en scène. Les deux œuvres présentées lors de l’exposition au Pinchuk Art Centre explorent la coexistence fragile de la joie et de la tristesse.

Leur installation vidéo Dedicated to the Youth of the World III est également consacrée à une rave, mais pas silencieuse pour autant. Pour ce projet, les artistes ont recréé l’atmosphère d’une rave initialement filmée à Kyïv en 2019, en la remettant en scène en septembre 2023 dans des circonstances radicalement différentes. L’idée même d’une rave en temps de guerre reflète ce que les artistes décrivent comme une « nouvelle réalité » – un mode de vie sous une menace constante que personne n’aurait pu imaginer en 2019. Dans leur œuvre, la danse devient à la fois un acte de résistance et une affirmation de la normalité, une tentative de préserver l’expérience de la communauté au sein d’une société transformée par la guerre.

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Yarema Malachtchouk et Roman Khimeï. Dedicated to the Youth of the World II. Dedicated to the Youth of the World III. © Yarema Malachtchouk et Roman Khimeï

Une autre installation vidéo présentée dans l’exposition, The Open World, raconte l’histoire d’un garçon ukrainien, réfugié en Pologne, qui pilote à distance son chien robot, resté dans son village natal, ce qui lui permet de renouer avec la maison de son enfance. La douce ironie de l’œuvre est saisissante. Les technologies étroitement associées aux drones et aux systèmes robotiques, utilisées quotidiennement sur le front ukrainien comme instruments de destruction, sont transformées par les artistes en moyens de maintenir le lien humain. Il en résulte une œuvre imprégnée d’un humour à la fois doux et amer, provoquant une sorte de rire sombre, suspendu entre amusement et chagrin.

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Yarema Malachtchouk et Roman Khimeï. Open World. © Yarema Malachtchouk et Roman Khimeï

Cependant, les œuvres de Malachtchouk et Khimeï ne sont pas exposées uniquement dans le cadre de Still Joy. Les artistes ont également présenté une installation multi-écrans à Canicula, l’exposition organisée par la Fondazione In Between Art Film. Leur œuvre, Wishful Thinking, imagine le repentir de soldats russes plusieurs années après la fin de la guerre en Ukraine. Les rôles des soldats sont interprétés par des acteurs ukrainiens âgés, issus du théâtre et du cinéma.

Riche en références à l’histoire de l’art, de Mantegna à Holbein, cette installation vidéo à l’ironie amère est en même temps profondément troublante. Alors que les acteurs, incarnant des soldats dans un futur imaginaire, confessent des crimes bien trop réels, le spectateur est consterné par la brutalité indicible de ces actes. En même temps, on se rend peu à peu compte que les auteurs de tels crimes ne reconnaîtront très probablement jamais leur culpabilité, et encore moins ne l’avoueront publiquement. L’œuvre tire une grande partie de sa force émotionnelle de cette tension entre un futur imaginaire de repentir et la réalité bien plus probable de son absence.

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Yarema Malachtchouk et Roman Khimeï. Wishful Thinking. © Yarema Malachtchouk et Roman Khimeï

Le titre de la Biennale de Venise de 2026, proposé par sa défunte commissaire Koyo Kouoh, est In Minor Keys. Dans sa déclaration curatoriale, elle écrivait : « En refusant le spectacle de l’horreur, l’heure est venue d’écouter les tonalités mineures. » Malheureusement, les artistes ukrainiens ne peuvent échapper au spectacle de l’horreur que leur impose l’agression russe. Pourtant, leur réponse à celle-ci résonne souvent dans des tonalités mineures élégiaques, et parfois dans celles de la perte et du deuil.

Cette expérience a été résumée de manière poignante dans l’œuvre d’Alevtina Kakhidze, Joy, présentée dans le cadre de l’exposition Still Joy – From Ukraine into the World.

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Alevtina Kakhidze. Joy

Conçue comme une parodie de salon de tatouage, l’installation propose aux visiteurs une série d’images invitant à la réflexion sur la mémoire, la persévérance et les réalités de la vie quotidienne en temps de guerre. L’un des dessins inclus dans le projet porte cette inscription sans détour : « Je suis en vie en Ukraine, mais c’est par hasard. »

Traduit de l’anglais par Desk Russie

akincha bio

Historien de l'art, commissaire de projets d'exposition, journaliste d'investigation. Vit à Kyïv.

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