La confrontation informationnelle entre la Russie et l’Occident
Depuis des décennies, les chercheurs russes travaillent sur le « contrôle réflexif », à savoir l’art d’amener un adversaire à prendre la décision que vous souhaitez. Selon la chercheuse britannique, la Russie développe désormais une réécriture du dictionnaire des sociétés démocratiques, afin de le discréditer en le faisant paraître contradictoire, épuisé ou corrompu. Comment contrer ce pouvoir de nuisance sur nos sociétés ?
Ma thèse de doctorat portait sur la co-construction de l’identité russe post-soviétique au cours du troisième mandat présidentiel de Poutine ; il s’agissait moins d’une étude de la propagande que d’une analyse des raisons pour lesquelles celle-ci trouvait un écho, tant du côté de l’offre que de la demande. Pourquoi donc certains récits trouvent-ils un écho ? À quels besoins répondent-ils ? Quelle infrastructure interprétative leur a permis de paraître authentiques plutôt qu’imposés ?
Depuis 2022, il est difficile d’échapper à l’attrait de la question inverse : si l’on comprenait comment le vocabulaire du Kremlin s’est construit et pourquoi il fonctionne, pourrait-on utiliser cette même compréhension pour le contrer ? Cette question a suscité peu d’intérêt en Occident, parfois pour des raisons idéologiques, mais le plus souvent simplement parce que le domaine s’est concentré de manière écrasante sur la défense. Comment se protéger de la désinformation russe ? Comment l’identifier, la qualifier, la contrer ?
Je pense que nous nous trompons même dans cette lutte défensive. Et je voudrais essayer d’expliquer pourquoi, tout en précisant que les opérations d’information russes à destination de l’Occident ne relèvent pas principalement de mon domaine. Mon travail s’est concentré sur la propagande intérieure russe et, ces dernières années, sur les écosystèmes d’information dans les territoires ukrainiens occupés. Ce qui suit est une première tentative d’appliquer un cadre développé dans ce contexte à un problème que j’ai observé de l’extérieur.
J’ai développé ce cadre sous le nom provisoire de « théorie du dictionnaire ». Il part d’un postulat simple et loin d’être original : les attaques informationnelles de la Russie ne portent pas principalement sur le contenu de ce qui est communiqué, mais sur le cadre de référence à travers lequel tout contenu est interprété. Les définitions, connotations et règles narratives partagées qui déterminent ce que signifie la réalité.
Depuis plus d’une décennie, les gouvernements occidentaux, les plateformes technologiques et les think tanks mènent une guerre contre la désinformation russe. Ils ont mis en place des unités de vérification des faits, formé les citoyens aux médias, fait pression sur les entreprises de réseaux sociaux pour qu’elles suppriment les contenus mensongers et surveillé les comptes liés au Kremlin, tout en cartographiant les fermes à trolls.
Rien de tout cela n’a été néfaste, mais rien n’a vraiment résolu le problème, car nous nous battons à l’arrière-garde et ignorons le véritable champ de bataille. Nous nous sommes concentrés sur les mots mensongers que la Russie introduit, tandis que la Russie s’emploie à réécrire le dictionnaire.
Cherchez dans le dictionnaire
Quand on ne sait pas ce que signifie un mot, on le cherche dans un dictionnaire. On se fie à ce qu’il nous dit. La Russie veut réécrire ce dictionnaire, pour que quand on cherche « invasion », on lise « libération », quand on cherche « souveraineté », on lise « le droit de défendre sa civilisation contre la destruction occidentale », et quand on cherche « nazi », on lise « quiconque résiste à la puissance russe ». Il s’agit de mensonges, mais aussi de quelque chose de bien plus vaste, de bien plus étendu que le simple fait de mentir. En fin de compte, on vous donne des définitions, et les définitions passent souvent pour des faits.
Mais un dictionnaire ne suffit pas à lui seul à construire une version de la réalité. Il faut aussi la grammaire, c’est-à-dire les règles qui régissent la manière dont les mots s’assemblent pour former un sens. La grammaire vous dit qui agit et qui subit l’action. Qui peut être une victime et qui ne le peut pas. Qu’est-ce qui cause quoi. Qu’est-ce qui est naturel et qu’est-ce qui est aberrant. Les attaques informationnelles » russes ne consistent donc pas seulement à réécrire des définitions isolées, mais aussi à réécrire les règles qui déterminent comment ces définitions s’assemblent pour former une image du monde.
C’est pourquoi nos contre-mesures échouent. Ceux qui s’efforcent d’identifier la désinformation russe et de la qualifier de fausse utilisent pour cela leur propre dictionnaire et leur propre grammaire, leurs propres catégories de vérité et de mensonge, leurs propres cadres narratifs pour déterminer ce qui est légitime et ce qui relève de la propagande. Ils vérifient les propos de la Russie à l’aune de leurs définitions et les jugent erronés.
Mais la Russie ne cherche pas à gagner un débat en utilisant nos définitions. Elle tente de remplacer nos mots. Pendant que nous nous employons à démontrer que certaines affirmations russes ne satisfont pas à nos critères, la Russie réécrit discrètement ces critères. C’est comme corriger les fautes de frappe dans une strophe absurde : on peut le faire avec aisance et minutie, mais en passant complètement à côté du sujet.
La Russie conçoit l’information comme un environnement, plutôt que comme un produit qui serait vrai ou faux. Je pense que la conception russe est supérieure à la nôtre. Ainsi, dans l’approche russe, ce ne sont pas les mensonges qui sont l’élément principal, mais la modification du dictionnaire. C’est ainsi que l’on modifie le fonds commun de significations, de connotations et de règles narratives à travers lesquelles nous interprétons tout ce que nous lisons, voyons et entendons. Une fois le dictionnaire modifié, une information vraie produit de fausses conclusions. C’est l’esprit de la cible qui fait le travail. On ne peut pas « vérifier les faits » d’un dictionnaire.
Comment nous traitons l’information
Nous pouvons transposer cela à ce qui se passe lorsque l’information pénètre dans votre esprit.
Tout d’abord, la perception. Quelque chose se produit. Votre grand-père meurt sous vos yeux. C’est un fait. Vous l’enregistrez. La Russie opère parfois à ce niveau, notamment en semant le doute quant à la réalité même des événements, ou quant à la fiabilité de ce dont on a été directement témoin. Le vol MH17. Boutcha. La maternité à Marioupol. C’est réel, et c’est important. Mais c’est aussi la partie la plus fragile de l’opération et celle que nos défenses existantes gèrent le mieux. Le déni pur et simple nécessite un entretien constant et a tendance à échouer lorsque les preuves s’accumulent. Le travail le plus important et le plus durable se fait sur ce qui vient après la perception.
Deuxièmement, la catégorisation, effectuée instantanément, automatiquement, sans réfléchir. S’agit-il d’une menace ou d’une opportunité ? Cette personne est-elle un ami ou un ennemi ? Cet événement relève-t-il de la justice ou de l’agression ? La mort de votre grand-père est-elle suspecte ou attendue ? Une tragédie ou un soulagement ? Vous ne décidez pas consciemment. Vous utilisez des catégories que vous possédez déjà, construites au fil des années d’expérience, de culture, d’éducation et des histoires qu’on vous a racontées sur le fonctionnement du monde.
Troisièmement, le récit. Les faits isolés sont instables. L’esprit veut une histoire, quelque chose qui explique d’où vient cet événement, ce qu’il signifie et ce qui va suivre. Vous vous tournez vers l’histoire la plus proche qui donne un sens à ce que vous avez vu.
Quatrièmement, le jugement moral. Bon ou mauvais. Mérité ou scandaleux. Ça vaut la peine de se battre ou mieux vaut ignorer. Cela découle automatiquement de la catégorie et du récit.
Ton grand-père meurt. C’est un fait ; tu l’as perçu, enregistré, la mort n’est pas contestée. Mais comment est-il mort, pourquoi, que signifie sa mort, quel est le sens de la mort en soi ? Tout cela dépend des couches d’interprétation qui s’ensuivent. En matière de culture, de valeurs, de religion, les récits que votre communauté raconte sur la souffrance et la perte, et sur qui en est responsable. La Russie n’a pas besoin de vous dire que votre grand-père est toujours en vie. Elle a besoin de contrôler ce que signifie sa mort.
La Russie n’agit pas principalement sur les faits que vous recevez. Elle agit sur les catégories et les règles narratives, le dictionnaire et la grammaire à travers lesquels tous les faits sont traités. Si elle peut les façonner, elle n’a pas besoin de vous mentir. Elle vous fournit des informations réelles (quoique peut-être partielles), puis votre propre esprit – utilisant une structure d’interprétation corrompue – parvient à la conclusion que la Russie souhaite, ou du moins à une conclusion favorable aux intérêts du Kremlin.
Ce n’est pas nouveau. Ce que je décris n’est ni une découverte inédite, ni une improvisation. Il s’agit d’une doctrine dont l’histoire remonte à plusieurs décennies.
Le mathématicien et psychologue soviétique Vladimir Lefebvre a établi les fondements de ce qui allait devenir le « contrôle réflexif » entre 1963 et 1967. En termes simples, le contrôle réflexif est l’art d’amener un adversaire à prendre la décision que vous souhaitez, en utilisant ses propres facultés rationnelles. Vous ne passez pas outre son raisonnement. Vous façonnez les données d’entrée de son raisonnement (c’est-à-dire les prémisses, les catégories, les récits disponibles) de sorte que sa propre cognition produise le résultat que vous préférez. L’opération la plus puissante est invisible pour sa cible, car elle agit à travers son propre esprit plutôt que contre lui. Le modèle mathématique formel de Lefebvre a suscité des critiques. Pour commencer, il supposait des acteurs rationnels et exigeait une connaissance approfondie de l’adversaire. Pendant des années, le concept était trop peu orthodoxe pour être nommé ouvertement dans les publications militaires soviétiques, les officiers l’évoquaient de manière détournée en utilisant des expressions telles que « contrôle de l’ennemi ». Il n’a été officiellement adopté par l’armée soviétique qu’à la fin des années 1970. Mais l’intuition sous-jacente a survécu à la critique du modèle et a survécu à l’Union soviétique elle-même. La doctrine russe contemporaine de l’information repose manifestement sur le même principe : façonnez les données d’entrée, et l’esprit de la cible produira le résultat que vous souhaitez.
La tradition soviétique des mesures actives partageait la même logique sous-jacente, bien qu’elle se soit développée davantage par la pratique que par la théorie. Elle distinguait explicitement la désinformation (faux messages tactiques à des fins spécifiques) de l’opération stratégique plus profonde : façonner la corrélation idéologique des forces, l’environnement conceptuel dans lequel s’inscrivent toutes les informations. Les faux documents et les informations diffusées à dessein étaient presque secondaires. Le véritable travail consistait à cultiver ce qui semblait naturel, inévitable et relevant du bon sens auprès des publics étrangers, en travaillant sur leur vocabulaire depuis l’extérieur, au fil du temps.
Comme l’ont documenté Jānis Bērziņš et d’autres analystes contemporains de la doctrine militaire russe, la confrontation informationnelle occupe une place centrale dans la réflexion russe sur la guerre moderne ; il existe un fil conducteur (confus) qui va de la théorisation de Vladimir Sliptchenko sur la guerre de sixième génération et la guerre sans contact, jusqu’à la doctrine actuelle. L’objectif est de façonner la manière dont la réalité est perçue et interprétée, et à travers cela, de façonner les actions qui semblent possibles, légitimes ou nécessaires.
Nataliya Bugayova et Kateryna Stepanenko, de l’Institute for the Study of War, le disent sans détour : la cible ultime de la guerre cognitive russe n’est pas la croyance, mais la volonté. La Russie n’a pas besoin que vous la croyiez. Elle a besoin que vous doutiez de vous-même, que vous doutiez de vos institutions, que vous doutiez de la possibilité ou de l’intérêt d’agir. Une fois la volonté affaiblie, la capacité physique devient sans importance. L’Occident peut dépenser dix fois plus que la Russie et rester paralysé.
Mais en analysant cela à la lumière de mes recherches sur l’espace informationnel intérieur russe, je soupçonne que la paralysie n’est pas l’état final souhaité par la Russie, mais peut-être plutôt la condition préalable à quelque chose de plus ambitieux. On ne peut pas installer un nouveau dictionnaire dans un espace qui en possède déjà un qui fonctionne. Il faut d’abord discréditer le dictionnaire existant, en le faisant paraître contradictoire, épuisé ou corrompu. Une fois que le vocabulaire commun de la démocratie libérale semble creux, l’espace s’ouvre à des alternatives. Pas nécessairement le dictionnaire russe dans son intégralité, mais des parties de dictionnaire plus favorables aux intérêts russes, plus sceptiques à l’égard des institutions occidentales, plus enclins à considérer la souveraineté comme un atout majeur, plus disposés à voir la puissance occidentale comme le principal agresseur dans le monde.
L’opération nationale menée par Sourkov illustre à quoi ressemble ce processus de déblayage avant que l’alternative ne soit proposée. Sa gestion de l’espace politique russe dans les années 2000 ne consistait pas principalement en de la propagande ; il s’agissait d’une confusion ontologique orchestrée. En finançant et en sapant simultanément toutes les tendances politiques, en faisant de l’ironie et du cynisme le registre dominant de la vie publique, en veillant à ce qu’aucune réalité commune stable ne puisse se former, il a garanti que le Kremlin resterait la seule source de cohérence disponible. La paralysie n’était pas tant l’état final qu’une opération de nettoyage qui a fait du Kremlin le seul dictionnaire fiable, le seul acteur doté d’une grammaire suffisamment cohérente pour être adoptée en bloc.
Trois guerres similaires
Selon mon interprétation, la Russie applique la même approche dans plusieurs contextes simultanément, mais à des stades d’avancement très différents et avec des degrés de liberté très variés. La méthode est la même : discréditer ou épuiser le dictionnaire existant, créer les conditions dans lesquelles une alternative semble nécessaire, et promouvoir dans cet espace des dictionnaires plus favorables aux intérêts du Kremlin. Ce qui diffère, c’est la part du travail déjà accomplie et la liberté d’action dont dispose la Russie.
Au niveau national, l’opération consiste en un travail de maintenance. Le régime de Poutine contrôle la formation du vocabulaire depuis des décennies, par le biais des programmes scolaires, de la culture commémorative, des médias d’État et de l’architecture de la mémoire publique. Le vocabulaire n’a pas besoin d’être installé. Il doit être maintenu en bon état, renforcé par des moments de crise périodiques, comme les guerres, les sanctions occidentales ou les attentats terroristes, qui lui donnent le sentiment d’être validé par les événements. L’opération est remarquablement discrète, ou pourrait l’être, si le Kremlin n’était pas aussi paranoïaque. Il n’est pas nécessaire de mentir constamment à une population dont l’infrastructure interprétative produit de manière fiable les conclusions que l’on souhaite.
En Europe, l’opération est différente. La Russie ne peut pas contrôler la formation du dictionnaire ici. Elle n’essaie généralement pas. Ce qu’elle tente de faire à la place, c’est de corrompre le dictionnaire commun existant juste assez pour qu’il cesse de fonctionner. Les cibles principales sont les mots fondamentaux du vocabulaire de la démocratie libérale : souveraineté, légitimité, liberté, ordre fondé sur des règles. Non pas pour les remplacer par des alternatives russes, mais pour les faire paraître vides de sens, contestés et hypocrites. Pour susciter non pas la croyance en la Russie, mais l’incrédulité envers notre cadre commun. L’objectif est la paralysie, là encore non pas comme état final mais comme opération de nettoyage. Une population dont le vocabulaire commun a été suffisamment dégradé ne peut organiser une résistance cohérente. C’est dans ces conditions que des cadres alternatifs commencent à paraître cohérents et attrayants.
Ailleurs, dans les pays du Sud, dans les États postcoloniaux qui gardent un souvenir tenace des interventions occidentales, ou parmi les communautés sympathisantes en Occident, l’opération est encore différente. Ici, la Russie propose un dictionnaire alternatif véritablement compétitif : la souveraineté comme valeur suprême, la multipolarité comme libération, l’Occident (ou les élites) comme exploiteurs ou agresseurs. Cela trouve un véritable écho non pas parce que la Russie a créé la vulnérabilité, mais parce que c’est le comportement occidental qui l’a fait. La Russie travaille avec une matière première qu’elle n’a pas fabriquée et les populations qu’elle cible possèdent souvent déjà des grammaires et des significations qui s’alignent partiellement sur les siennes.
La Russie n’est pas la seule responsable
La Russie n’a pas inventé les fractures qu’elle exploite dans les sociétés occidentales. La méfiance envers les institutions, les griefs économiques, les dislocations culturelles sont tous réels, et ils ont été produits par les conditions occidentales, les choix occidentaux, les échecs occidentaux.
Cela importe pour deux raisons. Premièrement, cela signifie que nous ne pouvons pas attribuer chaque perturbation du dictionnaire à la Russie. Le faire est analytiquement erroné et politiquement contre-productif ; cela fait de chaque grief social une action ennemie et de chaque critique interne un atout du Kremlin.
Deuxièmement, et c’est plus important encore : cela signifie que les sociétés occidentales ont un rôle à jouer ici. Les conditions qui rendent les populations vulnérables à la corruption du vocabulaire relèvent en grande partie de notre pouvoir d’action. Si la confiance institutionnelle est le système immunitaire, alors la reconstruire relève autant d’une politique de défense que d’une politique sociale. C’est précisément ce qu’a soutenu Jānis Bērziņš : s’attaquer aux conditions sociales qui ouvrent la voie aux opérations d’information russes n’est pas une option facultative, mais une exigence stratégique.
La Russie n’est pas non plus le seul acteur à produire des dictionnaires alternatifs. Partout en Europe et en Amérique du Nord, les mouvements d’extrême droite nationaux ont développé de manière indépendante des cadres d’interprétation qui convergent largement avec le vocabulaire privilégié par la Russie : antilibéral, souverainiste, angoissé face à la civilisation. La Russie n’a pas créé ces mouvements, mais là où leur vocabulaire recoupe le sien, l’amplification suffit. Aucune installation n’est nécessaire et l’opération peut fonctionner tant sur la convergence que sur la coordination.
Cela signifie que le paradigme de la désinformation n’apporte aucune réponse à une grande partie du problème réel. Là où il n’y a pas d’empreintes russes, il n’y a pas d’opération russe à contrer. Mais la corruption du vocabulaire se poursuit malgré tout.
L’accélération
Tout ce qui précède décrit une opération lente. La corruption du vocabulaire, historiquement, est une entreprise qui mobilise d’importantes ressources. Façonner l’infrastructure interprétative d’une société prend des décennies. L’appareil des mesures actives soviétiques était gigantesque, il mobilisait des milliers d’officiers sur des décennies de travail patient, précisément parce que ce travail est difficile et lent.
L’intelligence artificielle a mis fin à cette contrainte. Les contenus qui s’appuient sur ce dictionnaire et cette grammaire métaphoriques, ou qui introduisent et normalisent des connotations, des cadres narratifs et des structures catégorielles particuliers, peuvent désormais être produits à l’échelle industrielle simultanément à travers les langues, les plateformes et les communautés.
Peut-être que le problème plus profond ne réside pas tant dans le volume que dans l’impact de ce volume sur les conditions dans lesquelles les dictionnaires partagés sont entretenus et corrigés. Les dictionnaires ne sont pas figés. Ils font l’objet de négociations continues au sein des communautés, à travers le journalisme, la conversation, la production culturelle et le débat public. Lorsqu’un événement se produit, nous discutons de sa signification, et à travers cette discussion, le sens commun est soit confirmé, soit ajusté, voire de nouveaux néologismes peuvent émerger. C’est ainsi que fonctionnent les communautés interprétatives saines.
Le contenu généré par l’IA à grande échelle introduit un vocabulaire corrompu et dégrade le processus d’interprétation lui-même. Lorsque l’environnement informationnel est suffisamment pollué – et c’est précisément ce à quoi s’emploient des opérations russes comme le réseau Pravda –, ou lorsque le volume seul submerge la capacité de traitement, lorsque les voix synthétiques et authentiques deviennent indiscernables, lorsque la densité même des interprétations concurrentes rend impossible la négociation d’un sens partagé, les communautés perdent la capacité de maintenir et de corriger leurs dictionnaires par le biais de processus sociaux normaux. Notre vocabulaire commun se fragmente. Le correcteur orthographique cesse de fonctionner, non pas parce que le dictionnaire a été modifié, mais parce qu’il ne peut plus du tout être mis à jour. Et les gens commenceront à rechercher et à co-créer leurs propres dictionnaires, avec des connotations proposées par des outils d’inspiration russe, voire carrément russes.
C’est l’opération de nettoyage que la Russie a toujours dû mener lentement et à grands frais. L’IA le fait automatiquement, en continu et à moindre coût.
Nous entrons dans une période où le rythme de la corruption des dictionnaires dépassera toute contre-mesure opérant au niveau du contenu. La vérification des faits, la modération des plateformes, les programmes d’éducation aux médias étaient déjà insuffisants auparavant. Face à la pollution des dictionnaires accélérée par l’IA, ils risquent fort de devenir pratiquement inutiles. Ce n’est pas qu’ils soient mauvais, mais ils opèrent au mauvais niveau, trop lentement, sur une surface trop restreinte.
Ce qui pourrait réellement servir à quelque chose
On ne peut pas lutter contre la corruption des dictionnaires en travaillant sur le contenu. Il faut agir au même niveau que l’attaque, c’est-à-dire sur l’infrastructure interprétative elle-même. Ce cadre contient sa propre contre-stratégie, même si les détails sont complexes.
Cela signifie investir dans les conditions permettant de maintenir des dictionnaires partagés sains. Pas seulement l’éducation aux médias (la capacité à identifier les fausses affirmations), mais quelque chose de plus difficile : la culture de ce que l’on pourrait appeler la conscience du cadre, la capacité à remarquer que l’on interprète plutôt que de simplement percevoir. Les communautés dotées d’une forte conscience du cadre ne deviendront pas immunisées contre la corruption du dictionnaire, mais elles pourraient y devenir plus résilientes.
Cela signifie prendre au sérieux les conditions internes (inégalités, défaillances institutionnelles, déplacement culturel) qui poussent les populations à rechercher des dictionnaires alternatifs. Ce ne sont pas des problèmes secondaires, distincts de la sécurité.
Et, ce qui est peut-être le plus controversé, je pense que cela signifie développer ce que j’appellerai par euphémisme des « opérations de contre-dictionnaire » : non pas une correction des faits, mais un travail actif sur le vocabulaire partagé de nos propres pays et d’autres pays, y compris la Russie. Comprendre quels mots ont été corrompus avec le plus de succès. Mettre en place des interventions qui agissent au niveau de la connotation et du cadre narratif, et non au niveau des affirmations et des contre-affirmations. Voilà à quoi ressemblerait une véritable communication stratégique si elle était conçue pour la menace réelle plutôt que pour la menace que nous trouvons plus facile à contrer.
La forme que cela prendra dans la pratique est encore en cours d’élaboration. Dans mes propres travaux (non publiés) sur l’espace informationnel russe, j’ai utilisé le concept de « paysage mythique », il désigne l’architecture distinctive des mythes, des griefs historiques et des cadres narratifs à travers lesquels divers publics russes interprètent la réalité. J’ai testé une méthodologie fondée sur un principe simple : les messages destinés à atteindre les publics russes doivent d’abord maîtriser le vocabulaire et la grammaire russes utilisés pour interpréter le monde. Non pas pour approuver cette grammaire, mais pour parler à partir de celle-ci. Les messages qui arrivent dans une grammaire étrangère sont bloqués à la porte, via un phénomène que les psychologues appellent la « réactance psychologique », cette résistance automatique déclenchée lorsqu’un message semble étranger ou menaçant pour le cadre interprétatif de l’individu. Les messages qui maîtrisent la grammaire existante parviennent à passer. Une fois à l’intérieur, ils peuvent accomplir ce que les contre-messages formulés de l’extérieur ne peuvent pas faire. Il n’est pas nécessaire de remplacer le vocabulaire d’un seul coup. On peut y travailler de l’intérieur.
Enfin, nous devons faire un bilan lucide de l’IA. Ne pas la voir principalement comme un outil de désinformation (cette vision est trop étroite), mais comme un accélérateur de la dégradation structurelle des conditions épistémiques partagées, de la réalité partagée elle-même. La question politique n’est pas seulement de savoir comment étiqueter le contenu généré par l’IA, mais comment préserver les processus sociaux grâce auxquels les communautés maintiennent un sens partagé dans un environnement synthétique de grande ampleur. Nous n’avons pas encore de réponse sérieuse à cette question.
La leçon d’Orwell
C’est grâce à George Orwell que j’ai appris le russe par moi-même à l’âge de douze ans, et je retourne donc à ses essais et à ses romans dans l’espoir qu’il m’aidera à me sortir de ce pétrin (l’étude de la Russie). En réfléchissant à ses écrits sur l’Union soviétique, sur le langage, sur la propagande, et surtout à 1984, j’ai compris que ce dont il parle, ce n’est pas en premier lieu des mensonges. C’est de la destruction du langage. La réduction systématique du vocabulaire jusqu’à ce que certaines pensées deviennent littéralement impensables. La novlangue supprime les mots dont vous auriez besoin pour croire autre chose.
L’opération menée par la Russie n’est pas de la novlangue, certainement pas en Occident. On peut soutenir qu’elle l’est déjà en Russie mais, en Occident, elle ne réduit pas le dictionnaire, elle le corrompt simplement par la culture sélective de certaines connotations, de certains cadres narratifs, de certaines catégories et des émotions qui y sont attachées. Le dictionnaire semble toujours complet, le correcteur orthographique fonctionne toujours. Tout semble correct.
C’est pourquoi nous avons du mal à dire précisément ce qui se passe, même si nous voyons qu’il s’agit de quelque chose de plus grave que de la simple désinformation. C’est pourquoi nous ne trouvons pas les mots justes. Et pourquoi, tant que nous ne commencerons pas à travailler sur le dictionnaire plutôt que sur les mots, nous continuerons à tâtonner dans le noir tandis que de plus en plus de membres de notre propre camp rejoignent l’ennemi.
Traduit de l’anglais par Desk Russie
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Jade McGlynn est une chercheuse, conférencière, linguiste, historienne et autrice britannique spécialiste de l'Europe de l'Est moderne, en particulier de la Russie sous Vladimir Poutine. Elle est actuellement chercheuse postdoctorale au Département d'études de guerre du King's College de Londres.


