Le personnage de Xenia Fedorova, la propagandiste russe, a une influence considérable au sein de l’empire médiatique de Bolloré et sur Bolloré lui-même. Son discours anti-occidental et anti-français trouve un large écho dans la sphère complotiste. Il est temps que Fedorova cesse de pérorer et de vaticiner dans nos médias !
Imaginons une journaliste française installée à Moscou, portant la « bonne parole », pour autant qu’elle ait pu trouver un média où s’exprimer, et condamnant la guerre de Poutine contre l’Ukraine. Il y a longtemps qu’elle aurait fait l’objet d’une expulsion voire d’une arrestation suivie d’un emprisonnement. Et Xenia Fedorova, depuis Paris, ose avancer que dans son pays d’accueil, la liberté d’expression est menacée, voire constamment bafouée. Pas comme en Russie !
Alors à la tête de Russia Today, elle prétendait : « Nous ne sommes pas la voix de Moscou », (voir l’excellent ouvrage de Maxime Audinet, Russia Today (RT), publié en 2021, auteur d’ailleurs attaqué par la chaîne RT, qui a été déboutée par la justice). Et l’inféodée à Moscou d’insister, le 3 mars 2022 via le site Riposte laïque, son constant soutien à RT : « Un acte de censure pur et simple qui viole l’État de droit et va à l’encontre même des principes de la liberté d’expression », rejointe par les Onfray, Bercoff et Asselineau.
Yann Barte, en précurseur dans Franc-tireur (26 février 2025, 20 mai 2026), Simon Blin dans Libération (5 mars 2025), Isabelle Mandraud dans Le Monde (26 mars 2025), Ariane Chemin et Ivanne Trippenbach dans ce dernier quotidien (29 mai 2026), Anne-Sophie Mercier dans Le Canard enchaîné (10 juin 2026) se sont attardés sur cet agent patenté de la Russie. Assourdissant silence de L’Humanité, toujours et encore aligné sur Moscou, sauf pour condamner le 2 mars 2022 l’interdiction de RT, de même que le SNJ-CGT, dénonçant « un acte de censure1 ».
Riposte laïque continue d’approuver Fedorova, déplorant que soit « salie la Russie, notre amie, les Russes, nos amis » (2 juin 2026). Jacques Guillemain, tel un agent permanent de Moscou, qu’il soutient de façon systématique, la défend sur trois pages (7 juin) ; selon ce subtil penseur, il n’y a plus de liberté d’expression en France ni en Europe, qui prennent le chemin de la Corée du Nord ! Tout ce qu’écrit ou dit Fedorova, qui vit un « enfer » (sic), est « vrai », « l’Allemagne est davantage une menace que la Russie », le rapt des enfants est une invention, « jamais la Russie, depuis la dissolution du pacte de Varsovie, n’a manifesté la moindre intention belliqueuse », « nous voilà revenus aux pires heures du terrorisme intellectuel, avec mensonges, insultes, menaces, procès d’intention et chasse aux sorcières au menu, […] dignes d’un régime totalitaire ».Ledit site publie aussi la prose, sur cinq pages, d’un séide absolu de Poutine – qu’il propose presque de canoniser de son vivant –, un certain Marc Rousset, lequel soutient le 11 juin, sans la moindre réserve, la Fedorova bien sûr, mais aussi les Xavier Moreau et Jacques Baud, dont les liens avec Moscou ne sont plus à démontrer.
Si tout a été écrit concernant Fedorova, reprenons, dans l’ordre chronologique de 2025, ses élucubrations tirées essentiellement du JDNews, sauf indication contraire :
- Article du 22 janvier : « 80e anniversaire de la libération d’Auschwitz, Russie la grande absente », car puissance non invitée. Elle est aussitôt approuvée par Guillemain, dans son éditorial de Riposte laïque du 27 janvier : « Je partage l’indignation de la journaliste russe » ;
- Article du 12 février : « Menaces [en France, pas en Russie, NDLR] sur la liberté d’expression » ;
- « Le conflit aurait pu se terminer en 2022 […],mais l’administration Biden voulait que l’Ukraine continue cette guerre » (CNews, février) ;
- « Je ne crains pas de dire que les Russes sont en moyenne mieux informés que les Français. La liberté de la presse est en danger de mort en France. Hier RT, aujourd’hui C8, demain à qui le tour ? » (5 mars). Elle est aussitôt approuvée par le site Riposte laïque (11 mars), autre voix constante de Poutine, et Valeurs actuelles (19 mars) ;
- « Sur Navalny, Fedorova nous expliquait qu’il ne représentait rien en Russie, que c’était un guignol et que son empoisonnement était un complot des États-Unis », (Le Monde, 26 mars).
Desk Russie, le 13 avril 2025, s’était à juste titre fait l’interprète de plusieurs associations s’indignant de sa participation au Festival du livre – où elle présentait son mensonger Bannie –, qu’elle a été contrainte de quitter malgré la présence de son imposant garde du corps, sous la pression pacifique des manifestants. Des édifiantes pages sur son parcours, Maxime Audinet retient que « son livre et ses interventions dans les médias soutiennent l’agression impérialiste et génocidaire contre l’Ukraine. Ils ne relèvent pas du journalisme mais de la propagande de guerre. Il n’y a pas de symétrie entre les sanctions européennes et la censure par les autorités russes : la Russie censure l’opposition à la guerre tandis que l’Europe sanctionne les médias russes parce qu’ils soutiennent l’agression d’un État souverain et mettent en péril l’ordre et la sécurité publics de l’Union européenne2. »
Le JDD du 20 juillet 2025 lui attribue une pleine page sur de prétendues menaces de remilitarisation de l’Allemagne : « Ce dangereux réveil, conclut Fedorova, pourrait dégénérer en un conflit bien plus vaste que quiconque ne le souhaite. » Ainsi, la menace russe est à n’en pas douter un fantasme de l’Europe libre. N’était-ce pas l’inventeur du poutinisme, Vladislav Sourkov, qui annonçait sans hésiter peu auparavant : « Nous nous étendrons dans toutes les directions, aussi loin que Dieu le voudra et que nous en aurons la force » ? ; dès 2021, il se réjouissait que « la projection du chaos à l’extérieur [soit] la seule manière pour la Russie de mettre fin au désordre interne3 ».
À propos de l’Église orthodoxe affiliée au patriarcat de Moscou en Ukraine, auxiliaire du pouvoir russe, elle s’indigne qu’on puisse la « persécuter4 » (JDNews, 19 novembre 2025).
Et comment ne pas évoquer Charles De Gaulle, dont elle considère que la France lui est infidèle : « Une France gaullienne serait aujourd’hui naturellement une puissance médiatrice. Elle ne suivrait pas Washington par réflexe et ne s’alignerait pas automatiquement sur Bruxelles, elle cultiverait le dialogue avec toutes les grandes puissances, y compris la Russie. » (3 décembre) Nostalgie de la complaisance du défunt général pour l’Union soviétique, qui a été magistralement explorée par Jean-François Revel dans le chapitre « De l’inventeur de la détente » dans son ouvrage, Comment les démocraties finissent (Grasset, 1983).
Une fois de plus, Fedorova revient sur ses obsessions, à savoir que « la liberté [en France est] sous surveillance » (10 décembre), estimant que « le discours politique reste obsédé par la Russie, présentée comme la principale menace existentielle » (17 décembre). Il est condamnable, se lamente-t-elle à la veille de Noël, « d’utiliser les avoirs gelés […]. Présentée comme une nécessité, cette décision établit un précédent politique dangereux. »
Persiste et signe en 2026
L’année 2026 débute avec les mêmes idées fixes, à savoir que l’élargissement de l’OTAN constitue pour Moscou non « un processus neutre mais un défi direct à son environnement sécuritaire » (7 janvier), feignant d’ignorer que l’OTAN est une alliance défensive et non offensive.
S’agissant de l’envoi éventuel de soldats français en Ukraine – pur effet d’annonce –, Fedorova s’en formalise : « Loin de stabiliser l’Europe, un déploiement militaire français en Ukraine après un cessez-le-feu risquerait de prolonger le conflit » (14 janvier). Et de raconter que « depuis des années, l’Ukraine a été poussée [par l’Europe] à la confrontation plutôt que vers le compromis. […] [L’Europe] se retrouve aujourd’hui confrontée aux conséquences d’avoir encouragé la guerre tout en oubliant comment construire la paix » (28 janvier). Et de reprendre le récitatif mensonger de la Russie au sujet de prétendues promesses de l’OTAN ne ne pas s’élargir (18 février)[5]Cf. Jean-Sylvestre Mongrenier, « L’OTAN et la Russie : la légende moscovite de la trahison », Desk Russie, 25 février 2022 ; prétendue trahison, reprise par le tandem Mélenchon-Le Pen et, bien sûr, Le Monde diplomatique..
S’est-elle jamais interrogée sur la responsabilité de Moscou ? Pas une fois. Ce sont les « agresseurs occidentaux » qui ont provoqué la guerre : « En rompant avec Moscou, en s’engageant dans l’escalade des sanctions et en se coupant des ressources énergétiques russes dans le sillage de Washington, [l’Europe] s’est enfermée dans une logique dont elle mesure aujourd’hui le coût ». Et de s’en prendre, avec un acharnement renouvelé, à l’Allemagne. « L’UE, conclut-elle, prétend chercher sa sécurité. Mais une sécurité fondée sur la peur, sur la confrontation permanente avec la Russie et sur le réveil militaire de l’Allemagne risque de produire exactement l’inverse de la stabilité promise » (25 mars).
Elle s’indigne que « l’espace médiatique français déroule un tapis rouge quasi permanent aux responsables ukrainiens, aux porte-voix de Kiev, aux experts alignés sur la même ligne de lecture, ainsi qu’aux récits politiques présentés comme moralement indiscutables » (1er avril). Et de rejoindre un traître ukrainien, réfugié à Moscou, pour qui « l’Europe glisse vers une grande guerre qu’elle perdra » (22 avril).
Sous le titre « L’Europe finance la guerre, pas la paix », Fedorova écrit aussi que « l’Europe organise la poursuite du conflit » (29 avril). Là encore, elle est approuvée par Guillemain (Riposte laïque, 4 mai). Et bien sûr, notre Fedorova de justifier les milliers d’enfants volés à l’Ukraine, arrachés à leur famille afin de les convertir de force au poutinisme (6 mai). Cette donneuse de leçons ne voit qu’un seul État corrompu sur terre, l’Ukraine, d’aucune façon les oligarques russes milliardaires, obligés de Poutine (12 mai). Elle va jusqu’à se demander si l’Europe, « inquiétante et sponsor de guerre », veut vraiment la paix (10 juin).
Les Vincent Hervouet, Onfray et autres Philippe de Villiers ne paraissent pas gênés de diffuser leur prose hebdomadaire5 aux côtés de cette pseudo-journaliste, laquelle serait détestable sur le plan humain : elle a écarté de CNews l’intègre Céline Pina et le général Bruno Clermont qui, il est vrai, ne sont pas des agents de Moscou6.
Pourquoi les titulaires de l’Intérieur n’ont pris aucune mesure visant à son éloignement ? On préfère la qualification de « propagandiste patentée du Kremlin » qu’en a donnée leur collègue des Affaires étrangères. N’est-ce pas le chef de l’État qui, en 2017, rétorqua sèchement à Fedorova : « Quand des organes de presse répandent des contre-vérités infamantes, ce ne sont plus des journalistes, ce sont des organes d’influence7. »
Le JDNews du 10 juin accorde sa couverture aux séides connus de Poutine, les Villiers, Guaino, Luc Ferry et Dupont-Aignan , qui accusent tous, sur six pages, l’OTAN et l’Europe d’être à l’origine du conflit russo-ukrainien, sans jamais condamner Moscou. Évidemment, le Guillemain de service s’enthousiasme de leurs prises de position, prenant, comme toujours, fait et cause pour l’agresseur (Riposte laïque, 15 juin).
Ajoutons, même si cela s’écarte du sujet, que Renaud Girard, si bienveillant avec la Russie, dans le dernier numéro d’Omerta – autre organe de propagande russe – se lamente, à l’instar de Riposte laïque le 21 décembre 2025, que Jacques Baud soit frappé de sanctions par l’Union européenne : rappelons que ce complotiste avéré, fidèle de la défunte Russia Today, est complètement inféodé à Moscou, sans parler de sa bienveillance pour le terrorisme (dénoncée, pour être juste, par Riposte laïque du 4 septembre 2024). Régis Le Sommier, l’un des fondateurs d’Omerta, ayant travaillé pour RT, lui accorde une pleine page d’interview dans Le Journal du dimanche du 15 juin 2025 à propos de son livre Guerres secrètes en Ukraine.
À lire également :
Iouri Izotov. Lumière sur Xenia Fedorova (enquête)
Notre élection présidentielle n’est pas un théâtre d’opérations (tribune)
Auteur, membre du comité de rédaction de Commentaire, ancien fonctionnaire et élu local.
Notes
- Le Monde, 3 mars 2022.
- Maxime Audinet, « Protégeons les chercheurs face aux procédures-bâillons », Le Monde, 12 mars 2025.
- L’Express, 20 mars 2025.
- En réalité, les fidèles orthodoxes ont choisi en majorité l’Église orthodoxe autocéphale d’Ukraine, désertant les paroisses de l’Église affiliée à Moscou, qui n’est pas persécutée mais en faillite.
- Cf. Ariane Chemin et Ivanne Trippenbach, « Les médias Bolloré défendent ouvertement la Russie », Le Monde, 9-10 mars 2025.
- Franc-tireur, 27 mai 2026.
- Ariane Chemin et Ivanne Trippenbach, « Embarras à la tête de l’État sur le titre de séjour de Xenia Fedorova », Le Monde, 2 juin 2026.

