Guerres mémorielles et impératifs géostratégiques

Alors que l’opinion publique ukrainienne était divisée sur la décision de Zelensky de donner à une unité militaire le nom des « héros de l’Armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA) », la décision du président polonais Nawrocki de retirer au président ukrainien la plus haute distinction polonaise a suscité une condamnation quasi unanime du côté ukrainien. La guerre pour la survie n’est pas le moment idéal que les Ukrainiens puissent choisir pour expliquer toutes les nuances de leur histoire tortueuse, ni les Polonais pour affaiblir leur soutien précieux dans le combat contre l’agresseur russe. 

Il y a quelques jours, le corps d’un adolescent ukrainien a été retrouvé dans la Vistule, près de Varsovie. Aucun signe de violence n’a été constaté ; selon les autorités polonaises, le garçon aurait apparemment été emporté par le courant traître de la rivière. Cet événement n’avait rien de particulier en soi, puisque des centaines de personnes en Pologne, en Ukraine et ailleurs dans le monde sont régulièrement victimes des forces de la nature, de leur propre faiblesse ou de leur imprudence. Ce qui a été plutôt exceptionnel dans ce cas (et dans plusieurs autres similaires), c’est l’agitation très singulière des réseaux sociaux, tant du côté ukrainien que polonais (les langues sont suffisamment proches pour permettre un débat bilingue, mais pas nécessairement une compréhension mutuelle).

Deux récits opposés se dégagent très clairement des commentaires – si clairement et si intensément qu’ils ne laissent guère de doute sur l’implication de trolls russes dans cette conversation de plus en plus provocatrice. Dans la plupart des cas de ce genre, les trolls ne cherchent nullement à clarifier les choses, mais plutôt à brouiller les pistes, à attiser la haine et à aggraver la méfiance. Parlant pour les Ukrainiens, ils laissent entendre que les autorités polonaises cachent la vérité et protègent des criminels. Du côté polonais, ils se contentent de diffamer et d’insulter. Toute nouvelle concernant un Ukrainien mort ou passé à tabac est accueillie par des railleries, des acclamations et une joie malveillante : « Ça lui apprendra ! », « Qu’ils aillent se faire foutre », « Qu’ils se retrouvent tous là-bas ! ».

Étonnamment, les modérateurs de Google, pourtant très vigilants sur le web ukrainien face aux insultes présumées ou réelles à l’encontre de la Russie et des Russes, ne prêtent guère attention à la prolifération des discours de haine anti-ukrainiens en Pologne – signe probable que ce type de discours xénophobe s’est normalisé et est largement accepté dans la société polonaise. Le cas apparemment marginal d’un garçon ukrainien noyé et le débat sordide qui l’entoure illustrent une crise profonde des relations polono-ukrainiennes, non seulement dans les hautes sphères du pouvoir, mais aussi, malheureusement, dans la population. Le problème ne réside pas seulement dans le fait que de larges pans de la société polonaise partagent, à des degrés divers, des opinions xénophobes, mais aussi dans le fait que la partie la plus sensée de la société reste discrète face aux ukrainophobes agressifs, tandis que le gouvernement libéral ne parvient pas à appliquer strictement les mesures légales contre les discours de haine qui se multiplient. Il serait en effet difficile d’imaginer une telle rhétorique sans contrôle à l’encontre d’un quelconque groupe, par exemple les Juifs, dans une société démocratique.

Les derniers gestes symboliques des dirigeants politiques ukrainiens et polonais ont apparemment contribué à aggraver encore les relations polono-ukrainiennes et creusé un fossé entre les perceptions erronées de part et d’autre d’un passé commun et les évolutions respectives des deux sociétés. La crise a été déclenchée par le décret de Volodymyr Zelensky du 26 mai, qui a attribué le titre honorifique de « Héros de l’UPA » à une unité des forces spéciales de l’armée ukrainienne. Cette décision a été largement condamné en Pologne comme étant une provocation politique – une atteinte à la mémoire collective, à l’identité et à la place de victime des Polonais.

Les sombres ombres de la Volhynie

L’UPA, l’Armée insurrectionnelle ukrainienne, a été créée en 1943 en Ukraine occidentale par l’Organisation des nationalistes ukrainiens, l’OUN, une organisation clandestine d’avant-guerre, avec pour objectif déclaré de combattre tous les occupants du territoire ukrainien, les Soviétiques comme les Allemands, et de tirer parti des inévitables troubles d’après-guerre et du vide du pouvoir présumé pour réaliser le rêve tant attendu de la création d’un État ukrainien indépendant. La fin de la Seconde Guerre mondiale était envisagée plus ou moins comme celle de la Première Guerre mondiale – lorsque les nationalistes ukrainiens avaient proclamé, en 1918, la République nationale ukrainienne occidentale indépendante sur les ruines de l’Empire des Habsbourg, puis avaient finalement été vaincus par des Polonais bien plus puissants et mieux préparés.

En 1929, les vétérans des guerres de libération nationale de 1918-1920, tant en Ukraine centrale qu’en Ukraine occidentale, créèrent l’Organisation des nationalistes ukrainiens (OUN), une organisation clandestine qui se livra rapidement à toutes sortes d’actes de sabotage et de terreur contre l’État polonais. D’une part, ses membres refusaient de reconnaître la légitimité du pouvoir polonais sur les terres de l’Ukraine occidentale, surtout après que les Polonais eurent renié leur promesse d’accorder aux Ukrainiens l’autonomie au sein de leur État nouvellement établi (ou rétabli, comme ils le soutenaient). D’autre part, les factions les plus radicales misaient sur la version « intégrale » (totalitaire) du nationalisme, très populaire à l’époque en Europe, et cherchaient à nouer des alliances opportunistes avec les puissances révisionnistes de l’après-Première Guerre mondiale, et notamment avec l’Allemagne hitlérienne, capables à leurs yeux de remettre en cause l’ordre international et d’ouvrir aux Ukrainiens une fenêtre d’opportunité pour la construction d’un État indépendant.

Cela ne fit qu’aggraver le sort de la minorité ukrainienne, car le gouvernement polonais devint encore plus discriminatoire et répressif. En 1943-1944, la profonde animosité entre Polonais et Ukrainiens culmina avec le nettoyage ethnique de la population polonaise mené par l’UPA dans la région de Volhynie, en Ukraine occidentale. Cela entraîna le massacre d’environ 80 000 civils polonais, qui, comme on pouvait s’y attendre, avaient refusé de quitter le territoire suite à l’ultimatum de l’UPA. Le conflit fit également de nombreuses victimes du côté ukrainien, puisque près de 30 000 civils ukrainiens furent assassinés lors des actions dites de représailles (très souvent qualifiées de « représailles préventives ») menées par l’Armée de l’Intérieur polonaise clandestine et les unités d’autodéfense.

Toute cette histoire est bien connue des spécialistes, mais pas du grand public, qui est nourri de manière systématique, depuis des décennies, de représentations nationalistes unilatérales de ce drame historique. Il n’est guère surprenant que l’UPA – fortement diabolisée – et tous ses dirigeants soient considérés comme les ennemis mortels de la nation polonaise, souvent comparés, dans le discours public et l’imaginaire collectif, aux nazis. Peu importe que les relations de l’UPA avec les autorités allemandes (contrairement à celles de l’OUN d’avant-guerre) aient été sans ambiguïté hostiles et conflictuelles : en 1941, les Allemands ont en effet arrêté tous les dirigeants nationalistes et les ont soit tués, soit envoyés (y compris leur célèbre chef Stepan Bandera) dans des camps de concentration.

Le regard que portent les Ukrainiens sur l’OUN, et surtout sur l’UPA, est sensiblement différent. Peu enclins, même pendant la guerre, à la dictature et à l’autoritarisme, ils se distancient de plus en plus des « excès » anti-polonais de l’UPA en Volhynie, mais ils saluent néanmoins la lutte de l’UPA contre les Allemands et les Soviétiques comme un exemple de résistance patriotique, d’abnégation et d’engagement inébranlable envers la cause nationale. Ils conviennent que les crimes de guerre doivent être condamnés et les criminels punis, mais que cela doit concerner des unités, des commandants et des auteurs spécifiques, et non l’ensemble de l’armée clandestine et du mouvement de résistance nationale. Cette vision nuancée et contextualisée de l’UPA s’est développée progressivement en Ukraine, s’opposant à la diabolisation soviétique du « nationalisme ukrainien », similaire à celle qui prévaut en Pologne.

Ce sont en réalité l’invasion russe de 2014 et surtout la guerre totale de 2022 qui ont rendu le récit de l’UPA, axé sur la résistance nationale et l’abnégation patriotique, d’une grande actualité dans toute l’Ukraine, bien au-delà des régions dites « nationalistes » de l’ouest. Les symboles de l’UPA et les noms de ses dirigeants – tant détestés par Moscou – se sont d’abord répandus en Ukraine centrale, puis, progressivement, dans le sud-est fortement russifié. La récente décision du président ukrainien de donner le nom de « Héros de l’UPA » à cette unité d’élite de l’armée n’était certainement pas de son initiative et ne reflétait probablement pas son admiration personnelle pour l’UPA (dont il ne sait, comme la plupart des Ukrainiens de l’Est, que très peu de choses, hormis la propagande soviétique venimeuse, aujourd’hui complètement discréditée) ; il s’agissait en réalité de la réponse conciliante du président à une demande émanant de l’unité militaire elle-même. Le problème, cependant, est que le mythe héroïque ukrainien de l’UPA se heurte de plein fouet au mythe démoniaque de cette même UPA développé en Pologne. Dans les deux pays, ces mythes sont instrumentalisés politiquement : en Ukraine, dans le but de mobiliser contre l’ennemi extérieur (russe), tandis qu’en Pologne, l’objectif est de mobiliser l’électorat populiste contre des rivaux intérieurs (libéraux et cosmopolites).

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Monument de la réconciliation, village de Pavlivka (Volhynie, Ukraine). Photo : Svitlana Oslavska / localhistory.org.ua

Tirer profit du nationalisme

Karol Nawrocki a remporté l’élection présidentielle en 2025 en grande partie grâce au soutien des électeurs d’extrême droite et ultranationalistes, et il semble bien conscient de la puissance de cet instrument. C’est probablement pour cette raison qu’il a réagi de manière si agressive au faux pas de Zelensky : non seulement il a condamné sa décision malheureuse, mais il a menacé de révoquer la distinction décernée à Zelensky par son prédécesseur. Zelensky, comme on pouvait s’y attendre, n’a pas cédé à ce chantage sans scrupules, aussi Nawrocki n’a eu d’autre choix que de mettre sa menace à exécution. Cela a encore fait monter la tension, poussant Zelensky à renvoyer une décoration à son homologue polonais par courrier ordinaire et incitant de nombreux autres responsables ukrainiens (dont trois anciens présidents ukrainiens, qui ne sont pas des amis de Zelensky) à suivre son exemple et à se dépouiller de leurs médailles polonaises.

Alors que l’opinion publique ukrainienne était plutôt divisée sur la décision de Zelensky de donner le nom de « héros de l’UPA » à une unité militaire, invoquant à la fois les préoccupations polonaises et le pragmatisme en temps de guerre pour justifier ses doutes, la décision de Nawrocki a suscité une condamnation quasi unanime du côté ukrainien. Cette initiative a été perçue, à juste titre, comme une insulte non seulement à l’égard de Zelensky, mais aussi envers l’ensemble du peuple ukrainien, dont l’héroïsme et le sacrifice avaient été symboliquement incarnés par cette malheureuse médaille. Le conflit a semblé s’aggraver davantage lorsque Volodymyr Zelensky a changé son itinéraire habituel pour ses voyages internationaux, passant de Rzeszów en Pologne à Chișinău en Moldavie ; qu’il a fait l’impasse sur une très importante Conférence sur la reconstruction de l’Ukraine à Gdańsk les 25 et 26 juin, envoyant à sa place la Première ministre Ioulia Svyrydenko pour diriger la délégation ukrainienne ; et qu’il a récemment soumis la loi sur le Panthéon national ukrainien au Parlement, déclarant sans détour que « les noms de tous les héros qui se sont battus pour l’Ukraine et ont inspiré l’Ukraine au cours des différents siècles et époques seront réunis et inscrits à jamais dans notre histoire avec une majuscule, avec un grand respect et une grande attention de la part de l’État, l’Ukraine, qui se respecte, valorise son peuple et défend ce qui lui appartient : son droit d’être ukrainienne. Où personne ne nous dictera jamais comment vivre, comment parler, qui aimer, à qui nous devons être reconnaissants, ni quels héros nous devons honorer » [souligné par l’auteur].

Le bureau de Nawrocki a réagi immédiatement, faisant monter d’un cran la tension : « La société ukrainienne s’est-elle déjà demandé si ses élites kleptocratiques souhaitaient réellement adhérer à l’Union européenne ? » a tweeté sur X Marcin Przydacz, responsable du service international de Nawrocki. « Ou peut-être est-il plus facile », a-t-il ajouté avec ironie, dans le style de Maria Zakharova ou peut-être de Dmitri Medvedev, « de voler tant que la situation reste floue – en attirant les gens avec la promesse d’une orientation pro-occidentale tout en rejetant simultanément sur tout le monde la responsabilité de l’absence de progrès dans les négociations ? Il est bien sûr plus facile de provoquer et d’attiser les tensions historiques [!] afin de ne pas avoir à rendre des comptes sur l’absence de réformes, l’absence de lutte efficace contre la corruption, l’absence de véritable désoligarquisation, l’absence d’améliorations réelles pour les entrepreneurs, l’absence d’État de droit, l’absence d’améliorations des infrastructures, et l’absence de bien d’autres choses que ces élites n’ont pas su mettre en œuvre au cours des trois dernières décennies… Veulent-ils vraiment [adhérer à l’UE], ou se contentent-ils d’alimenter des mensonges et de tromper leurs propres électeurs, qui sont de plus en plus désabusés face à un tel gouvernement ? »

Les responsables de l’UE, jusqu’à présent, ont préféré ne pas s’immiscer dans cet échange « diplomatique », tandis que le Kremlin jubile et se réjouit avec malice, à peu près de la même manière que ses trolls célèbrent la polémique sur Internet. Jusqu’à présent, seuls le Premier ministre et le ministre des Affaires étrangères polonais (adversaires politiques de Nawrocki) ont osé prendre la parole et appeler à la retenue, rappelant à tous qu’une guerre fait rage et que les conflits de ce type font le jeu de Moscou. Cet appel a été bien accueilli par la société ukrainienne, qui conserve une attitude positive envers les Polonais et la Pologne, mais on ne sait pas encore si les responsables politiques ukrainiens écouteront les experts et les intellectuels et modéreront un peu leurs gestes et leur rhétorique provocateurs.

Il est encore moins certain que cela ait un quelconque impact sur le président polonais, dont toute la carrière politique – depuis son accession controversée à la tête du Musée de la Seconde Guerre mondiale à Gdańsk et à la direction de l’Institut de la mémoire nationale, jusqu’à sa victoire électorale de l’année dernière, s’est construite sur un chauvinisme narcissique, une rhétorique conflictuelle et une ukrainophobie savamment dosée. Il est plus probable qu’il suive la voie qui lui a déjà valu le succès face à ses rivaux libéraux – et qu’il continue d’imprégner systématiquement la société polonaise d’intolérance, de xénophobie et de rancœurs historiques.

Au-delà des objections morales, une telle politique porte clairement ses fruits. Le dernier sondage d’opinion indique une hausse de 8,4 % de la popularité du président (passant de 46,8 % à 54,8 %) après un déclin lent mais constant depuis son accession au pouvoir. Ce résultat ne lui garantit pas encore, ni à lui ni à son parti, la victoire aux élections législatives l’année prochaine, mais il prouve clairement que le nationalisme reste un instrument efficace de mobilisation politique. Ses rivaux modérés, qui se sont abstenus de toute accusation anti-ukrainienne, ont obtenu des résultats bien moins bons dans ce même sondage. Seuls 38 % des personnes interrogées ont déclaré faire confiance au Premier ministre Donald Tusk (contre 58 % qui lui font défaut), et 43 % (contre 52 %) ont déclaré faire confiance à Radoslav Sikorski. Ces résultats ne sont guère surprenants puisque, selon un autre sondage d’opinion, les Polonais attribuent massivement (62 % contre 19 %) la responsabilité de la crise actuelle à Volodymyr Zelensky plutôt qu’à Karol Nawrocki.

Le professeur Slawomir Lukasewicz de l’UMCS soulève une question intéressante concernant le moment choisi par Nawrocki pour lancer son offensive : pourquoi l’a-t-il fait précisément maintenant, en mai-juin, alors qu’il y avait plusieurs autres occasions propices pour jouer la carte « anti-banderiste » ? Par exemple, en janvier dernier, quand Volodymyr Zelensky a donné le nom de Vasyl Kuk – le dernier commandant en chef de l’UPA – à une autre unité des forces armées nationales, le 190e Centre de formation aux systèmes sans pilote. Ou en mars, quand le gouvernement a approuvé la construction du Panthéon national et y a organisé la réinhumation d’Andriy Melnyk, le chef de la faction rivale de l’OUN décédé en 1964 au Luxembourg. Volodymyr Zelensky, qui a pris part à la cérémonie officielle, a souligné la continuité historique entre l’UPA et les forces armées ukrainiennes d’aujourd’hui, qui combattent héroïquement le même ennemi. Il a également annoncé la réinhumation éventuelle de Yevhen Konovalets, fondateur et chef (depuis 1929) de l’OUN, assassiné à Rotterdam en 1938 par un agent soviétique1. Rien de tout cela n’a toutefois suscité d’agitation à Varsovie, et ce n’est qu’en mai que Karol Nawrocki a mis en avant le geste malencontreux de Zelensky.

Il avait peut-être constaté une baisse de sa cote de popularité et décidé de la relancer à l’approche des prochaines élections législatives, en recourant aux moyens habituels, le dénigrement de l’Ukraine et de l’UPA, comme le laisse entendre le professeur Lukasewicz. Mais il pourrait également s’agir d’un problème de mots : les noms de Kuk, Melnyk ou Konovalets ne disent pas grand-chose au Polonais moyen sans explication supplémentaire, tandis que le mot « UPA » agit comme un drapeau rouge et, associé au terme « héros » (plutôt qu’à celui de bandits, de démons ou de criminels), remet sérieusement en cause le mythe de l’UPA en tant que mal primordial.

Quoi qu’il en soit, il est très improbable qu’un politicien populiste de ce type se satisfasse de concessions ukrainiennes qui ne vont pas jusqu’à l’acceptation totale et inconditionnelle de la version polonaise de l’histoire commune – ce qui est bien au-delà de ce que pourrait faire Zelensky et, même en Pologne, n’est pas entièrement réalisable. Ce que les Ukrainiens peuvent effectivement faire dans cette situation difficile, ce n’est pas d’apaiser le président polonais (ce qui serait de toute façon vain), mais d’essayer de ne pas lui donner d’arguments supplémentaires dans sa lutte contre ses « ennemis » intérieurs : le gouvernement libéral en place dirigé par Donald Tusk et son ministre des Affaires étrangères modéré et responsable, Radoslav Sikorski. La triste vérité est que les libéraux, qui font appel à la raison et au sens civique de la population, perdent souvent les élections libres face aux radicaux, qui jouent sur les émotions et les instincts primaires de la foule. La nouvelle coalition d’extrême droite, qui pourrait s’emparer de tous les pouvoirs en Pologne l’année prochaine, pourrait s’avérer bien plus désastreuse pour l’Ukraine que Nawrocki lui-même.

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Volodymyr Zelensky dépose une gerbe devant le mémorial des parlementaires polonais morts pendant la Seconde Guerre mondiale, au Sejm, à Varsovie, le 19 décembre 2025 // president.gov.ua

Commencer par l’essentiel

Zelensky manque peut-être d’expérience, mais il possède une bonne intuition et semble apprendre vite. Au moins, après le scandale de l’année dernière avec Trump et Vance dans le Cabinet ovale et son expulsion de la Maison-Blanche, il a rapidement et correctement compris que certaines notions telles que la solidarité, la justice, le droit international ou les valeurs démocratiques n’existent tout simplement pas dans l’univers de Trump, et qu’il est donc inutile de les évoquer ou de s’y fier. Il a appris à se comporter efficacement avec Trump et apprendra peut-être à se comporter ainsi avec Nawrocki – même si la tâche pourrait s’avérer plus difficile, car Nawrocki n’est pas seulement narcissique, mais aussi animé par des motivations idéologiques et, pire encore, l’Ukraine (c’est-à-dire pour lui le « nationalisme ukrainien » diabolisé, primordial et essentialisé) semble être au cœur de son idéologie particulière de chasse aux sorcières.

Il serait judicieux que les responsables ukrainiens prennent leurs distances par rapport à l’histoire hautement complexe, alambiquée et controversée de l’UPA, en laissant son étude aux historiens, ses crimes présumés aux juristes, et sa célébration ou commémoration aux communautés locales, et de préférence à des acteurs non étatiques. Cela s’impose tant pour des raisons normatives que pratiques. Sur le plan normatif, la célébration de l’UPA ne nous convient pas aujourd’hui d’un point de vue idéologique et ne correspond pas non plus à notre conception des pratiques politiques acceptables. La célébration inconditionnelle et généralisée de son héroïsme, ainsi que sa réhabilitation, sont tout aussi faux et erronés que sa diabolisation et son dénigrement généralisés. Il y a trop de complexités et de nuances qui nécessitent des explications détaillées, des clarifications et une mise en contexte ; même les Ukrainiens ne les saisissent peut-être pas pleinement, sans parler des étrangers qui, au mieux, ne savent rien de l’Ukraine, mais qui, le plus souvent, ont « entendu quelque chose » qui se résume à des spams propagandistes russes ou à des clichés occidentaux orientalisants.

Concrètement, les Ukrainiens n’ont ni le temps ni les ressources pour lutter contre tous les stéréotypes et expliquer toutes les nuances que la plupart des gens ignorent et, généralement, ne sont pas très désireux d’apprendre. Vivre avec des stéréotypes est confortable, apprendre est fastidieux, et remettre en question les idées reçues est laborieux. C’est un combat de titans que l’Ukraine, appauvrie et ensanglantée, ne peut mener.

Les Ukrainiens ont une priorité claire : survivre à la guerre génocidaire que la Russie mène contre eux en tant que nation. Survivre signifie, entre autres, ne pas gaspiller des ressources limitées pour des questions d’importance secondaire et des problèmes actuellement insolubles. Dans ce combat mortel, les Ukrainiens dépendent fortement de leurs amis et partenaires. Ils ne doivent pas les aliéner par un manque de respect, qu’il soit réel ou imaginaire. L’essentiel doit passer en premier, et tout le reste viendra après, une fois la guerre terminée.

Traduit de l’anglais par Desk Russie

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ryabtchouk bio

Mykola Riabtchouk est chercheur principal à l'Institut d'études politiques de Kyïv et chercheur invité à l'Institut historique allemand de Varsovie. Il a beaucoup écrit sur la société civile, la construction de l'État-nation, l'identité nationale et la transition postcommuniste. L’un de ses livres a été traduit en français : De la « Petite-Russie » à l'Ukraine, Paris, L'Harmattan, 2003.

Notes

  1. Pavel Soudoplatov, qui fit une brillante carrière au sein du KGB sous Staline, participa à l’organisation de la famine en 1933, et mourut dans son lit en 1996 (NDLR).

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