L’auteur rappelle l’histoire complexe des relations ukraino-polonaises, mais aussi les drames qu’ont vécus les Polonais après l’occupation allemande et soviétique en 1939, qui s’est accompagnée de la destruction des élites polonaises, ainsi qu’avec l’instauration du régime communiste après 1945 et le déplacement forcé des populations. Un texte synthétique qui permet de mieux comprendre « la mentalité » polonaise.
S’il est un mythe – non pas au sens d’image illusoire mais au sens d’allégorie – que bien des Polonais de toutes conditions partagent plus ou moins consciemment ou feignent de partager, c’est celui selon lequel, malgré tous ses défauts, la Pologne a été et reste d’une façon ou d’une autre « antemurale Christianitatis », c’est-à-dire « rempart chrétien » de l’Europe – pour son malheur autant que pour sa gloire. Les Polonais en voient traditionnellement l’illustration et la confirmation dans des événements historiques, comme la bataille de Vienne de 1683 (lorsque les troupes impériales, commandées par le roi de Pologne Jean III Sobieski, mirent un terme à la progression des Ottomans en Europe) ; comme le « Miracle sur la Vistule » du 15 août 1920, lorsque le maréchal Pilsudski arrêta l’armée de Toukhatchevski devant Varsovie, sauvant ainsi l’Europe de la déferlante bolchévique ; ou comme l’insurrection de Varsovie de l’été 1944 (même si elle fut un échec). Allaient aussi dans ce sens l’élection de l’archevêque de Cracovie Karol Wojtyła (Jean-Paul II) au trône pontifical (1978) et son voyage en Ukraine (juin 2001), ainsi que la participation capitale de la pensée politique polonaise au renversement de l’URSS et au redressement de l’Europe, notamment autour de Jerzy Giedroyc (né en 1906 à Minsk). Dans la revue Kultura, qu’il avait créée en 1947 et dirigea depuis Maisons-Laffitte jusqu’à sa mort en 2000, Giedroyc accueillait des auteurs de l’ensemble du « bloc de l’Est » (Ukrainiens, comme Bohdan Osadtchouk, Boris Levitski ou Ivan Rudnytsky, et Russes, comme Natalia Gorbanevskaïa ou Michel Heller).
Ce n’est donc pas seulement le sens humanitaire qui poussa tant de Polonais dès le 24 février 2022 à venir chercher à la frontière les milliers d’Ukrainiens (en majorité des femmes et des enfants) qui, venus de l’est pour la plupart, fuyaient l’ « opération spéciale » russe. Il y avait aussi là le sentiment d’une proximité de civilisation et, surtout, la conviction qu’il était urgent d’accueillir les Ukrainiens du bon côté du rempart et de contenir le plus loin possible à l’est un adversaire commun. Les Polonais ont toujours su qu’il était dans leur intérêt que l’Ukraine soit véritablement indépendante de la Russie, et ils n’ignorent pas que même les Russes les plus libéraux considèrent le plus souvent que les Ukrainiens ne constituent pas une nation et que l’ukrainien n’est qu’un dialecte russe.
Il faut dire aussi qu’après la chute de l’URSS en 1991, la frontière était devenue très poreuse, puisqu’en 2015, plus d’un million d’Ukrainiens vivaient déjà en Pologne dans le cadre d’une migration de travail. Depuis le 24 février 2022, ce sont trois millions de réfugiés ukrainiens qui ont franchi cette frontière. Un million d’entre eux se sont installés en Pologne, et un million environ, poussant plus loin, sont allés s’établir en Allemagne.
Au cours de l’histoire, les relations entre Polonais et Ukrainiens n’avaient certes pas été faciles. Attaché au modèle historique de la « République des deux nations » (Rzeczpospolita obojga narodow) – la « polonaise » et la « lituanienne » (cette dernière étant essentiellement peuplée de Slaves de l’est non moscovites) –, l’État polonais entendait traditionnellement conserver au sein d’une même « démocratie nobiliaire » des slaves orientaux que, depuis des siècles, les Polonais dominaient politiquement et culturellement. Rappelons qu’au XVIIIe siècle, le roi de Pologne régnait sur un territoire qui s’étendait jusqu’au Dniepr, où de richissimes magnats cultivaient le blé dans des latifundia dont, souvent, ils confiaient la gestion à des intendants juifs ou à des nobles de rang inférieur au leur (en Pologne, la noblesse, qui élisait le souverain, représentait 6 % de la population, contre moins d’1 % dans un pays comme la France). On pouvait certes dans l’ancienne Pologne être noble sans être polonais : les Wiśnowiecki, Sanguszko, Chmelnicki étaient à l’origine des boyards ukrainiens, les Rejtan, Radziwiłł et Sapieha des princes lituaniens ou biélorusses. Il y eut même des princes tatars. Pour être noble, il fallait aussi ne pas ignorer le latin et donc être passé par les collèges. Comme les jésuites en fondèrent un grand nombre à partir du XVIe siècle, ils y firent beaucoup de catholiques. Cela dit, l’équation « polak-katolik » n’a rien d’historique : le grand-duc de Lituanie ne se convertit au christianisme qu’à l’occasion de son mariage (1386) et, au XVIe siècle, la Pologne passait même en Europe pour être « refuge des hérétiques » (asylum haereticorum). Le célèbre Mikołaj Radziwiłł (1515-1565), dont la cousine Barbara avait épousé le roi Sigismond Auguste, était (comme nombre de nobles) calviniste, ce qui ne l’empêchait pas de siéger à la Diète et d’être électeur. Le roi de Pologne, lui, devait être catholique, et l’électeur de Saxe Frédéric Auguste Wettin dut abjurer le luthéranisme pour être couronné roi de Pologne et grand-duc de Lituanie (1709-1733).
En dehors des grandes familles, il existait, aux XVIIIe-XIXe siècles (notamment dans le cadre de l’Empire russe) une noblesse polonaise « déclassée », pauvre, voire très pauvre, et relativement nombreuse1 (un peu comme en Espagne). Pour montrer son rang, et pour qu’on ne l’assimile pas à un paysan, le noble ornait d’un portail classique en bois l’entrée de sa demeure et, quand il labourait son champ, plantait son sabre au bord de la route. Son grand souci était de ne pas déroger. Il en reste de nos jours encore, chez bien des Polonais, un attachement marqué aux formes extérieures du respect et aux bonnes manières (au risque de passer pour arrogants ou hypocrites aux yeux des étrangers). L’opposition « pan » / « cham » ( « monsieur » / « goujat ») est essentielle, et la politesse exige (en polonais comme en espagnol) que l’on s’adresse à son interlocuteur à la troisième personne du singulier, par « Pan » (Monsieur) ou « Pani » (Madame). Sinon, on se déclasse. En vue de s’aligner sur les usages soviétiques, les communistes polonais essayèrent bien, dans les années 1950, d’imposer le vouvoiement ( « wy ») et le vocable « towarzysz » (camarade) avant le nom de famille, mais, en dehors du Parti, cela n’a jamais pris. On notera que l’antisémitisme – en tout cas l’antisémitisme ouvertement manifesté en paroles ou en actes – est considéré comme la manifestation par excellence de la goujaterie (chamstwo). Nous en reparlerons.
Depuis la fin du XIXe siècle, comme un peu partout en Europe, ce sont davantage les classes aisées et instruites – civiles et militaires – qui, en Pologne, ont illustré le « bon ton », plus qu’une noblesse en voie de disparition en tant que telle. Ce sont ces élites qui conservaient l’idée polonaise, qui administraient le pays, qui occupaient les chaires universitaires et ecclésiastiques et qui encadraient l’armée. C’est pourquoi dès 1939, dès le début de la Seconde Guerre mondiale, aussi bien l’Allemagne nazie que la Russie soviétique se sont donné pour objectif de les faire disparaître. Effectivement, un pays sans élites sociales, intellectuelles, morales, politiques et professionnelles reconnues est plus facile à asservir qu’un pays administré et instruit. Dans la Pologne occupée pendant la guerre, c’est donc la classe moyenne cultivée, garante de la stabilité nationale, qui, relativement, a le plus souffert : entre 1939 et 1945, 37,5 % des personnes disparues avaient une éducation supérieure, 30 % une éducation secondaire2. Dès novembre 1939, les nazis lancèrent à Cracovie la SonderAktion Krakau : 184 professeurs de l’Université Jagellonne furent déportés à Sachsenhausen. Beaucoup n’en revinrent pas. Au même moment, à Lviv, le NKVD déportait massivement en URSS l’intelligentsia polonaise. C’était là le prélude aux massacres de Katyń qui, entre avril et mai 1940 allaient faire quelque 22 000 victimes, presque toutes des cadres de l’armée, de l’administration et membres de l’intelligentsia polonaise. Le but, chez les Nazis comme chez les Soviétiques, était bien le même : priver la Pologne de ses élites.
À la fin de la guerre, l’écrasement de l’insurrection de Varsovie puis l’entrée de l’armée soviétique au cœur de la Pologne mirent fin à la présence de l’autorité légitime – celle des institutions clandestines judiciaires et scolaires dirigées depuis Londres par le gouvernement en exil – abandonnant à leur sort une majorité de Polonais pauvres, désorientés, peu éduqués, terrorisés et pleins de ressentiments. Faits bien connus mais qu’il convient de rappeler ici : le déplacement des frontières nationales de quelque 200 km d’est en ouest entraîna des mouvements de populations considérables, et donc le chaos et une grande misère : en 1945, la Pologne avait perdu à l’est ses capitales régionales qu’étaient Wilno (Vilnius) et Lwów (Lviv), gagnant à l’ouest Wrocław (Breslau) et Szczecin (Stettin). Jusqu’à la fin de l’année 1946, quittant les territoires de l’est désormais rattachés à l’Ukraine, à la Biélorussie ou à la Lituanie soviétiques, environ 1 500 000 Polonais franchirent la nouvelle frontière. Beaucoup allèrent peupler, à l’ouest, les territoires pris à l’Allemagne. Ils y furent rejoints en 1947 par les villages entiers d’Ukrainiens déportés hors des régions polonaises de Rzeszów et Lublin dans le cadre de « l’Opération Vistule » (Akcja « Wisła »). Là, des dizaines de milliers d’Allemands s’étaient auparavant suicidés, parfois par familles entières3.
Déjà en 1943 et 1944 plus de 200 000 Polonais avaient fui la Volynie par crainte de la terreur qu’y faisaient régner les partisans ukrainiens, alliés ou non aux troupes du Reich. Environ 100 000 Polonais y avaient péri. La violence était si sauvage que, dans ces régions, l’Armée rouge fut parfois bien accueillie, car elle protégeait les populations polonaises contre les exactions. Cette gratitude cessa très vite, lorsque les troupes soviétiques multiplièrent les mesures de répression politique, les réquisitions, les vols et les viols. Il faut le dire, le soldat russe – affamé, épuisé et souvent profondément traumatisé – n’était souvent guère mieux loti que le civil polonais, même s’il jouissait du privilège de la force et avait donc, sur ce dernier, la priorité dans le pillage. Or, pour beaucoup de militaires soviétiques qui n’avaient pas eu l’occasion de s’enrichir en Allemagne, le pillage de la Pologne (autorisé par les autorités) était la dernière chance avant de rentrer en Russie : montres, bijoux, meubles, portes, chambranles de fenêtres, ils volaient tout ce qu’ils pouvaient emporter. Bien des Polonais, profitant de l’anarchie qui régnait, s’emparaient de ce que les Russes n’avaient pas trouvé ou avaient oublié de prendre. À Treblinka, les paysans polonais ratissaient le sol des fosses communes à la recherche de bijoux, l’idée étant que « là où il y a des Juifs, il y a de l’or ». Pour la même raison, il n’était pas rare que les personnes qui avaient abrité des Juifs pendant la guerre (au péril de leur vie et de celle de tous les membres de leur famille) fassent l’objet de chantage et de menaces de la part du voisinage – car « forcément », les Juifs les avaient récompensées. Quant aux Juifs réchappés des camps ou qui revenaient de l’étranger, ils se heurtèrent souvent à l’hostilité de populations locales ensauvagées.
Les victimes les plus faciles à détrousser, car elles n’avaient guère auprès de qui se plaindre, étaient, à l’ouest, les populations allemandes restées dans les « territoires recouvrés » (où il y eut même des « pogroms d’Allemands »4) ; à l’est du pays, ce furent les populations ukrainiennes, au motif qu’il était commode de les soupçonner d’avoir collaboré avec les nazis. Ce pillage généralisé laissa longtemps des traces : dans bien des familles polonaises, jusque dans les années 1990, on montrait parfois des bijoux, des couverts en argent ou des tableaux dont on taisait la date et les conditions d’acquisition. Tout le monde s’en doutait, mais ce n’était pas la peine d’en parler. Dans son autobiographie5, Sławomir Mrożek raconte comment son père, à la fin de la guerre, avisa à Cracovie un appartement vide, s’y installa avec une hache pour écarter les importuns et, quand les choses se furent calmées, y fit venir les siens. Au bout de quelques années, la situation se régularisa et la famille y habita légalement. Dans la Pologne des années 1944-1947, les pires bandits furent les miliciens, qui avaient pour eux la force des armes. Ils s’enrichissaient par tous les moyens et professaient généralement un antisémitisme aussi sommaire que féroce. Ce sont notamment eux qui, le 4 juillet 1946, incitèrent la populace à lyncher des Juifs de Kielce, dans un tristement célèbre pogrom qui fit 42 morts et 80 blessés6.
Bref, dans le chaos de l’immédiat après-guerre, ce sont les chamy, les « goujats », qui, un temps, tinrent le haut du pavé et risquèrent de corrompre toute la société en la tirant vers l’anomie. Le nouveau pouvoir installé sous la supervision de l’Union soviétique comprit le danger et, pour faire fonctionner le pays, s’appuya essentiellement sur ce qui restait des anciennes élites et sur l’intelligentsia rescapée des massacres. Avec des hauts et des bas, avec ou sans arrière-pensées et compromissions, le pan, devenu cadre dans la République populaire polonaise, et s’inspirant du modèle de la « démocratie nationale » conservatrice hérité d’avant-guerre7, finit en gros par l’emporter sur le cham. Sans pourtant qu’ait disparu la menace humiliante que continuait de faire peser ce dernier, illustré par S. Mrożek avec le sinistre personnage d’Edek dans sa pièce Tango (1964).
Depuis l’entrée de la Pologne dans l’Union européenne (2004), le pays s’est modernisé et considérablement enrichi. Les Polonais voyagent et consomment autant que les autres Européens. Ils tendent à penser comme eux. On peut donc dire que la Pologne que nous venons d’évoquer brièvement n’est plus, et que c’est une bonne chose. Mais le 24 février 2022 a rappelé à ceux des Polonais qui auraient eu tendance à l’oublier que l’Histoire ne s’efface que très lentement (l’oubli n’étant d’ailleurs pas nécessairement souhaitable), et qu’il est des contraintes de la géographie qui ne changent pas.
À lire également :
Mykola Riabtchouk, Invités – locataires – nuisances, Desk Russie, 26.10.2025.
Bernard Marchadier, né en 1948, est un traducteur, essayiste et spécialiste de la philosophie russe. Il anime un séminaire de philosophie russe à l’EHESS.
Notes
- On en comptait 340 000 en 1834.
- Voir Marcin Zaremba, Wielka trwoga, Cracovie, Znak, 2012, pp. 95-96. Rappelons qu’au total la Pologne a perdu pendant la guerre 20 % de sa population – soit environ 5 millions de personnes, dont près de 3 millions de Juifs et quelque 800 000 Biélorusses, Ukrainiens et Allemands.
- Ibid., p. 557.
- Ibid., p. 570.
- Baltazar, Autobiografia, Oficyna literacka, Noir sur Blanc, Varsovie, 2006, p. 106-107.
- M. Zaremba, op. cit., p. 262-263.
- Le philosophe Andrzej Leder (Prześniona rewolucja, Varsovie, Instytut Studiów Zaawansowanych, 2014, p. 58) fait observer que la rhétorique socialiste d’opposition au capitalisme moderne pouvait convenir à un esprit cultivé héritier d’une conception du monde traditionaliste.

