Les cendres de Kapotnia

Pourquoi les attaques massives de drones ukrainiens sur Moscou ne produisent-elles pas plus d’effet sur ses habitants ? C’est que la société russe est à ce point amorphe et docile, et ses élites apathiques, qu’elles sont prêtes à encaisser n’importe quel coup, des arrivées de drones et de missiles aux chars dans les rues de la ville, pourvu que cela ne les touche pas personnellement, ne les oblige pas à réfléchir, à tirer des conclusions, à entreprendre des actions collectives. Jusqu’à quand ?

Depuis deux semaines, une blague circule sur l’Internet russe : « La Russie et l’Ukraine entraînent Moscou dans leur guerre. » En effet, ces quatre années et demie de guerre à grande échelle sont passées presque inaperçues dans la capitale. La vie en ville, avec ses boulevards animés et ses festivals, ses gratte-ciel toujours plus nombreux et ses voitures de luxe, suivait son cours. La guerre se déroulait quelque part à la télévision, remportant de plus en plus de succès, visible sur les panneaux publicitaires de l’armée russe, mais il n’était pas de bon ton d’en parler dans la bonne société. Les opposants sont partis (après le début de la guerre, près d’un demi-million de Moscovites ont émigré, principalement des spécialistes qualifiés), les manifestants se sont tus et, au contraire, de nombreux bénéficiaires de cette guerre ont fait leur apparition, s’enrichissant grâce aux commandes de défense, à la substitution des importations, ou simplement en remplaçant ceux qui étaient partis – les sondages montrent que le soutien à l’ « opération spéciale » est plus important parmi les citoyens aisés, dont la concentration à Moscou reste invariablement élevée.

Les coûts de la guerre ont tous été supportés par les régions russes : c’est là qu’ont eu lieu la mobilisation massive et le gros du recrutement dans les forces armées par contrats (dans certaines régions de Sibérie, des villages entiers se sont retrouvés sans hommes), et c’est là aussi que revenaient les fameux « cargaisons 200 » : les corps des soldats tués, venant grossir les cimetières qui ne cessaient de s’étendre à la périphérie des villes de province. Depuis plusieurs années déjà, Internet et le réseau mobile y étaient régulièrement coupés, et certaines régions, notamment Koursk et Belgorod, qui avaient été partiellement occupées par les Forces armées ukrainiennes, ainsi que Rostov, située près du front, étaient même passées en état d’urgence militaire, avec des bombardements quotidiens et des dizaines de milliers de réfugiés. Dans ce contexte, Moscou poursuivait son existence sereine, à l’écart de la Russie et de cette guerre.

Il y eu aussi, dans la capitale, des passages isolés de drones, dont les débris ont brisé les fenêtres et les murs d’appartements et ont même, une fois, percé la coupole du Grand Palais du Kremlin ; à plusieurs reprises, les aéroports de Moscou ont dû interrompre leurs activités en raison d’alertes aériennes – mais cela ne semblait être rien de plus qu’un malentendu, à l’instar d’anomalies météorologiques, et la vie dans la capitale suivait son cours.

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Concert dans le parc Zariadié, à Moscou, en septembre 2025 // mos.ru

La réalité s’est abattue sur la ville, portée par les drones, dans la nuit du 18 juin. Ce jour-là, l’Ukraine a lancé environ 1 000 drones sur la Russie, dont 200 étaient dirigés vers Moscou.

Après avoir franchi avec succès le triple cordon de défense aérienne de la capitale, les drones ont attaqué la principale raffinerie de la région, située à Kapotnia, à 15 km du Kremlin, faisant exploser des réservoirs de pétrole et détruisant les installations de raffinage, de sorte que l’usine va rester hors service au moins jusqu’à la fin de l’année. Moscou a été envahie par une fumée noire et âcre, de la suie est tombée du ciel, et le monde entier a vu défiler les images du couvercle d’un réservoir de pétrole volant dans le ciel, tel un OVNI d’extraterrestres. Le président ukrainien Volodymyr Zelensky a déclaré que les images de Kapotnia en feu devaient faire « reprendre leurs esprits » aux Russes et leur faire comprendre que « si l’Ukraine brûle, votre Moscou brûlera aussi ».

L’incendie de Moscou est toujours un épisode majeur dans l’histoire russe, une sorte de mythe culturel. On se souvient de l’incendie épique de Moscou en 1812, qui dura une semaine, lors de l’invasion napoléonienne (la ville fut incendiée par les Russes eux-mêmes) ; moins connu est l’incendie de 1571, lorsque Moscou fut prise par le khan de Crimée Devlet-Girey : le feu détruisit complètement la ville, des dizaines de milliers de personnes périrent, tandis que le tsar Ivan le Terrible, avec son armée d’opritchniks, se tenait à 100 km de Moscou et n’envisageait pas de venir à son secours. Moscou brûla également en 1611, lorsqu’elle fut prise par les Polonais. L’incendie de Moscou dans la culture russe est l’expression d’un sacrifice suprême, d’une apocalypse, de la destruction d’un lieu sacré et, en ce sens, les lueurs de la Kapotnia en feu s’inscrivent dans la tradition culturelle et ont un effet symbolique important. Mais cela incitera-t-il les Russes à « reprendre leurs esprits », comme l’espère Volodymyr Zelensky ?

C’est une grande question. Comme on pouvait s’y attendre, les autorités ignorent ces frappes, qui ne s’inscrivent pas dans la logique d’une « opération spéciale », et se contentent de rendre compte des drones abattus et des travaux de réparation à la raffinerie. Quant à la population, elle filme, fascinée, les explosions et les incendies, en les accompagnant de jurons admiratifs. Dans ces vidéos, publiées par centaines sur Internet, il n’y a ni peur, ni désespoir, ni même le mot « guerre » – seulement la curiosité des témoins. Les gens perçoivent l’arrivée des drones comme des phénomènes naturels, à l’instar de la foudre ou de la grêle, et ne tentent aucunement d’établir un lien avec les frappes russes sur l’Ukraine, avec la responsabilité et la riposte. Il s’agit d’une réaction psychologique qui bloque le choc, désactive la réflexion et transforme l’individu en observateur passif. La société russe est à ce point amorphe et docile, et ses élites à ce point apathiques, qu’elles sont prêtes à encaisser n’importe quel coup, des arrivées de drones et de missiles aux chars dans les rues de la ville (si, par exemple, la révolte d’Evgueni Prigojine s’était étendue jusqu’à Moscou à l’été 2023), pourvu que cela ne les touche pas personnellement, ne les oblige pas à réfléchir, à tirer des conclusions, à entreprendre des actions collectives.

Dans une société atomisée, comme c’est le cas aujourd’hui en Russie, le choc engendre l’apathie et le fatalisme. « C’est le destin », disent les gens en levant les yeux vers le ciel. Au pire, ce sont les Ukrainiens qui seront considérés comme responsables de leurs malheurs, et non pas Poutine, qui a déclenché cette guerre. La réponse la plus probable aux frappes ukrainiennes sera donc une montée du patriotisme et un « ralliement autour du drapeau », et non des appels à un cessez-le-feu. Mais selon toute vraisemblance, le mécontentement et l’inquiétude resteront à l’arrière-plan : ils se dissiperont dans la société, les médias, les réseaux sociaux, les demandes de départ du pays, les éternelles plaintes des Russes dans leur cuisine, mais elles ne mèneront ni à des manifestations de masse, ni à des divisions au sein de l’élite, ni à un changement de pouvoir – les Russes n’ont pour cela ni l’énergie, ni les institutions, ni les mécanismes d’auto-organisation à la base. De plus en plus de drones et de missiles s’abattront sur Moscou, et les Moscovites tourneront de plus en plus de vidéos.

Tout cela rappelle une vieille blague soviétique, dans laquelle les Américains lancent une bombe atomique sur la Russie, mais celle-ci, en touchant le sol, n’explose pas : elle est aspirée dans un marécage dans un bruit de glouglou. Ou, pour donner une analogie historique plus pertinente, on peut se rappeler Berlin en avril 1945, lorsque la ville était déjà en ruines, mais que les gens continuaient, le soir, à se rendre dans les théâtres épargnés et aux concerts, en contournant les cratères d’obus et les décombres des maisons : l’Orchestre philharmonique de Berlin a donné son dernier concert en temps de guerre le 25 avril.

À Moscou, on n’est pas encore en avril 1945, mais la ville acceptera son destin avec la même résignation, quel qu’il soit.

Traduit du russe par Desk Russie

Lire l’original ici

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Sergueï Medvedev est un universitaire, spécialiste de la période postsoviétique, dont le travail s’enrichit des apports de la sociologie, de la géographie et de l’anthropologie de la culture. Il a remporté le prestigieux Pushkin Book Prize 2020 pour son livre The Return of the Russian Leviathan, qui a été largement salué aux États-Unis et en Grande-Bretagne, ainsi qu’en France (sous le titre Les Quatre Guerres de Poutine, Buchet-Chastel, 2020).

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