Mariées à la guerre

Journaliste et écrivaine, Ksenia Kirillova examine un forum de femmes russes dont les proches – maris, fils, frères – sont à la guerre. Elle constate leur loyauté inconditionnelle et leur totale acceptation de cette guerre, malgré une forte inquiétude pour le sort de leurs proches. Face à l’extorsion de l’argent et aux sévices dont souffrent les militaires de la part de leurs supérieurs, les femmes préfèrent se taire. La moindre plainte mettrait la vie de leur homme en grave danger. Il ne leur reste que des prières et des formules magiques. 

À première vue, il s’agit d’un simple forum féminin, comptant environ 350 membres, qui rassemble des personnes originaires de Russie et de l’est de l’Ukraine. Les femmes peuvent y partager leurs secrets de beauté, recommander les meilleurs spécialistes en FIV (fécondation in vitro), discuter de vitamines et de compléments alimentaires. Mais en plus de cela, la rubrique « Utile » du tchat contient des prières, des formules magiques et… des conseils pour éviter les tirs lorsqu’on s’approche de la zone de combat.

Les femmes qui discutent dans ce tchat sont les épouses ou les fiancées (plus rarement les mères) de ceux qu’elles appellent elles-mêmes les « SVOchniks » – les participants à l’« opération militaire spéciale » (SVO) menée par la Russie contre l’Ukraine. En analysant les messages du tchat du mois dernier, nous avons tenté de comprendre comment vivent ces femmes, à quoi elles rêvent et quelle est leur attitude face à la guerre.

Une loyauté inconditionnelle

Comme toutes les femmes ordinaires, les épouses de combattants attendent le retour de leurs maris et rêvent de la fin de la guerre. Pratiquement chaque nouvelle participante, lorsqu’elle rejoint le groupe de discussion, indique qu’elle « tient à peine le coup » et qu’elle est à bout de forces. Il est intéressant de noter que dans cette cinquième année de guerre à grande échelle, beaucoup de ces femmes pensent que « les combats prendront fin cette année ». Cette idée a été particulièrement souvent exprimée début juin – alors même que l’intensité des frappes ukrainiennes contre les raffineries russes allait croissant.

Un tel espoir serait logique si les femmes participant au tchat reconnaissaient la responsabilité de la Russie dans le déclenchement de la guerre et espéraient que la prise d’initiative par les Ukrainiens contraindrait le Kremlin à battre en retraite. Or, le tchat révèle un consensus absolu parmi elles : c’est précisément l’Ukraine qui est responsable de ce qui s’est passé. Aucune participante n’a jamais remis en cause les actions des autorités russes ni la nécessité de l’« opération militaire spéciale », et leurs critiques s’étendent tout au plus aux commandants de niveau intermédiaire ou aux recruteurs de militaires sous contrat. « Tant que Zelensky n’aura pas été écarté, rien ne prendra fin », commente laconiquement Dilyara pour résumer sa vision des causes de la guerre, en réponse aux espoirs de ses « amies dans l’adversité ».

Un autre paradoxe réside dans le fait que le désir de ramener leurs maris à la maison ne se traduit pas par une haine de la guerre en tant que phénomène – quelles qu’en soient les causes. On lit assez souvent dans le tchat que l’épouse d’un mobilisé ou d’un soldat sous contrat serait elle-même partie à l’opération militaire spéciale si elle n’avait pas un enfant en bas âge. « Je dis la même chose à mon mari : si notre enfant était plus âgé, je partirais moi aussi à l’armée », confie Oksana, de la région de Krasnoïarsk.

Parfois, cette loyauté revêt les traits caractéristiques du syndrome de Stockholm.

« Je m’appelle Elena, j’attends mon fils de retour de la zone d’opérations spéciales. En novembre 2025, il a été appelé sous les drapeaux, puis en janvier, il a signé un contrat et en mars, il a été envoyé en Ukraine. Il nous cachait tout ; nous n’avons tout appris que lorsque nous avons perdu le contact avec lui… Peu après avoir commencé à le rechercher, notre fils nous a appelés et nous a tout raconté. Bien sûr, nous étions sous le choc, car ce garçon n’a que 20 ans. À l’heure actuelle, il nous écrit et nous appelle tous les jours. Mais mon cœur de mère se brise en mille morceaux, je n’arrive pas à accepter que mon enfant soit à la guerre », écrit l’une des participantes au tchat.

Dans ce même message, elle indique que « les jeunes ont été manipulés psychologiquement, et ils ont remis toutes leurs primes à leurs commandants et à d’autres personnes », mais elle se rassure aussitôt en se disant que « l’essentiel, c’est qu’ils soient vivants et en bonne santé ». Elena ne manifeste aucune animosité envers les commandants ; en revanche, elle décrit la réaction de son mari qui, selon elle, ne cesse de lui répéter « qu’il est prêt à tout moment à signer un contrat et à suivre son fils aîné à la guerre ». Il est évident que la famille comprend que l’État a de fait enlevé leur enfant, mais elle ne voit d’autre issue à cette tragédie que de se joindre au massacre des Ukrainiens.

« Pourquoi tu ne t’es pas fait arracher le pied ? »

Une telle réaction s’explique moins par l’agressivité des membres de la famille du militaire que par une forme perverse d’adaptation psychologique à la situation. Souhaitant se convaincre du bien-fondé du choix de leur fils ou de leur conjoint, ou du moins du bien-fondé de son sacrifice, ces femmes n’osent pas remettre en question « l’œuvre de sa vie » : la guerre. Elles se montrent aussi solidaires que possible avec lui et justifient à la fois la guerre en tant que telle et la participation de leurs proches à celle-ci. Les épouses des militaires rêvent de retrouver leur bien-aimé, mais le seul moyen possible de le faire, dans leur situation actuelle, leur semble être de le rejoindre sur le champ de bataille.

Pour autant, ces femmes aimeraient bien ramener leurs maris à la maison, mais elles reconnaissent de plus en plus souvent que c’est pratiquement impossible. « Les filles, à votre avis, quelle est la probabilité qu’on laisse mon mari venir pour le mariage ? J’ai déjà récupérer le document de la mairie indiquant que le mariage aura lieu le 4 juillet, il reste un mois, mais la permission de congé n’a toujours pas été signée », se plaint Nastasia. « Le mien devait venir le 1er juin, on ne l’a pas laissé partir, et on ne sait absolument pas quand il sera autorisé à venir », lui fait écho Daria. « On a aussi refusé le congé à mon mari, il était venu en août de l’année dernière », ajoute Dilyara. « On a également dit au mien que ses congés avaient été annulés », ajoute sans optimisme une participante anonyme au tchat.

Les femmes reconnaissent qu’à l’heure actuelle, il est impossible non seulement d’obtenir des congés pour un militaire, mais aussi de faire valoir son droit à une mise en arrêt maladie pour blessure.

« Mon mari est sous contrat depuis 2025. Il a été blessé en début d’année, a subi une opération de la colonne vertébrale, il est actuellement à la maison en arrêt maladie… Nous essayons de faire valoir son invalidité, mais sans succès pour l’instant », se plaint Irina. « Nous aussi, nous avons essayé d’obtenir une révision de son statut : il a eu trois blessures, il ne restait plus qu’à consulter un médecin pour lui  attribuer une catégorie (d’invalidité), mais le lendemain, on l’a renvoyé là-bas, et c’est tout », ajoute son homonyme.

Pour certaines, l’espoir que leur mari soit blessé reste la seule chance de le revoir. « Ici, un ami de mon mari a perdu un pied, alors je lui dis : “Pourquoi lui, et pas toi ?” », avoue une participante anonyme au tchat. « Ne vous faites pas trop d’illusions. Je sais que même sans pied ni talon, on renvoie les gars au front, et pas seulement à l’arrière, mais aussi en première ligne. Et si, par miracle, il parvient à se faire réformer, il restera en service dans son unité jusqu’à la fin de l’opération militaire spéciale », ajoute une autre.

« Bien sûr qu’ils les renvoient », confirme Kristina. « Le frère de mon mari, gravement blessé, a été renvoyé au front. Il est actuellement en captivité. » Certaines participantes soulignent que même après la fin de l’« opération militaire spéciale », leurs maris ne rentreront pas chez eux, car « ils resteront pour nettoyer les territoires ».

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À l’occasion du 8 mars, les autorités locales offrent des fleurs aux épouses de militaires engagés dans la guerre contre l’Ukraine. Arkhangelsk, 2025 // pravdasevera.ru

« La guerre des esprits »

Il est assez révélateur de constater que les femmes dont les maris s’échappent brièvement de la guerre pour prendre des congés ou être hospitalisés suite à une blessure n’envisagent même pas la possibilité d’une désertion et espèrent obtenir leur radiation des listes conformément aux lois russes. Lorsque ces méthodes échouent, comme on pouvait s’y attendre, la famille renvoie sans broncher le mari à la guerre. Ce comportement s’explique si l’on s’intéresse à la motivation des « SVOchniks », telle que la décrivent leurs épouses. Il apparaît clairement que, pour la plupart des conjoints des participantes à ce tchat, la guerre était un choix conscient, et qu’il n’était pas dans leurs plans de s’en échapper.

Les épouses des militaires reconnaissent que certains partent au front en croyant pouvoir gagner facilement leur vie, mais toutes, sans exception, affirment que leurs proches étaient guidés par des motivations patriotiques ou, à la rigueur, par la fierté masculine et le désir de faire leurs preuves, à eux-mêmes comme aux autres. « On discutait avec mon mari, il m’a dit que tout homme qui se respecte ira défendre sa patrie », raconte Katerina. « Je suis allée voir mon mari, et il m’a déclaré avec fierté : “Tu es désormais l’épouse d’un officier ! » « Ouais !… Le mien n’arrête pas de dire qu’en contrepartie, plus tard, les enfants, les petits-enfants, etc., seront fiers de lui », renchérit l’autre Katerina.

De son côté, Kristina a publié un message très révélateur à ce sujet : « Le mien n’est pas parti pour défendre la patrie, mais pour se rééduquer… Notre fille est née, et on a commencé à se disputer, il s’est mis à faire des bêtises. Moi aussi, j’en faisais trop… Et puis on en est arrivés au point où il voulait partir là-bas, il avait peur que je le quitte, il voulait se montrer sous un autre jour. Et s’il n’y avait pas eu d’enfants, je serais partie moi-même le rejoindre au bout d’un mois, en hurlant comme une louve. Je lui disais qu’il n’avait pas besoin de me prouver quoi que ce soit, et il m’a répondu qu’on avait autant besoin de lui là-bas qu’à la maison. »

Ce message illustre de manière très éloquente plusieurs choses à la fois. Premièrement, comme l’a justement fait remarquer l’autrice pour enfants Macha Roupassova, c’est au sein de la famille qu’il faut chercher les origines de la décision de partir à la guerre. Deuxièmement, l’idée que la guerre est le seul moyen de prouver sa « virilité » est profondément ancrée dans l’esprit de nombreux Russes. Troisièmement, Kristina n’était pas la seule participante au tchat dont les maris avaient renoncé à rentrer chez eux. Au moins quatre autres hommes de cette discussion ont eu la chance, tant convoitée par d’autres, de revenir de la guerre, mais sont ensuite repartis au combat. Au moins l’un d’entre eux avait la possibilité d’être réformé pour cause de blessure, mais y a renoncé.

« Le mien s’est engagé comme volontaire pour l’argent ; à l’époque, nous ne nous connaissions pas encore. Sa mère s’occupait seule de ses quatre garçons. Il a été blessé, a touché des indemnités et s’est acheté un appartement. Puis, une fois rétabli, il a décidé de repartir, mais on lui a proposé un poste dans une unité, et c’est là que je l’ai rencontré. Au début, je n’étais pas non plus très enthousiaste face à son zèle, mais il m’a expliqué qu’il avait changé plusieurs fois de travail et que le service militaire était ce dont il avait besoin. Soit je m’en accommodais et on continuait à vivre ensemble, soit il continuait tout seul. Tous les contrats sont renouvelés pour un an ; mon homme, au printemps, a été prolongé pour cinq ans, “juste au cas où” », raconte l’utilisatrice sous le pseudonyme de « Yanotchka ».

L’histoire de Katerina est similaire : son mari est revenu de la guerre après avoir été blessé en 2022, mais en 2026, il a décidé de repartir. Chez une autre participante, le mari n’a tenu que quatre mois à la maison après sa démobilisation, puis il a signé un nouveau contrat. Il est assez révélateur de constater que les participantes au tchat considèrent que le désir de gagner de l’argent, la fierté masculine ou les disputes familiales sont des motivations tout à fait normales pour tuer des gens. Elles en parlent très ouvertement, sans chercher à dissimuler de telles déclarations sous un vernis patriotique. C’est une participante au tchat nommée Ouliana qui décrit le plus franchement les motivations des « SVOchniks ».

« Certains s’engagent pour l’argent… D’autres partent, comme le dit votre mari, parce qu’un vrai homme doit défendre la patrie ; d’autres encore, poussés par l’émotion, parce que leurs frères, amis, pères ou proches sont là-bas, et qu’ils doivent être à leurs côtés ! Et d’autres, aussi effrayant et brutal que cela puisse paraître, parce que là-bas, on peut tuer légalement. J’ai discuté personnellement avec un de ces types : un gars ordinaire, sans casier judiciaire, qui n’a jamais fait de prison, un sportif, mais il est en proie à une guerre dans son esprit, et ce dans le pire sens du terme », confie-t-elle.

C’est sans doute le seul message du tchat dans lequel on trouve une évaluation morale négative d’au moins l’une des motivations de la participation à la guerre : tuer pour le simple plaisir de tuer.

Rendez-vous dans la zone d’occupation

En somme, la quasi-totalité des participantes au tchat sont des femmes dont les maris ne peuvent ou ne veulent pas revenir de la guerre. Dans ces cas-là, il n’est pas rare que les épouses se rendent elles-mêmes vers le front. Certaines partent pour des visites de courte durée auprès de leurs proches, d’autres s’installent carrément dans la zone du front afin de pouvoir voir leurs maris plus souvent. Les destinations les plus prisées pour s’installer sont généralement Taganrog, Rostov-sur-le-Don ou encore les villes occupées de Donetsk et Marioupol.

Les voyages de ces femmes vers le front mériteraient à eux seuls un livre entier. Ils s’accompagnent de dangers bien réels : « Je m’appelle Natalia, j’ai 31 ans. J’attends mon mari depuis le début de l’opération militaire spéciale. Il y a deux ans, je suis allée le voir pendant un mois et demi. Là-bas, nous avons essuyé des tirs nourris, mais tout va bien, Dieu merci », raconte l’une des participantes. Les plaintes concernant le manque d’essence et les conseils d’apporter ses propres bidons de réserve sont monnaie courante. Dans certaines stations-service, on a demandé aux femmes de se procurer une carte spéciale pour l’essence. L’une des participantes a publié les impressions de voyage d’une de ses connaissances :

« Ce qu’ils appellent [à Taganrog] la plage municipale peut difficilement être qualifié ainsi : c’est un véritable désert. Je me suis surpris à penser que c’étaient les conséquences de l’Ukraine, puis je me suis dit : « Mais bon sang, on s’en fout de l’Ukraine ! Ça a toujours été à nous !… On a trouvé une aile de drone sur la plage, puis des pêcheurs ont repéré un drone entier dans l’eau…

En passant par Mariik [Marioupol], ce spectacle m’a encore frappé, car je n’y suis pas habituée… Des maisons détruites, Azovstal m’a impressionnée tant par sa taille que par son état de délabrement… La route, c’est quelque chose ! Je ne comprends pas comment, avec toute l’ampleur des travaux, on a pu laisser ce maigre bout de route dans un tel état… Et c’est par là que passe tout l’approvisionnement de la Crimée… Je suis sans voix. Il n’y a pas d’essence non plus. On ne donnait que 20 litres à la sortie de Djankoï, il m’en manquait 5 pour faire le plein. Après, il n’y avait plus d’essence du tout. La radio a annoncé la mise en place d’un rationnement en Crimée. »

Dans la rubrique « Informations utiles » du tchat, on trouve des instructions comme « Comment éviter d’être pris pour cible par un drone sur les routes de la RPD ». Néanmoins, à Marioupol et à Donetsk, le secteur de la location d’appartements à la journée est en plein essor, et des annonces concernant ces appartements sont régulièrement publiées dans le tchat. Soit dit en passant, des journalistes indépendants ont découvert qu’un tel service était déjà populaire auparavant, principalement pour fournir des services sexuels aux militaires russes. On constate désormais que, outre les prostituées, les épouses de militaires y ont également largement recours.

Rappelons que, le plus souvent, le « parc immobilier » destiné à ces services est constitué d’appartements confisqués à des Ukrainiens qui vivaient auparavant sur les territoires aujourd’hui occupés.

Le plus souvent, ces logements sont déclarés « sans propriétaire », et les véritables propriétaires ne peuvent contester ce statut que s’ils obtiennent un passeport russe et se présentent en personne devant le tribunal avec celui-ci. Or, même les détenteurs d’un tel passeport se trouvant hors de Russie ne parviennent pas toujours à passer les procédures de « filtrage » longues et humiliantes lorsqu’ils tentent de rentrer chez eux. Toutefois, comme on pouvait s’y attendre, ces détails ne préoccupent guère les épouses des « SVOchniks ».

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Annonce de location d’un appartement à Marioupol occupée, publiée dans le groupe de discussion // Capture d’écran

Dénonciations et prières

Outre les instructions pour éviter les frappes de drones, l’onglet « Utile » contient à la fois des prières chrétiennes, des formules occultes et un mélange des deux. Les femmes qui n’osent pas se rendre à leurs rendez-vous avec leurs maris sous les tirs préparent activement des colis à leur intention, qui contiennent presque toujours des peluches arborant des symboles militaristes et vêtues d’un uniforme de couleur kaki.

Il est intéressant de noter qu’après que Alexandre Douguine et les députés russes ont déclaré la guerre à Tchebourachka, le personnage de fiction enfantine préféré de la génération post-soviétique, en l’accusant respectivement de libéralisme, de l’effondrement de l’Union soviétique et de la dépravation des enfants, les épouses « patriotiques » des militaires préfèrent envoyer à leurs maris des ours et des lièvres « neutres », qui ont pourtant l’air très belliqueux.

Lorsqu’elles ne sont pas occupées à rassembler les colis, certaines participantes au tchat n’hésitent pas à rédiger des dénonciations contre certains fonctionnaires qui se seraient exprimés sans le respect dû à l’égard des « combattants de l’opération militaire spéciale ». C’est précisément ce sujet qu’a abordé Ioulia, une participante au tchat, en indiquant qu’elle caressait depuis de nombreuses années le rêve de « rouvrir le dossier et punir cet homme ». Une autre participante, Anna, a proposé en réponse d’adresser une plainte au Comité d’enquête, exprimant l’espoir que celui-ci « ne laissera pas passer » ces propos séditieux et ajoutant qu’elle-même y avait déposé une plainte contre son ex-mari au motif que, contrairement à son mari actuel, il pouvait quitter librement le territoire de l’unité militaire.

Toutefois, les participantes au tchat reconnaissent elles-mêmes que ces dénonciations ne renforcent pas la popularité de leurs maris, ni la leur. Dans leurs échanges, on trouve souvent des plaintes concernant l’incompréhension de la part de leurs amies, « dont les maris ne sont pas militaires », sans parler des personnes extérieures. Les plaintes concernant la solitude sont également assez courantes dans ce genre de tchats. En réalité, les familles des militaires forment une sous-culture distincte et fermée, qui ne trouve ni soutien ni même de sympathie de la part des Russes lambda.

Il est également assez révélateur que ces femmes soient prêtes à dénoncer quiconque s’exprime à l’égard de leurs « héros » sans le respect qui leur est dû, mais qu’elles aient peur de signaler les extorsions et les abus dont leurs maris sont victimes de la part de leurs propres commandants, bien qu’elles en soient parfaitement informées.

Elena, déjà mentionnée, dont le fils conscrit a été convaincu de signer un contrat avant que ses commandants ne s’approprient l’intégralité de ses indemnités, avoue :

« Je voulais m’adresser au parquet quand j’ai appris que toutes les indemnités de mon fils s’étaient évaporées. Mais, heureusement, j’ai rencontré une autre maman, et elle m’a dit de ne surtout pas faire de vagues. Sinon, ils l’annuleraient [expression qui signifie “liquider” quelqu’un] à la première occasion. »

« Cela fait près de quatre ans que j’attends mon mari, et au début, nous avons essayé, avec d’autres femmes, de nous rebeller, d’écrire quelque part. Mais ensuite, quand nous avons appris l’existence de “l’annulation”  et des trous où les soldats pourrissent à la moindre plainte, le sujet a été clos. Mon mari nous a formellement interdit de nous mêler de quoi que ce soit et de se plaindre. Il se passe des choses incroyables là-bas. De la justice sommaire et des amendes officieuses jusqu’à l’envoi dans des endroits d’où l’on ne revient pas. C’est pourquoi nous nous taisons, nous attendons et nous rendons grâce à Dieu tant que notre homme est en vie », a déclaré Oksana, décrivant avec une extrême précision la situation au front.

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Funérailles d’un contractuel russe tué dans la guerre contre l’Ukraine, dans un village de la région de Saratov, en juillet 2025 // Versia Saratova

De quoi d’autre parlent les épouses des militaires russes ?

Les questions relatives aux décès et aux difficultés d’identification des corps, qu’évoque souvent Macha Roupassova, sont, aussi surprenant que cela puisse paraître, relativement rarement abordées dans ce tchat en particulier ; elles sont toutefois présentes sous une forme ou une autre. Plusieurs participantes se sont plaintes que leurs maris n’avaient plus donné de nouvelles depuis longtemps, et deux d’entre elles ont déjà reçu une notification officielle indiquant que leur conjoint était porté disparu. Et presque chacune d’entre elles a des connaissances dont les proches ont déjà péri dans cette guerre. En discutant de ces cas, les participantes se souviennent que certaines familles ont exigé que les cercueils soient « ouverts » et refusaient d’enterrer les dépouilles sans identification par l’ADN. Parallèlement, on entend souvent des plaintes selon lesquelles les échantillons d’ADN envoyés par les proches ne parviennent pas aux bureaux de recrutement et aux unités militaires.

Selon les participantes, les personnes recrutées dans les colonies pénitentiaires ont eu plus de « chance » à cet égard, car leurs échantillons d’ADN ont été conservés dans la base de données du Service fédéral pénitentiaire (FSIN). Cela dit, les femmes soulignent par ailleurs que les militaires de la catégorie « B », comme on désigne les anciens détenus, sont traités « comme du bétail », on ne les considère pas du tout comme des êtres humains. Ces personnes ne se distinguent pas non plus par leur « longévité au combat ».

« Un de mes amis a aussi été incarcéré, il s’est engagé au ministère de la Défense, et au bout d’un mois, il était déjà mort », raconte Natalia. « Le mari d’une de mes amies a tenu sept jours de service… après être sorti de la maison d’arrêt », ajoute Ekaterina, établissant un nouveau « record ».

Un autre problème, largement débattu par les participantes au tchat, est la crainte que leurs maris, qui se trouvent « sur le terrain », les trompent avec des prostituées, voire se trouvent une maîtresse attitrée. Compte tenu des références à des exemples similaires déjà connus, leurs craintes ne sont pas infondées.

« Les filles, j’ai récemment appris avec une amie que le mari d’une de nos connaissances vit à Donetsk depuis trois ans avec une fille du coin », a confié Anna. « C’est une situation difficile… Moi aussi, je crains que mon mari, qui est en zone d’opération spéciale, ne me trompe avec des prostituées », ne cache pas Irina. « Ma cousine se trouve dans la même situation : elle l’attend à la maison, mais lui vit avec une autre femme dans la république de Louhansk, et elle est au courant », raconte Nadejda. « Ici, il y a beaucoup de collègues qui s’amusent, certains ont abandonné leur famille, d’autres mènent une double vie », résume Kristina.

La discussion sur les indemnités occupe également une part importante des conversations dans les tchats. Les femmes soulignent que, dans les faits, les versements sur carte bancaire divergent parfois des barèmes officiels figurant dans l’espace personnel du militaire. Mais les tentatives pour découvrir la vérité se heurtent à la crainte, déjà mentionnée, de déposer des plaintes.

Dans l’ensemble, on peut dire que ces tchats constituent un exemple effrayant de normalisation de l’anormal. Il ne s’agit pas seulement du fait que la décision de partir dans un pays étranger pour tuer des gens pour de l’argent ou par désir de « prouver quelque chose » à sa femme est perçue comme quelque chose de naturel. Le détournement des indemnités, les « annulations », l’intimidation et les pressions deviennent tout aussi naturels aux yeux de ces femmes. Ces femmes ont appris à considérer cette situation comme la seule possible et s’y sont résignées avec une facilité déconcertante. Or, plus elles s’enfoncent dans ce monde perverti, plus leurs chances de revenir à une vie normale, même dans un avenir lointain, s’amenuisent.

Traduit du russe par Desk Russie

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Ksenia Kirillova est journaliste d’investigation, analyste et écrivaine, née dans l’Oural. Spécialiste de la société russe, des mécanismes de la propagande du Kremlin, du soft power et des opérations d’influence russes, elle collabore depuis de nombreuses années avec plusieurs centres de recherche et médias internationaux, dont l’Atlantic Council, Radio Free Europe/Radio Liberty, Homeland Security Today et le Kyiv Post.

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