Le célèbre hebdomadaire britannique The Economist a publié, le 9 juillet de cette année, le texte de l’oligarque russe Andreï Melnitchenko consacré à l’avenir de la Russie à l’issue de sa guerre contre l’Ukraine. Pour The Economist, cet homme « pourrait changer la Russie ». Pour Françoise Thom, il s’agit d’un « opus où le milliardaire prête sa voix au Kremlin ». Melnitchenko énumère des scénarios catastrophe au cas où les intérêts de la « souveraineté » russe ne seraient pas respectés. L’historienne rappelle que cette notion de « souveraineté » à la russe est à l’origine de la guerre : pour la Russie, c’est un droit d’ingérence sans limites.
Or ce tyran seul, il n’est pas besoin de le combattre, ni de l’abattre. Il est défait de lui-même, pourvu que le pays ne consente point à sa servitude. Il ne s’agit pas de lui ôter quelque chose, mais de ne rien lui donner. Pas besoin que le pays se mette en peine de faire rien pour soi, pourvu qu’il ne fasse rien contre soi. Ce sont donc les peuples eux-mêmes qui se laissent, ou plutôt qui se font malmener, puisqu’ils en seraient quittes en cessant de servir. C’est le peuple qui s’asservit et qui se coupe la gorge ; qui, pouvant choisir d’être soumis ou d’être libre, repousse la liberté et prend le joug ; qui consent à son mal, ou plutôt qui le recherche…
Étienne de La Boétie, Discours de la servitude volontaire (1546-1548)
Si les hommes du Kremlin ont de quoi s’inquiéter devant la tournure récente des événements en Russie, ils peuvent se consoler avec une certitude : leur capacité de brouiller l’entendement des experts occidentaux est intacte. En témoigne le buzz médiatique qu’a provoqué l’opus de l’oligarque Andreï Melnitchenko publié à grand fracas dans la respectable revue The Economist, dont le numéro du 9 juillet 2026 porte le titre « The man who would change Russia ». Voyons de qui on nous demande d’attendre un changement en Russie.
Mais d’abord, pourquoi Melnitchenko ? Le rédacteur de The Economist Arkadi Ostrovski met en avant l’ascension brillante du personnage, son background de physicien spécialiste de la mécanique quantique, l’intuition qui l’a conduit à investir dans des secteurs négligés par les requins de l’ère Eltsine, le charbon et les engrais. Pendant des années, Melnitchenko a mené une vie d’oligarque russe typique, faisant de l’argent en Russie, vivant en France et en Suisse, épousant une Serbe, se prélassant sur son yacht de 119 mètres, bref, le type du milliardaire « globalisé » évoluant à son aise dans l’internationale des très riches. Mais patatras ! Le président Poutine se met en tête de jouer au « rassembleur des terres russes » et d’accélérer la « nationalisation des élites » entreprise en 2012. En février 2022, il lance une offensive contre l’Ukraine. L’Occident déchaîne le bazooka des sanctions. Melnitchenko est dans le champ de tir, il fait partie de « l’entourage proche de Poutine ».
À partir de 2023, l’horizon s’assombrit plus encore. Melnitchenko n’a pas seulement les sanctions occidentales à craindre, il redoute désormais la rapacité de la camarilla du Kremlin. Il se replie vers la Russie pour protéger ses actifs. En août 2023, le parquet entame une procédure de nationalisation de l’une de ses sociétés, Sibeko. Melnitchenko comprend le message. Selon The Economist, il verse 32 milliards de roubles – une somme équivalente au prix d’achat de Sibeko – au projet éducatif Sirius, parrainé par Poutine. La société Sibeko est sauvée – provisoirement. Melnitchenko comprend qu’il faut en faire plus. En mai 2025, il a une rencontre privée avec Vladimir Poutine, qui aurait duré plus d’une heure. C’est l’occasion pour Melnitchenko de se livrer à une autocritique abjecte. Il remercie le président Poutine de lui avoir ouvert les yeux. Il s’est convaincu que la principale erreur de l’élite russe avait été de dissocier son propre destin de celui de la Russie, car « on ne peut pas avoir un pays pour faire de l’argent et un autre pour la sécurité, l’avenir de sa famille et sa vie tout court ». Poutine boit du petit lait. Melnitchenko n’a plus qu’à prouver que son repentir est sincère.
L’opus publié par The Economist, dans lequel le milliardaire prête sa voix au Kremlin, est la démonstration de son empressement à remplir « les tâches confiées par le parti et le gouvernement », comme on disait à l’époque soviétique. Nombre de politologues russes émigrés sont convaincus que l’article signé par Melnitchenko a été rédigé au sein de l’administration présidentielle de Vladimir Poutine. Et en effet, tous ceux qui sont familiers avec la propagande du Kremlin y retrouvent des leitmotivs qui ne laissent aucun doute.
À commencer par la justification de l’agression contre l’Ukraine. Dans une interview au Financial Times en 2023, Melnitchenko imputait déjà le déclenchement de la guerre à l’Occident qui, selon lui, avait décidé que la Russie n’était « qu’une station-service rouillée », et au président ukrainien Volodymyr Zelensky, qui avait « provoqué un voisin puissant et agressif ». Aujourd’hui encore, notre homme prend soin de passer sous silence le rôle moteur de Poutine dans la destruction de l’ordre international : « Le monde moderne a perdu le mécanisme qui permettait jadis aux grandes puissances de coexister au sein d’un système de sécurité unifié sans contester leur statut respectif. Lorsque ce mécanisme cesse de fonctionner, des considérations morales se substituent à l’architecture de sécurité et la punition est confondue avec la stratégie. » Sus aux considérations morales, aux sanctions ! Melnitchenko prend pour alibi sa formation scientifique pour nier la liberté humaine. L’invasion de l’Ukraine doit être perçue comme un phénomène météorologique : « Je ne suis ni un homme politique ni un idéologue. Les hommes politiques sont guidés par la volonté ; les idéologues par la foi. Mon univers est constitué de systèmes matériels complexes : la circulation des ressources naturelles, leur transformation en engrais et en électricité, la logistique qui organise ces flux et les horizons de planification à long terme. » Mais quand même, la faute est à l’Occident qui a lassé la patience du Kremlin : « À la suite des bouleversements politiques survenus en Ukraine en 2014, la Russie a conclu que la diplomatie avait épuisé toutes ses options et s’est alors tournée vers l’action – d’abord en Crimée et, huit ans plus tard, dans quatre régions de l’est et du sud de l’Ukraine. »
L’Ukraine doit être un pays à souveraineté limitée dans la mesure où Kyïv est sommé de reconnaître à la Russie le droit de faire ce qu’elle veut, y compris en Ukraine : « La souveraineté ukrainienne est réelle. Mais la sécurité de l’Ukraine est tout aussi précaire si elle repose sur le déni constant du droit souverain de la Russie à agir de manière indépendante. Un voisin dont les intérêts sont connus et dont le coût du respect des obligations est prévisible offre un niveau de sécurité radicalement différent de celui d’un voisin animé par un esprit de revanche ou un sentiment obsidional. » Cette dernière phrase est intéressante car elle laisse entendre que la Russie envisage une défaite : l’Ukraine aurait alors à craindre un voisin en proie à l’« esprit de revanche ».
Le mot-clé de l’opus de Melnitchenko (bien peu scientifique) est celui de « souveraineté ». Les autorités russes ont eu raison de mettre en garde contre l’intégration mondiale, explique Melnitchenko, « non pas parce que la mondialisation n’existait pas, mais parce qu’elle n’a jamais été neutre ». « La déconnexion de la Russie d’avec les systèmes mondiaux – financiers, technologiques, juridiques et éducatifs – a confronté les classes créatives et professionnelles russes à un choix inattendu : soit émigrer complètement, rompant définitivement tous les liens avec la Russie, soit revenir à la question qu’elles avaient évitée pendant trois décennies : comment construire leur propre monde au sein de la Russie, selon leurs propres règles et conformément à leurs propres normes. Les restrictions sévères – pressions militaires, sanctions économiques, guerre de l’information – nous contraignent à agir avec la plus grande efficacité possible. Or cette efficacité n’est possible que si tous les secteurs de la société collaborent. » Car « leurs intérêts convergent sur l’essentiel : la préservation de la souveraineté. » Les choses sont claires : « Le débat occidental contemporain sur la Russie d’après-guerre, malgré toute la diversité des formulations politiques, se résume finalement à un seul objectif : la destruction de la souveraineté russe ou sa limitation radicale. » Ici les propagandistes du Kremlin tiennent littéralement la plume de notre oligarque. Le mot « souveraineté » est entendu dans le sens poutinien : la souveraineté est la capacité pour la Russie de faire n’importe quoi sans risquer des mesures de rétorsion. À partir de 2018, Poutine était fermement convaincu que la Russie, avec ses armes de l’apocalypse, était enfin souveraine, c’est-à-dire qu’elle pouvait tout se permettre, y compris détruire l’ordre international, tout comme elle faisait fi du droit de propriété chez elle. Pourquoi ce concept semble-t-il de nouveau occuper la première place dans les préoccupations des idéologues du Kremlin ? C’est que la Russie est en train de comprendre, les sanctions ukrainiennes aidant, que sa « souveraineté » était illusoire. Finis les beaux jours où elle pouvait impunément faire pleuvoir les drones et les missiles sur Kyïv. Aujourd’hui l’Ukraine répond du tac au tac. Plus d’impunité. Pour le Kremlin, le coup est dur. Afin de rétablir cette « souveraineté », il faut mettre fin à la capacité de rétorsion de l’Ukraine, et donc inciter les Occidentaux à empêcher l’Ukraine de frapper le territoire russe, comme c’était le cas dans les heureuses années du début de la guerre. Tel est l’objet immédiat de l’opus que nous avons sous les yeux.
Les idéologues du Kremlin ont recours au moyen ultime qui a toujours réussi : le chantage. « Quatre scénarios concernant l’avenir de la Russie après la guerre sont actuellement débattus en Occident » écrit Melnitchenko. « Le premier scénario envisage une Russie humiliée, reléguée définitivement à la périphérie du monde occidental. À long terme, cela engendrerait un revanchisme agressif. Dans le second scénario, la Russie se retrouve dans l’orbite de la Chine. Le troisième scénario est la désintégration de la Russie, qui deviendrait très rapidement incontrôlable. S’ensuivrait une lutte pour le contrôle de l’arsenal nucléaire, des ressources, des frontières et de l’héritage historique. » Ce serait la fin de la dissuasion nucléaire. « Le scénario final est celui d’une forteresse assiégée, d’un État fermé. Dans un état d’urgence permanent, la technologie, la science, le capital et la confiance du public ne peuvent se développer. »
Le risque d’escalade nucléaire est réel, insiste notre homme. Bref, pour échapper à ces scénarios apocalyptiques, les Occidentaux doivent se résigner à soutenir une Russie souveraine, en clair, empêcher les mesures de rétorsion pratiquées par l’Ukraine. Ils doivent accepter que « la question de la voie de développement interne de la Russie ne puisse être résolue de l’extérieur ». Et d’enfoncer le clou : « La manière dont la Russie organise son processus politique et les objectifs qu’elle poursuit en orientant sa souveraineté sont des questions qui ne peuvent être résolues qu’en Russie même, sans considération pour les préférences extérieures. Toute tentative de contrôle de ce processus depuis l’extérieur est non seulement vouée à l’échec, mais aussi contre-productive : elle détruit la condition même – la souveraineté – sans laquelle une paix durable est fondamentalement impossible. Il faut accepter cela non par sympathie pour la Russie, mais parce qu’il n’existe aucune autre solution. » En un mot, « la destruction de la souveraineté ne résout pas le problème de sécurité ; elle élimine le seul mécanisme permettant de résoudre ce problème. »
Mais l’Occident doit être sans illusions : « Pour les acteurs extérieurs, le choix ne se situe pas entre une Russie amie et une Russie hostile. Le choix se situe entre une Russie dont le comportement est prévisible et une Russie dont l’avenir est incertain. » Melnitchenko oublie de préciser pourquoi le pouvoir russe est « imprévisible » : justement parce qu’il est despotique. Vouloir un régime prévisible en Russie, c’est vouloir une révolution.
Ce texte doit être décrypté à plusieurs niveaux car ses objectifs sont multiples. Le premier message envoyé par le Kremlin est le choix du personnage chargé de cette « opération psychologique spéciale » : un oligarque repenti, un homme autrefois intégré dans la jet set internationale, que la guerre a détourné du « cosmopolitisme sans patrie », comme disait le camarade Staline. Son autocritique abjecte a pour but de faire comprendre aux Occidentaux qu’ils ont tort de compter sur une rébellion des élites. Le régime poutinien étale sa puissance comme le faisait le régime stalinien, en forçant ses victimes à s’accuser elles-mêmes tout en proclamant que le vojd était infaillible. On nous signifie que les grands du régime font bloc derrière Vladimir Poutine et brûlent de participer à sa guerre totale. Le blogueur Maxime Katz a raison de souligner la différence entre un milliardaire américain et un oligarque russe. L’Américain est un sujet politique, il finance le candidat de son choix, il influence les législateurs du Congrès etc. Le Russe est une créature qui vit dans la terreur, qui « n’ose pas se gratter le nez sans l’autorisation de Poutine », selon l’expression imagée de Katz ; il peut se voir confisquer toute sa fortune du jour au lendemain, voire être défenestré. Les prétendues confidences de Melnitchenko respirent cette servitude volontaire.
Le second objectif est encore plus important. Il s’agit de dicter et de contrôler les cadres conceptuels dans lesquels est pensée la Russie à l’heure actuelle, afin que les Occidentaux n’envisagent pour l’après-Poutine qu’une seule formule : le maintien à tout prix de l’autocratie moscovite. Car au fond, le terme de « souveraineté » ne veut pas dire autre chose dans la conception des idéologues du Kremlin.
Cette dernière entreprise semble en bonne voie de réussite car l’on constate qu’aucune des assertions douteuses de cet opus n’a été relevée en Occident, à part l’insinuation que l’Occident était responsable de la guerre contre l’Ukraine. Personne n’a épinglé la flagrante contre-vérité centrale de ce texte. C’est au moment où la Russie s’est senti « souveraine », vers 2008, qu’elle a entrepris de démolir l’ordre international, avant de se lancer dans le chantage nucléaire explicite (dès 2018). Contrairement à ce qu’affirme Melnitchenko, la « souveraineté » proclamée de Moscou est devenue un risque majeur pour la communauté internationale. C’est l’ivresse de ce sentiment de « souveraineté » qui a rendu la Russie imprévisible. Tant que la Russie était dépendante économiquement de l’Occident, elle se contentait de manœuvres sournoises pour saper « l’hégémonie occidentale ». Dès qu’elle a cru avoir les mains libres, elle est devenue un facteur majeur de déstabilisation. Il s’ensuit qu’une décentralisation de la Fédération de Russie, c’est-à-dire la liquidation de la matrice autocratique moscovite, est sans doute la meilleure formule permettant d’assurer la sécurité européenne. Sans la prédation exercée par Moscou, les provinces de Russie deviendront prospères et l’enrichissement de la masse de la population russe stabilisera le pays bien mieux que le maintien de la dictature mafieuse exercée par la capitale, qui ne tient que par le lavage de cerveau xénophobe et belliqueux infligé à la population. L’objectif des Occidentaux doit être de transformer les serfs russes actuels convaincus que rien ne dépend d’eux en citoyens s’impliquant dans la chose publique. La Russie est une vaste colonie de la métropole moscovite. Les Russes ne s’émanciperont que s’ils apprennent le self government à l’échelle locale. La première mesure de réforme politique adoptée au moment de l’après-Poutine doit être l’élection réelle de gouverneurs et de maires parmi des candidatures multiples et sans ingérence de Moscou.
Passons aux quatre scénarios de cauchemar évoqués par le porte-plume du Kremlin. Le premier, « une Russie humiliée, reléguée définitivement à la périphérie du monde occidental » devrait réjouir les autocrates moscovites puisqu’ils n’auraient plus à craindre les « ingérences » des rapaces occidentaux, la Russie étant abandonnée à elle-même, autorisée à végéter tout à son aise et isolée de l’Occident maudit. Mais ce scénario ne convient pas aux dirigeants du Kremlin qui n’ont pas abandonné leur projet d’hégémonie en Europe. Attention, nous disent-ils, cette Russie sera revancharde et dangereuse. À quoi on peut répondre : en quoi serait-elle différente de la Russie poutinienne des vingt dernières années ? La Russie s’est elle-même « reléguée à la périphérie du monde occidental », c’est son choix. L’Europe en a pris acte. De quoi le Kremlin se plaindrait-il alors qu’il ne cesse de prêcher qu’il faut se couper de la contamination délétère de l’Occident ?
Le second scénario évoqué, une Russie « dans l’orbite » de la Chine, appelle le même commentaire. N’est-ce pas le désir de Poutine qui a tout fait pour se brouiller avec une Europe pourtant on ne peut plus complaisante, au risque de livrer la Russie pieds et poings liés au géant chinois ? Ce scénario ne plaît pas aux élites russes habituées à considérer les relations économiques comme un vecteur d’influence de Moscou, un moyen de créer au sein des pays européens une dépendance vis-à-vis de la Russie, une clientèle pro-russe. Avec la Chine c’est le contraire qui se produit : la Russie est vassalisée par la Chine à pas de velours, Pékin achète les élites russes comme Moscou avait coutume d’acheter les responsables européens. Écoutons l’homme d’affaires Dmitri Potapenko, « Nous avons voulu nous débarrasser de l’occidentalocentrisme et nous sommes tombés dans le sinocentrisme […]. Mais il y a une différence de poids : pour la Chine nous sommes du menu fretin, nous n’intéressons la Chine ni économiquement ni politiquement. L’Europe est un partenaire plus avantageux pour nous parce que nous sommes plus grands qu’elle […]. Elle nous permet de développer notre puissance. Avec Xi nous perdons notre indépendance et il nous remarque à peine… »
Le scénario le plus redouté au Kremlin est celui d’une désintégration de la Russie, qu’il faut plutôt comprendre comme une émancipation des provinces russes de l’emprise mortifère de Moscou. Les clans dirigeants craignent par-dessus tout que les Occidentaux ne se rallient à cette évolution, à l’abolition de la matrice autocratique tataro-mongole du pouvoir moscovite, qui est un frein au développement de la Russie depuis des siècles : évolution éminemment souhaitable à la fois pour les Russes et pour la paix européenne. La menace de la prolifération nucléaire a toujours eu l’effet de rallier les responsables occidentaux au pouvoir centralisé russe. Mais en quoi des régions russes affranchies de la tutelle du Kremlin seraient-elles plus dangereuses pour l’Occident qu’un régime dont les porte-paroles ne cessent d’appeler à des frappes nucléaires sur les capitales européennes ? Imagine-t-on un Karaganov ou un Soloviev de la région de Tambov ?
Le dernier scénario est celui de la Corée du Nord. Poutine voudrait sans doute réduire ses compatriotes à l’état de bétail docile mastiquant de l’herbe, cependant les Russes ont pris des habitudes de confort pendant les premières années de son règne, et l’idéal de « souveraineté » à la nord-coréenne admiré par Douguine a peu de chances de s’acclimater en Russie. N’oublions jamais que pour les dirigeants russes, l’objectif de la puissance est déterminant. Un pays végétant tristement dans son coin n’a rien pour attirer les élites du Kremlin. Ce scénario est un repoussoir servant à manipuler et à intimider à la fois les Russes et les Occidentaux.
Il reste à évoquer un scénario non mentionné par notre oligarque, beaucoup plus vraisemblable. On ne saurait exclure l’hypothèse que les décisions les plus outrancières du Kremlin, les campagnes contre Internet, les menaces de mobilisation, de guerre imminente contre un pays de l’OTAN soient tolérées, voire encouragées, afin de préparer l’opinion russe et l’opinion internationale à un successeur « réformateur » au Kremlin, un homme issu du sérail mais non compromis dans la guerre, tel Boris Nadejdine par exemple. Si ce successeur tient des propos raisonnables, s’il libère les prisonniers politiques, s’il accepte de négocier avec Kyïv, nous aurons droit à un tournant gorbatchévien de la propagande russe : surtout ne faisons rien pour déstabiliser le réformateur, pour provoquer une revanche des conservateurs ! Et dans ce cas, oublions les réparations à l’Ukraine, levons au plus vite les sanctions, restaurons le secteur énergétique russe aux conditions fixées par le « réformateur », encourageons la centralisation des pouvoirs dans les mains du « perestroïkiste » pour accélérer le « changement », et en avant le business ! Autrement dit, si le pouvoir russe prépare la succession de Poutine et veut s’assurer l’impunité pour les crimes passés, il a intérêt à mettre en scène au préalable un tableau d’apocalypse, une escalade démentielle, la folie du dictateur, les mouvements de troupes, les provocations de la guerre hybride etc. Dans ces conditions, le successeur qui montre un visage avenant sera accueilli à bras ouverts, avec un immense soulagement, et Moscou peut même espérer conserver les provinces arrachées à l’Ukraine, tout en sauvant l’essentiel à ses yeux, la matrice autocratique du pouvoir russe. La publication de l’opus de Melnitchenko peut fort bien aller dans le sens de ce scénario. En tous cas, une chose est sûre, comme l’observe l’économiste Igor Lipsitz : la publication de cet article dans The Economist montre que l’Occident n’a aucun projet pour la Russie post-Poutine et qu’il comprend si peu la situation russe qu’il se laisse avec empressement imposer les suggestions soufflées du Kremlin. Ce qui augure mal de l’avenir.
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Jean-François Bouthors. Melnitchenko ou le poutinisme à « visage humain »
Études de lettres classiques, a séjourné 4 ans en URSS en 1973-8, agrégée de russe, a enseigné l'histoire de l'URSS et les relations internationales à Paris Sorbonne.

