Transposant à l’ère numérique les méthodes de l’Agence soviétique Novosti, RT France a réinventé la propagande d’État sous les dehors du pluralisme. Derrière le décor du débat ouvert, la chaîne a méthodiquement bâti une relation d’emprise : séduire, brouiller, isoler, puis survivre après sa disparition. De 2017 à son interdiction en 2022, elle a transformé la méfiance envers les médias en culture de la défiance, dont les effets durent encore – comme la demi‑vie d’un rayonnement invisible.
Introduction : une continuité d’État
Interdite en France en 20221, RT est l’héritière directe d’un appareil de communication né au cœur du système soviétique2. Son ancêtre, l’Agence de presse Novosti (APN), est créée en 1961 par décret du Présidium du Soviet suprême. Officiellement chargée de « faire connaître au monde la vie du peuple soviétique », l’APN fonctionne en réalité comme le bras médiatique du pouvoir : rédaction centrale à Moscou, bureaux dans plusieurs capitales, collaboration étroite avec le ministère des Affaires étrangères et le KGB. Elle publie des revues multilingues, organise des voyages de journalistes étrangers, supervise les correspondants soviétiques à l’étranger. L’information y est une arme.
Après la chute de l’URSS, l’agence se transforme sans disparaître. En 1993, elle devient RIA Novosti (Russian Information Agency Novosti). Le vocabulaire se modernise, mais la fonction demeure : servir la communication internationale de l’État russe. L’outil de propagande soviétique se mue en instrument du soft power russe.
La mutation décisive intervient en 2013. Un décret de Vladimir Poutine dissout la rédaction de RIA Novosti et met l’agence sous la tutelle d’une nouvelle entité, Rossia Segodnia ( « La Russie d’aujourd’hui »), dirigée par Dmitri Kisselev, présentateur vedette et loyaliste du Kremlin. Objectif affiché : « rationaliser » les médias publics. Effet réel : centraliser le pilotage politique de l’information. Rossia Segodnia devient la courroie de transmission entre le pouvoir et ses vitrines extérieures : le réseau multimédia Sputnik et la chaîne internationale RT (Russia Today), créée dès 2005 pour parler aux publics étrangers en anglais, arabe, espagnol, allemand et français.
RT France, lancée en 2017, n’est donc pas un média isolé, mais le dernier maillon d’un dispositif d’État dont la généalogie remonte à l’Union soviétique. Cette continuité explique la nature de son rapport au public : RT ne cherche pas d’abord à informer, mais à établir un lien de dépendance et de confiance émotionnelle, selon une logique d’emprise déjà éprouvée par son ancêtre soviétique.
I. La séduction : flatter la lucidité blessée
L’emprise médiatique de RT France commence à l’automne 2018, lorsque la contestation des Gilets jaunes surgit de manière spontanée. Ce mouvement, né sur les réseaux sociaux et organisé hors des structures syndicales, est totalement décentralisé : sans hiérarchie, sans direction commune, avec quelques figures éphémères et souvent concurrentes. Il agrège des militants venus d’univers politiques opposés autour d’un seul dénominateur : la colère.
Cette colère se tourne rapidement contre les institutions, les représentants politiques et les journalistes eux-mêmes. Les rédactions deviennent des cibles symboliques de la défiance populaire. Les reporters essuient des insultes, parfois des agressions. L’idée s’installe que les « médias mainstream » seraient des relais du pouvoir.
Les chaînes traditionnelles tentent de maintenir une couverture équilibrée, soucieuse de vérifier et contextualiser. Mais la concurrence entre chaînes d’info en continu, la pression du direct et la chasse au « scoop » amènent à commettre des erreurs. Ces fautes, amplifiées sur les réseaux sociaux, nourrissent la suspicion et confortent l’idée d’une presse déconnectée ou partiale.
RT France exploite cette faille. Dès les premières semaines du mouvement, la chaîne privilégie la diffusion d’images brutes et de témoignages non contextualisés, au détriment des vérifications et de la hiérarchisation de l’information3. Ses reporters diffusent des images longues, des témoignages bruts, des émotions à vif. Le cadrage est simple : « le peuple parle, enfin entendu ». Là où les médias français interrogent, RT acquiesce ; là où les autres mettent en contexte, elle épouse la colère. L’objectif n’est pas d’informer, mais de créer une identification immédiate. RT se nourrit de la colère, la met en scène, l’entretient, sans jamais s’intéresser à ses causes profondes. Le ressentiment n’est plus un objet d’analyse : c’est un carburant.
Le contraste est net. D’un côté, un journalisme en tension, pris entre rigueur et précipitation ; de l’autre, une chaîne qui mise sur la séduction émotionnelle pure. RT ne cherche pas la distance critique : elle recherche la proximité affective. En s’adressant directement à la frustration de ceux qui se sentent exclus du débat public, elle établit un lien de confiance fondé sur la reconnaissance : « Nous, nous vous comprenons ; nous disons ce que les autres n’osent pas dire ».
En quelques mois, la stratégie porte ses fruits. RT France gagne une visibilité inédite sur les réseaux sociaux ; ses vidéos circulent massivement, reprises dans les groupes militants. La chaîne devient un repère, non pour la qualité de son travail journalistique, mais pour la chaleur de son miroir. Elle transforme un public défiant en audience fidèle.
II. La distorsion : la caution du débat
Une fois la confiance installée, RT France cherche à élargir son influence. Après avoir capté un public par l’émotion, la chaîne doit se doter d’une apparence de respectabilité. C’est ce rôle que remplit Frédéric Taddeï, recruté en 2018 pour animer Interdit d’interdire.
Le principe du programme est attractif : plateau ouvert, invités d’horizons variés, sujets « interdits ailleurs ». En apparence, un espace rare de liberté d’expression. En réalité, l’émission agit comme alibi éditorial. Elle incarne la pluralité dont RT a besoin pour se différencier des médias qu’elle accuse de partialité. Cette diversité de ton lui permet de couvrir un large spectre d’audiences : conservateurs, souverainistes, anti-systèmes ou simples curieux désabusés par les grands médias.
À la moindre attaque, Interdit d’interdire devient l’argument-refuge : « Voyez, nous débattons de tout. » Mais cette vitrine n’est qu’un piège pour accréditer la crédibilité de RT. L’objectif réel : habituer le spectateur à venir sur la chaîne, l’intégrer à ses routines de consommation médiatique, l’amener à considérer RT comme un espace normal du débat public.
Autour de cette vitrine policée, RT cultive toute une faune d’invités récurrents qui assurent la diffusion continue de la ligne russe. L’ancien militaire Xavier Moreau, installé à Moscou et fondateur du site Stratpol, apporte la caution « expertise stratégique ». La géopolitologue Caroline Galactéros, fondatrice du think tank Geopragma, habille le discours pro-russe du langage du « réalisme » diplomatique. L’avocat Régis de Castelnau, chroniqueur du blog Vu du Droit, traduit la propagande en vocabulaire juridique et moral. L’ex-patron du renseignement Alain Juillet incarne la respectabilité institutionnelle. L’économiste Jacques Sapir, directeur d’études à l’EHESS et figure souverainiste assumée, intervient régulièrement pour justifier la politique économique russe et critiquer les sanctions occidentales, apportant une légitimité intellectuelle « académique » précieuse. Le journaliste Régis Le Sommier, ancien grand reporter de Paris Match devenu rédacteur en chef de RT France, parachève ce dispositif : son passé dans la presse traditionnelle offre une couverture journalistique de façade, brouillant la frontière entre média d’État et journalisme classique.
Autour de ce noyau gravite une nébuleuse d’intervenants : François Asselineau, chef du parti souverainiste UPR ; le colonel suisse Jacques Baud, qui justifie la stratégie militaire russe ; Florian Philippot, président des Patriotes. Tous relaient régulièrement les éléments de langage du Kremlin.
RT, soucieuse de préserver une apparence de décence, nettoie à l’antenne les propos les plus extrêmes. Elle laisse les positions les plus brutales se diffuser sur Internet, dans les conférences ou sur les chaînes personnelles de ces intervenants, tout en leur offrant une exposition initiale à l’écran. La chaîne ne produit pas seule le discours : elle le présente, le légitime et le promeut. Cette architecture crée un système d’influence à plusieurs étages : le plateau de Taddeï attire, les experts crédibilisent, les propagandistes relaient.
C’est la logique de la distorsion : dissimuler l’orientation derrière la forme, envelopper la propagande dans le costume du débat. Le spectateur, déjà séduit par la posture empathique de la chaîne, trouve dans cette mise en scène la confirmation de sa propre lucidité. Il croit assister à la diversité des opinions, alors qu’il ne fait que parcourir les variations d’un même récit.
III. L’isolement : organiser la défiance
Une fois la crédibilité installée, RT France peut engager la phase la plus efficace de son dispositif : isoler son public du reste du paysage médiatique et institutionnel. Le principe est simple : plus le spectateur doute de tout, plus il fait confiance à RT.
Cette stratégie prolonge directement le travail de sape amorcé pendant la période des Gilets jaunes. RT avait alors capté la colère populaire contre les élites politiques et médiatiques ; elle va désormais l’élargir à l’ensemble des institutions : gouvernement, justice, science, Europe, presse. Ce qui relevait au départ d’une méfiance sociale devient une culture de la défiance généralisée.
Dès 2019, la chaîne consacre une part croissante de son antenne à la critique des « médias mainstream ». Les expressions « pensée unique », « journalisme de connivence », « propagande de l’OTAN » deviennent récurrentes. Les fautes des rédactions françaises sont systématiquement érigées en preuves d’un système d’information verrouillé. RT se présente comme le seul espace où la parole serait libre, les faits complets, le public respecté.
Le mécanisme fonctionne par inversion cognitive : plus les autres sont accusés de mensonge, plus RT paraît sincère. Le doute devient une vertu, la suspicion un signe d’intelligence. RT transforme la méfiance en identité collective : se méfier, c’est appartenir.
Cette logique d’isolement s’appuie sur un lexique familier : « réinformation », « désintoxication », « voix libres ». Les spectateurs se perçoivent peu à peu comme des initiés, lucides face à la manipulation généralisée. RT n’est plus seulement une chaîne : c’est une communauté de perception, un espace où la défiance se vit comme une libération.
En filigrane, derrière cette mécanique, se lit la grille idéologique du Kremlin : celle d’un Occident corrompu par un deep state invisible, livré à la décadence morale, à la manipulation médiatique et au délitement identitaire. En face, l’image d’une Russie souveraine, morale et assiégée, porteuse d’un ordre alternatif fondé sur la tradition, la force et la loyauté.
Cet imaginaire irrigue toute la rhétorique de la chaîne. D’abord, la paranoïa d’un complot occidental global, réactivée sous la forme d’un doute systématique envers toutes les institutions. À cela s’ajoute l’idéologie du monde multipolaire, traduite dans le registre médiatique par un relativisme constant : toutes les versions se valent, aucune ne peut être tenue pour vraie. RT valorise aussi la pureté morale et le rejet de la complexité : le peuple sincère face aux élites corrompues, la parole spontanée contre le mensonge sophistiqué. Le conflit devient spirituel : l’émotion prime sur la raison, la croyance sur la preuve. Enfin, la chaîne glorifie l’isolement héroïque, miroir direct du récit russe d’une nation assiégée mais vertueuse, seule contre tous, incomprise, mais dépositaire d’une mission morale.
RT transpose ces motifs à l’échelle individuelle : le spectateur devient le double symbolique du citoyen russe décrit par le pouvoir. Lui aussi se retrouve seul contre tous, incompris, mais moralement supérieur. L’emprise idéologique prend ainsi la forme d’un réconfort : l’isolement n’est plus une exclusion, mais une preuve de lucidité et de loyauté.
Le processus relève d’un schéma classique d’emprise : une fois la relation de confiance établie, l’isolement la rend indestructible. Le spectateur, coupé de toute contradiction, n’évalue plus les faits que par le prisme que RT lui fournit. Ce qu’il croit être un esprit critique devient un repli cognitif. Le doute permanent remplace la vérification.
Ainsi, la propagande moderne ne cherche plus à imposer une vérité unique : il lui suffit de détruire l’idée même de vérité partagée. RT ne dit pas « croyez-moi » ; elle dit « ne croyez plus personne ». C’est dans ce vide de confiance qu’elle s’installe durablement. Privée de voix, la chaîne continue pourtant d’exister à travers cette idée qu’elle a semée : tous les discours se vaudraient, la vérité ne serait qu’une affaire de point de vue, et aucun récit ne serait plus légitime qu’un autre. RT a brisé la barrière salutaire entre le fait et l’opinion. C’est là son héritage le plus durable : un monde où l’incertitude n’est plus un état provisoire, mais une condition permanente.
IV. La rupture avec le réel : la contagion du doute
En 2020, la pandémie de Covid-19 offre à RT France une opportunité décisive. La crise sanitaire constitue un terrain où la défiance, déjà installée, peut se muer en soupçon total. Alors que les médias traditionnels tâtonnent face à un événement inédit, la chaîne russe exploite chaque flottement, chaque revirement, chaque contradiction des autorités sanitaires. La parole scientifique, d’ordinaire facteur de stabilité, devient le nouvel objet de suspicion. Le discours se déplace : il ne s’agit plus seulement de dénoncer les « médias complices du pouvoir », mais désormais les scientifiques, les médecins et les institutions de santé.
Comme lors de la crise des Gilets jaunes, RT parle à l’émotion. Elle exploite la frustration née de la confusion qu’elle entretient, en offrant une tribune à toutes les voix qui s’opposent au consensus scientifique ou contestent les décisions politiques. Le doute devient matière première ; la peur, moteur d’audience. Chaque témoignage isolé, chaque rumeur, chaque colère personnelle est mise en avant comme une « autre vérité », une preuve que le système ment. Ce n’est plus de l’information, mais une dramaturgie du soupçon.
La contradiction interne de la propagande russe devient alors flagrante : sur RT France, on dénonce la vaccination occidentale comme un outil de domination ; pendant ce temps, sur RT Russie, la même politique sanitaire est défendue comme un acte patriotique ! Ce double discours ne vise pas la cohérence : il vise la confusion. RT ne cherche pas à convaincre, mais à désorienter.
Ce mécanisme s’inscrit dans une tradition ancienne de désinformation biologique héritée de l’ère soviétique. Dans les années 1980, le KGB avait orchestré l’opération INFEKTION4, destinée à faire croire que le virus du SIDA avait été créé par l’armée américaine à Fort Detrick. RT n’a pas inventé cette méthode : elle en est le relais contemporain. Durant la pandémie, la chaîne a contribué à diffuser, sans jamais les endosser ouvertement, des rumeurs sur l’origine américaine du Covid-19. Le schéma est identique : partir d’une peur légitime et y injecter une intention humaine, hostile, pour transformer l’incertitude en suspicion politique. L’objectif n’est pas d’imposer une explication, mais de rendre toute vérité invérifiable.
La rupture avec le réel se manifeste là : le doute, initialement présenté comme un réflexe critique, devient un état permanent. Tout événement est perçu comme le symptôme d’une dissimulation, toute donnée comme suspecte. Le spectateur ne distingue plus la contradiction de la complexité ; il s’enferme dans un système clos où toute information, même fausse, peut être vraie « d’un certain point de vue ».
Pendant la pandémie, cette logique contamine d’autres sphères : politique, économie, géopolitique. Les mesures sanitaires deviennent la preuve d’une « dictature mondiale », les institutions internationales des instruments d’asservissement, les journalistes des « complices du mensonge ». Le vocabulaire du contrôle ( « colliers électroniques », « pass sanitaire », « puces », « expérimentation de masse ») remplace progressivement celui du soin. Le masque lui-même devient un symbole : présenté non plus comme un geste de précaution, mais comme une muselière imposée au peuple, signe de soumission et de silence. RT exagère sciemment la portée des mesures sanitaires, les décrivant comme des instruments de surveillance généralisée ou de dressage social. L’objectif n’est pas d’informer, mais de provoquer une réaction émotionnelle : susciter la « réactance » du public, cette impulsion psychologique qui pousse une personne à rejeter toute forme d’autorité perçue comme une menace contre sa liberté d’action.
RT ne se contente pas de rapporter les théories les plus extrêmes : elle les légitime par une mise en scène qui les place sur le même plan que les faits. Chaque image, chaque slogan, chaque émotion devient une « vérité » équivalente. La hiérarchie entre preuve et ressenti s’effondre ; le doute devient une forme de résistance.
Dans la Russie de Poutine, la propagande s’appuie sur la foi dans le pouvoir. Dans l’Occident de RT, elle s’appuie sur la foi dans le doute. Le résultat est identique : un rapport altéré au réel, où la vérité devient accessoire et la cohérence suspecte.
Lorsque RT France est interdite d’antenne en 2022, après l’invasion de l’Ukraine, le dommage cognitif est déjà fait. La chaîne disparaît, mais son héritage persiste dans les réseaux sociaux, les chaînes parallèles, les figures de relais. Le scepticisme radical qu’elle a cultivé survit à sa fermeture : la croyance que tout discours est biaisé, que toute institution ment, que la vérité est une affaire de choix personnel.
RT a cessé d’émettre, mais elle continue de produire ses effets : un réalisme affaibli, un public qui doute non par ignorance, mais par conviction. C’est là la dernière étape de l’emprise, la plus dangereuse : celle où le mensonge n’a plus besoin d’être cru pour fonctionner.
V. La victimisation : le récit du média banni
En mars 2022, à la suite de l’invasion de l’Ukraine, l’Union européenne interdit la diffusion de RT et de Sputnik. La décision, justifiée par leur rôle dans la guerre informationnelle russe, met fin à cinq années de présence officielle de RT France. Mais pour la chaîne, cette sanction devient immédiatement une ressource narrative. Privée d’antenne, RT se redéfinit non plus comme média d’État, mais comme victime de la censure occidentale.
Le renversement rhétorique est complet. Ce qui relevait d’une stratégie d’influence pilotée depuis Moscou devient soudain le symbole d’un combat pour la liberté d’expression. La présidente de RT France, Xenia Fedorova, orchestre cette métamorphose dans son livre Bannie, publié en 20255 : la chaîne y est décrite comme un média « incompris », puni pour avoir « montré ce que les autres cachaient ». Le récit lénifiant, où la « petite fille de Kazan » se met en scène avec emphase, reprend fidèlement les codes de la victimisation narcissique : l’innocence proclamée, la souffrance exhibée, l’accusation retournée contre le bourreau. Depuis la fermeture de RT France, cette « bannie » n’a nullement quitté la scène médiatique. Au contraire, elle multiplie les chroniques et les interventions au sein du groupe Bolloré sur CNews, dans JDNews, ou à travers des ouvrages publiés chez Fayard. Son repositionnement dans cet écosystème conservateur illustre la continuité stratégique de cette posture : faire du bannissement un capital symbolique et profiter d’un paysage médiatique français où la frontière entre propagande étrangère et contre-discours nationaliste se dissout aisément, sous couvert de pluralisme.
Cette posture sert plusieurs objectifs. Sur le plan symbolique, elle efface toute responsabilité: la fermeture de RT n’est plus la conséquence d’une propagande d’État, mais la preuve d’une répression idéologique. Sur le plan stratégique, elle réactive l’attachement du public conquis : ceux qui voyaient dans RT une voix dissidente y trouvent la confirmation de leur intuition : « Si on les fait taire, c’est qu’ils disaient la vérité. » C’est le biais de persécution : la tendance à interpréter toute opposition comme preuve d’acharnement ou de complot. La censure, loin d’affaiblir l’influence du média, la renforce dans l’imaginaire de ses fidèles.
La fermeture ne met pas fin à la chaîne ; elle la dématérialise, la dissémine, la rend insaisissable. En 2022, apparaît Omerta Média6, un site d’information fondé par Charles d’Anjou, ancien chroniqueur de RT France, et dirigé par Régis Le Sommier, ex-rédacteur en chef de la chaîne. Présenté comme un média de reportage et d’investigation, Omerta prolonge le ton et les thématiques familières de RT : critique des élites, dénonciation du « système », et promesse d’un journalisme « libre ».
Dans ce récit victimaire, le Kremlin retrouve sa propre narration. RT n’est plus un instrument, mais un miroir : celui d’une Russie décrite comme juste mais persécutée, moralement droite mais politiquement diabolisée. Le parallèle est total : la chaîne bannie devient l’incarnation médiatique de la Russie assiégée. Ce dernier déplacement boucle le cycle : après avoir séduit, brouillé, isolé et désorienté, RT se sacralise dans la persécution.
L’efficacité de cette posture tient à sa plasticité : la chaîne n’a plus besoin d’émettre pour exister. Son récit de victimisation s’alimente de chaque critique, chaque article, chaque rappel de son interdiction. Elle prospère sur son absence, comme une ombre portée du débat public. La propagande n’a plus de vecteur : elle s’est transformée en réflexe, en émotion, en culture.
Ainsi s’achève le cycle d’emprise : du lien affectif à la dépendance idéologique, de la voix à l’écho. RT France n’a pas disparu ; elle s’est fondue dans le brouillard cognitif qu’elle a contribué à créer.
VI. La demi-vie : l’emprise sans corps
RT France n’existe plus. Et pourtant, elle parle encore. Depuis Moscou, Belgrade ou Dubaï, des comptes Telegram portant son logo diffusent toujours du contenu en français. Des chaînes YouTube hébergées hors d’Europe republient d’anciennes émissions. Des sites miroirs (rt-france.info, rtfrance.net) clonent l’interface de l’ancien site et alimentent un flux continu d’articles. Techniquement, RT France a disparu, mais elle survit dans la réalité.
Le phénomène dépasse la simple rémanence technique. RT n’a plus besoin d’émettre pour exister : elle vit désormais dans les réflexes cognitifs de son public. Cinq années de diffusion ont suffi pour imprimer une grille de lecture, une habitude mentale : évaluer une information par la suspicion, confondre le scepticisme et la lucidité, interpréter tout désaccord comme la preuve d’une manipulation. RT s’est muée en logiciel mental, autonome, capable de fonctionner sans son créateur.
L’exemple le plus frappant est celui de la réception des enquêtes indépendantes sur la guerre en Ukraine. Lorsqu’en 2023, Bellingcat publie une analyse détaillant la responsabilité russe dans le bombardement du théâtre de Marioupol, la réaction, dans les espaces où se retrouvent d’anciens spectateurs de RT, est immédiate : « Bellingcat, financé par la CIA » ; « Le Monde, propagande atlantiste » ; « Encore une opération false flag ». RT n’est jamais citée, mais son lexique, ses schémas argumentatifs et ses automatismes de disqualification sont partout. Le média s’est effacé ; le discours demeure. C’est la demi-vie de la propagande : l’énergie initiale décline, mais continue d’agir longtemps après la disparition de la source.
En physique, la demi-vie désigne le temps nécessaire à la désintégration de la moitié d’une substance radioactive. La métaphore vaut ici : la contamination informationnelle persiste, lente, invisible, mais active. L’interdiction de RT France n’a pas détruit son influence ; elle l’a rendue diffuse, insaisissable, d’autant plus efficace qu’elle se confond désormais avec le climat général de défiance.
Les psychologues de l’emprise parlent de « cicatrice cognitive ». Après la rupture ou la disparition de la source, la victime continue de reproduire les schémas inculqués : la méfiance, l’isolement, la peur de la manipulation. RT a installé un doute réflexe, une incapacité à distinguer source fiable et source toxique. Le soupçon fonctionne désormais en pilote automatique.
Sur le terrain, les journalistes en constatent les effets. En 2023, la chroniqueuse Sophia Aram évoque les messages d’auditeurs la traitant de « propagandiste » ou de « vendue au système ». Samuel Laurent, des Décodeurs du Monde, résume : « Nous pouvons fact-checker cent fois, cela ne change rien : pour une partie du public, la vérité est disqualifiée par principe. » RT n’a pas gagné en imposant un récit ; elle a gagné en détruisant la possibilité même d’un récit commun.
Les chercheurs en cognition parlent d’impuissance épistémique apprise (epistemic learned helplessness)7. Face à un flux d’informations contradictoires et à la peur de se tromper, l’individu cesse de chercher la vérité : il se replie sur ses intuitions, sur ce qui le conforte. RT a industrialisé cette fatigue : son objectif n’était pas de convaincre, mais d’épuiser. Chaque consensus devenait « discutable », chaque preuve « relative », chaque institution « suspecte ». Le résultat : un brouillard informationnel où la seule boussole restante est l’émotion.
Les anciens visages de RT prolongent ce brouillard. Frédéric Taddeï poursuit sur Sud Radio et YouTube le format du débat « sans censure », où toutes les opinions se valent. Xavier Moreau diffuse depuis Moscou des analyses pro-Kremlin à des dizaines de milliers d’abonnés. Caroline Galactéros intervient dans les médias souverainistes et les colloques géopolitiques. Aucun ne se revendique de RT France, mais tous en reproduisent les méthodes : relativisme moral, inversion du réel, confusion méthodique entre opinion et fait.
Sur les réseaux sociaux, des comptes anonymes recyclent des éléments de langage pro-russes : « L’OTAN provoque la Russie », « L’Ukraine est un État fantoche », « Les sanctions affament le Sud ». Ces phrases circulent sans source, présentées comme des évidences. Le service français Viginum a documenté plusieurs opérations russes coordonnées utilisant des pseudo-médias francophones et des réseaux de comptes inauthentiques pour diffuser ces narratifs anti-ukrainiens. France 248 a identifié que sur 115 contenus manipulatoires vérifiés en un an, 91 étaient favorables à la Russie, illustrant l’ampleur du phénomène dans l’espace francophone.
C’est l’aboutissement de l’emprise : le manipulateur n’a plus besoin d’être présent pour être obéi. RT a formaté une manière de douter, de rejeter, de juger. Ce doute, une fois internalisé, se transmet sans source ; il devient culture.
Quelques spectateurs commencent à s’en détacher. Dans des forums ou sur Reddit, certains témoignent : « J’ai cru être lucide ; j’étais manipulé. Même aujourd’hui, je continue à douter de tout » (un exemple de cicatrice cognitive). Ces récits montrent que la sortie de l’emprise est possible, mais lente, exigeant une rééducation au discernement. Apprendre de nouveau à faire confiance devient un acte de résistance.
RT France n’émet plus, mais son brouillard persiste. Son héritage n’est pas un message : c’est une méthode. Fermer RT, c’était éteindre le réacteur ; mais les particules sont déjà dans l’air. Elles continueront d’agir longtemps, invisiblement. C’est la demi-vie de la propagande.
Conclusion : l’économie de la défiance
RT n’a pas imposé l’idéologie du Kremlin ; elle a installé le réflexe de la suspicion. Elle a transformé la défiance en ressource émotionnelle, en identité politique, en posture morale. Son succès n’est pas celui d’un discours, mais celui d’une méthode : séduire les déçus, flatter la lucidité blessée, brouiller les repères, isoler les convaincus, inverser les rôles, se sanctifier dans la persécution, puis survivre dans les automatismes de pensée. Elle n’a pas cherché à convaincre, mais à épuiser : épuiser la confiance, le discernement, la possibilité d’un espace commun de vérité.
Ce mécanisme reproduit, à l’échelle médiatique, celui d’une emprise narcissique. Le manipulateur ne domine pas par la force, mais par la confusion : il séduit, rassure, désoriente, puis prive sa cible de toute confiance extérieure. Lorsque le lien se rompt, la victime reste prisonnière des réflexes inculqués : méfiance, isolement, défi de toute autorité. RT a appliqué ce schéma à un public entier. Elle a appris à ses spectateurs non pas à croire en elle, mais à ne plus croire en rien.
Les chiffres traduisent ce déplacement. Selon le baromètre Kantar 20239, seuls 34 % des Français déclarent faire confiance aux médias traditionnels. En 2018[10]10, juste après le lancement de RT France, ils étaient 56 % à faire confiance à la radio, 52 % à la presse écrite et 48 % à la télévision. La corrélation n’est pas causalité, mais la concomitance interroge : RT n’était pas un accident médiatique, mais une pièce d’un dispositif global, celui de la propagande russe, dont l’objectif n’est pas de convaincre, mais d’éroder la confiance. Elle a fourni à cette stratégie une grammaire, une esthétique, une légitimité occidentale. Elle a institutionnalisé le soupçon.
La question dépasse désormais le cas russe. Comment restaurer la confiance quand la méfiance est devenue vertu ? Comment défendre la vérité quand toute vérité est perçue comme suspecte ? Comment dialoguer quand le désaccord lui-même est interprété comme preuve de manipulation ?
On ne sort pas d’une emprise émotionnelle par la simple contradiction. Opposer des faits à une croyance ne suffit pas, lorsque cette croyance répond à un besoin affectif, celui d’être reconnu, de se sentir lucide, de ne pas être trompé. La reconstruction ne peut être que patiente et incarnée : reconnaître les blessures légitimes (sentiment d’abandon, mépris social, invisibilisation), offrir des espaces de parole, réhabiliter la complexité sans condescendance. La sortie de l’emprise ne se décrète pas : elle suppose un travail collectif de réapprentissage du discernement.
Mais cette reconstruction passe aussi par l’explicitation : décrire les mécanismes, documenter la stratégie, montrer comment la propagande s’installe dans la relation, non dans le message. Nommer, c’est rendre visible ce qui agit en silence. Et donner à ceux qui ont été séduits les outils pour comprendre, plutôt que les stigmatiser.
RT France a disparu, mais son empreinte demeure. Dans chaque commentaire accusant la presse de mensonge, dans chaque débat saturé de soupçon, dans chaque auditeur persuadé que « tous manipulent », sa trace affleure. Sa demi-vie ne se mesure pas en mois, mais en générations. Car ce que RT a transmis, ce n’est pas un récit : c’est un climat cognitif. Elle n’a pas voulu prouver que la Russie avait raison, mais instiller l’idée que personne ne peut avoir raison.
Son efficacité tient à cette inversion : elle ne fabrique pas la croyance, elle fabrique la fatigue de croire. Elle ne construit pas une vérité alternative ; elle détruit la possibilité d’une vérité commune. Et cette destruction ne s’efface pas : elle se propage, se dilue, s’hérite.
Cinq ans de séduction, deux ans d’absence, et des décennies de rémanence. RT France n’existe plus, mais elle parle encore.
Guillaume Sancey est analyste indépendant, fondateur du site CentaureM. Issu d’une formation en communication visuelle, il l'a complétée par une longue expérience des dynamiques propres aux environnements numériques. Il s'est spécialisé dans l’étude de l’ingérence russe, du conspirationnisme et des dynamiques de désinformation. Ses recherches se situent à la croisée de l’histoire de la propagande soviétique et des nouvelles méthodes de guerre informationnelle à l’ère numérique. Il s'intéresse depuis plusieurs années aux stratégies de désinformation et aux formes de propagande contemporaine, en croisant les apports de la culture visuelle, de l’analyse narrative et de l’observation des médias.
Notes
- Décision du Conseil de l’Union Européenne du 1er Mars 2022.
- Histoire de Rossia Segodnia
- « La chaîne RT surfe sur le mouvement des gilets jaunes », Le Monde, 05/01/2019.
- Pascale Mascheroni, « Opération INFEKTION : le cas d’une campagne de désinformation réussie sur le SIDA », École de guerre économique, 11/05/2021.
- Xenia Fedorova, Bannie. Liberté d’expression sous condition, Fayard, 2025.
- Voir Vincent Laloy, « Omerta, la voix de Moscou », Desk Russie, 17/11/2024.
- Maier, S. F., & Seligman, M. E., “Learned helplessness: theory and evidence.” Journal of experimental psychology: general, 105(1), 1976.
- Les Observateurs, « Guerre en Ukraine : retour en chiffres sur un an de désinformation », France 24, 23/02/2023.
- Baromètre Kantar : la confiance des Français dans les médias, 37ème édition.
- « Les Français retrouvent la confiance dans les médias traditionnels et se méfient d’internet, selon un sondage », Franceinfo, 23/01/2018.

