De la culture européenne, avec Krzysztof Pomian

À l’heure de la barbarie russe et des doutes de l’Europe sur elle-même, le philosophe et historien de la culture franco-polonais Krzysztof Pomian, qui a passé son enfance sous le régime stalinien et sa jeunesse en Pologne communiste, nous offre, grâce à Olga Medvedkova, une leçon de pensée historique européenne, d’européanité, et nous redonne de l’espoir.

Le texte de Krzysztof Pomian « Venise dans la culture européenne » a été initialement écrit en polonais en 1999, comme préface au catalogue de l’exposition consacrée à l’art vénitien qui a eu lieu au Musée national de Varsovie. En 2000, ce même texte a paru sous forme de livre. Vingt-quatre ans plus tard, pour célébrer le 90e anniversaire de Pomian, ce texte a été édité en version bilingue1 –  en polonais et en français –, et illustré avec des vues photographiques de Venise datant du XIXe siècle, conservées au Musée national de Varsovie, photos splendides dans leurs nudité noire et blanche. Je lis donc aujourd’hui ce texte dans sa version française, un quart de siècle après sa naissance.  

J’ai rencontré Krzysztof Pomian au début des années 1990, lors des séminaires à l’EHESS, où je préparais ma thèse sous la direction de son ami Jacques Revel, et j’ai lu progressivement, au fur et à mesure de leur parution, ses principaux ouvrages2, jusqu’à son Œuvre – somme en trois volumes consacrée à l’histoire mondiale des musées –, parue en 2020-2022 aux éditions Gallimard. Les livres de Pomian ont été fondateurs pour la nouvelle vision de la discipline historique que ma génération apprenait alors – cette variante savante et réflexive de l’histoire culturelle, en lien direct avec l’anthropologie et le questionnement philosophique à propos du comment et du pourquoi de l’Histoire et de son écriture. C’est par ailleurs grâce entre autres à Pomian, que les textes de l’historien de l’art britannique Francis Haskell – le grand révolutionnaire de cette discipline – ont été traduits en français, et grâce à eux deux que les sujets liés à l’histoire du collectionnisme et au rôle des commanditaires dans l’art ont été introduits dans les cursus académiques.

L’importance de Pomian dans le paysage intellectuel parisien, pour ainsi dire son accent singulier, le style unique de sa pensée, s’explique par le fait qu’il s’est trouvé une place à la croisée des disciplines. Il est à la fois un parfait philosophe, maniant avec aisance le concept et la méthode dialectique, et un historien accompli, particulièrement sensible à la nature des sources.

Mais alors pourquoi, si tant de textes de Pomian sont disponibles en langue française, se réjouir à ce point de pouvoir lire celui-ci, qui date de la dernière année du XXe siècle et est apparu récemment dans le contexte français ? C’est, me semble-t-il, parce qu’aujourd’hui ce regard, cette méditation de Pomian à propos de la culture européenne et le rôle que joue Venise dans cette culture, représente un avertissement, un appel d’urgence et une leçon magistrale d’écriture historique, leçon qui nous vient d’un passé récent et qui, au lieu de nous affoler, esquisse une promesse, un avenir digne de notre destin d’Européens.

Le fait que cette leçon de pensée historique européenne, d’européanité même, nous vienne d’un Polonais de naissance ne me semble guère étonnant. C’est cette distance, ces 1 200 km entre Varsovie et Venise qui se transforme sous la plume de Pomian non seulement en instrument efficace de compréhension mais, comme nous le verrons plus loin, en sa découverte principale : seul le temps y remplacera l’espace. Cette distance, cette mise à l’écart ou mise « de côté » constitue en effet l’invention essentielle de Pomian philosophe et anthropologue : il s’agit du principe d’extraction des choses précieuses – qui deviennent inutilisables, inutiles et de ce fait sans prix – dans le but de leur sauvegarde, qui est, selon lui, le principe même de la construction culturelle européenne. Pour devenir « culture », toute chose doit rompre, s’éloigner, s’exiler, se cacher, pour ensuite revenir, redevenir et éclater en plein sens et au centre. Ce n’est qu’ainsi que la culture est vivante : comme en amour, en culture, rien n’est jamais acquis. Le trésor est quelque part, mais on ne sait jamais où : pour le voir (trouver, comprendre) il faut le désirer. Cela concerne la praxis religieuse autant que politique et artistique : toutes les formes de la création. La culture, en tant que constante anthropologique, est cette mise en demeure, ce ver sacrum, en estrangement (terme des formalistes russes), ce long voyage, qui est un aller-retour, l’éloignement et le rapprochement, l’expérience d’un ailleurs qui est pourtant ici.

Toute sa vie, Krzysztof Pomian a vérifié l’hypothèse de l’éloignement, pas tout à fait de son plein gré, mais toujours avec profit. Il est né Krzysztof Purman en 1934, à Varsovie, dans une famille issue de la bourgeoisie d’origine juive. Son père est un émancipé : il se convertit d’abord au catholicisme, puis au protestantisme, puis ce professeur de lettres s’adonne au communisme et ne se contente pas d’en propager seulement la lettre. En 1938, il est exclu du parti communiste polonais et, en septembre 1939, lui, sa femme (également d’origine juive) et leur fils âgé de 5 ans quittent Varsovie pour fuir l’avancée allemande, et tombent sous l’occupation soviétique. Là-bas, ce sera sans surprise. Le père arrêté sera déporté au Goulag d’où il ne sortira pas. La mère et l’enfant se retrouvent au Kazakhstan où une population polonaise importante a été déportée à trois reprises entre 1929 et 1941. La mère, économiste de haut niveau, trouvera un emploi à l’hôpital, à peine de quoi se chauffer, se nourrir. L’enfant quant à lui ira à l’école, où il apprendra le russe, qu’il parle toujours couramment et sans accent, et lira, lira tout ce qu’il trouvera. C’est là-bas qu’il se passionnera pour l’histoire en dévorant le roman Gengis-Khan (1939) de Vassili Ian (pseudonyme de Vassili Iantchevetski, 1874-1954).

À l’issue de la guerre, en 1947, Staline lâche tout à coup les Polonais déplacés, qui peuvent rentrer en Pologne. En 1952, Krzysztof intègre la faculté de philosophie de l’Université de Varsovie. Il y étudie jusqu’en 1957, soutient ses thèses de doctorat (1965) et d’habilitation (1968), puis y enseigne. Parmi ses professeurs, puis collègues et amis, on trouve Leszek Kołakowski né à Radom en 1927 et mort à Oxford en 2009, l’un des grands penseurs du XXe siècle, auteur notamment d’une Histoire du marxisme, et Bronisław Baczko, né à Varsovie en 1924 et mort à Genève en 2016, l’un des plus importants historiens et penseurs de la Révolution française et des utopies, créateur à Genève, avec Jean Starobinski, du groupe d’études du XVIIIe siècle3. Mais à ce poste d’enseignant, Krzysztof Pomian ne reste pas longtemps : suite à ses prises de position politiques, contraires au régime, il est renvoyé de l’Université et interdit de publication. Pendant plus de deux ans, il sera employé au cabinet des manuscrits de la Bibliothèque nationale de Varsovie.

En 1973, le philosophe-historien polyglotte polonais âgé de 40 ans est reçu au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) ; il quitte le pays et émigre en France. Il y fait ensuite toute sa carrière. En 1986, il sera naturalisé français.  À Paris, il enseigne à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) et à l’École du Louvre. Mais aussi à l’Université de Genève et dans bien d’autres universités européennes. Il est proche de Jerzy Giedroyc (né à Minsk en 1906 et mort près de Paris en 2000) et de la rédaction du mensuel politico-culturel Kultura, qu’il a créé. Pomian rentre également dans la rédaction de Débat dès sa création en 1980, y publiant des dizaines d’articles. Son engagement politique est toujours là : anti-totalitaire, pro-européen. Directeur scientifique, entre 2001 et 2018, du Musée de l’Europe à Bruxelles, Krzysztof  Pomian est actuellement directeur de recherche émérite au CNRS et  professeur émérite à l’Université Nicolas Copernic à Torun (Pologne), récipiendaire des quatre doctorats honoris causa et du sigillum magnum de l’Université de Bologne. Il passe son temps entre Paris et Varsovie, parcourt l’Europe, qui est son milieu naturel, son objet d’études et sa préoccupation constante. Venise est sa ville préférée, une création européenne par excellence, un laboratoire dans lequel on peut voir comment et pourquoi cette culture se tisse, se conserve et ce qu’elle signifie.

« On est tous partagés en deux clans, me dit-il un jour, le premier est composé d’amoureux de Florence et le second de ceux qui s’adonnent à Venise. »

Même si j’aime énormément Venise, je suis plutôt du côté des premiers ; je me penche avec d’autant plus d’attention sur ce texte de Pomian dédié à Venise et reçois aussitôt une sorte de décharge émotionnelle. Je suis jalouse de son écriture, capable de narrer l’histoire d’une ville durant près de 1 500 ans sans la diviser en chapitres et sous-chapitres, écriture qui file, qui coule comme coule le temps, prenant en compte la géographie, le paysage, l’histoire événementielle, la structure politique, les institutions juridiques, la religion, la science, l’architecture, les collections, la littérature, l’éducation, la librairie, la musique, les fêtes… Sur cette toile de fond apparaissent les gens, les détails. Où est-elle, la distinction entre l’histoire globale et celle des cas ? Ici, il n’y en a pas. Mais comment fait-il pour écrire ainsi ? Je comprends petit à petit qu’afin de produire une synthèse aussi brillante, aussi profonde et élégante, nonchalante et structurée, il faut tout simplement avoir fait ce qu’il fait toute sa vie, il faut avoir tout lu, et même plus que cela : avoir tout relu. Car son texte ne reflète pas ce qu’il sait, comme quelque chose qu’on a appris une fois pour toutes. Son savoir n’est pas un aller simple de l’ignorance à la connaissance, mais un constant dédoublement, une démultiplication qui transforme l’information en autre chose et c’est cette autre chose qu’il partage avec son lecteur. Quelle est cette autre chose ? Faut-il l’appeler science ou sagesse ? Ou est-ce justement cette véritable culture dont Pomian parle et qu’il incarne en même temps : ce tissage de multiples couches, aux fils multicolores posés les uns sur les autres et imprégnés d’émotion ? N’est-ce pas la véritable, la profonde IN : Intelligence Naturelle (non artificielle) ? N’est-ce pas l’exacte définition de l’IH : Intelligence Humaine ? Cet entendement qui se forme grâce à la répétition, à l’oubli et à la remémoration, à la rupture et à la réconciliation : au départ et au retour. Ce n’est pas pour rien que Pomian, en philosophe qui s’est tellement préoccupé de la question du temps, place en exergue de son texte dédié à Venise cette citation de John Ruskin : « Finalement, la conjecture concernant l’origine de son nom, rapportée par Sansovino, sera volontiers acceptée par tous ceux qui aiment Venise : “Certains ont pensé que ce nom de Venise veut dire veni etiam, ce qui veut dire vient encore, et encore, parce que, à chaque fois que tu viens, tu verras toujours des choses nouvelles et de nouvelles beautés.” »

Si Venise, la ville entière, ce lieu – son eau, sa terre, son ciel, sa lagune –, est une œuvre, c’est parce que l’ouvrage (en tant que processus), fait de bribes disparates, venues d’horizons divers et variés, n’a jamais cessé. Le travail du bâti, la réparation, le rafistolage avance et recule, ne s’interrompt pas : la terre renforcée défie la mer qui s’en moque. Tout y est fragile, instable, mais les gens négocient et flirtent, les Vénitiens sont des laborieux. « La géographie n’est pas une fatalité. Elle limite et en même temps offre des opportunités », explique Pomian en parfait dialecticien.

Les Vénitiens ont tiré le meilleur parti de leur géographie, mais aussi de leur système politique : tout en entretenant une société hiérarchisée, ils ont su empêcher l’instauration de la tyrannie (ce que Florence n’a pas su faire). En mettant leur République sous la protection de saint Marc, en collant littéralement le palais des Doges à la basilique San Marco, leur chapelle, remplie de reliques et de trésors d’art. Ce système politique vénitien « suscite étonnement et admiration » : c’est encore un entre-deux, le principe électif ne supprime en rien la capacité d’étouffer l’anarchie. Là encore, c’est la patience qui règne, c’est le compromis, le millefeuille, les couches nombreuses, l’une sur l’autre : en politique comme en art, la page blanche, l’utopie, la pose, le geste brusque seraient d’un grand danger, porteurs de faux espoirs, de grandes pertes. En témoignent tous les ex nihilo, comme la célèbre fausse Venise de Los Angeles. Mais il y en a plus.

Au plus profond de ce travail culturel – politique, religieux, artistique –, au fin fond de chaque mouvement culturel, il y a comme un noyau qui est de nature différente. Cette différence est d’ordre temporel. Le noyau n’appartient pas au présent. Enfanté par la temporalité linéaire, mais extrait de cette linéarité, le noyau extratemporel est un vaisseau qui vient du passé pour rejoindre le futur. Il n’obéit pas aux lois qui caractérisent le présent : l’intérêt, le besoin de survie, le travail, la production, le gain, la peur de la mort. Le paradoxe du phénomène culturel européen est entièrement là, démontré comme deux fois deux font quatre par Pomian. Car étant donné que le passé et le futur n’ont pas de réalité matérielle, si une partie du passé en est extraite et garde dans le présent son irréalité, cette opération assure la transmission et l’espoir d’un avenir culturel européen. C’est en cela que Venise est exemplaire. En ayant saint Marc pour chef d’État (le doge n’étant que son lieutenant), Venise développe au plus haut point l’art de muséifier (mettre hors de portée, à l’abri de l’intérêt) ses trésors (idées, mots, tableaux, reliques, pierres gravées, statues antiques, manuscrits grecs, bâtiments, structures juridiques, et jusqu’au système politique). C’est autour de ces noyaux immatériels que va fleurir le présent : les ateliers d’artistes, l’Université, la Bibliothèque, l’Imprimerie. Et aussi la liberté de vivre, de croire, d’aimer, de voyager, de se divertir, qui n’est peut-être pas en lien direct avec l’épanouissement des arts, mais, observe Pomian, leur cooccurrence est indiscutable. 

On comprend maintenant parfaitement pourquoi le fameux « déclin » de Venise, comme celui de l’Europe toute entière, qui fait le bonheur des propagandes totalitaires anti-occidentales (celle des Russes d’aujourd’hui en premier lieu), n’est que l’un des leurres de cette culture. Car cette culture est, certes, mortelle, mais elle ne meurt que très lentement, et ceci depuis toujours, depuis sa naissance. D’ailleurs cette mort, elle ne la cache pas, elle l’intègre et la fait travailler. Soumise à l’ordre du temps et consciente de sa finitude, elle ne meurt que pour mieux revivre, en s’appuyant sur les choses qu’elle a préservées, mises de côté.

Aujourd’hui, Krzysztof Pomian travaille sur un livre qui narre sa vie sous forme d’une grande interview ; il doit bientôt paraître en Pologne. Je ne peux qu’espérer que très vite, nous lirons aussi ce livre en français.

medvedkova

Olga Medvedkova est historienne de l’art et écrivain bilingue, français et russe. Elle est directrice de recherche au CNRS. Elle est spécialiste en histoire de l'architecture, ainsi que de l'art russe. Dernier livre Dire non à la violence russe paru en 2024 aux éditions À l'Est de Brest-Litovsk.

Notes

  1. Krzysztof Pomian, Wenecja w kulturze europejskiej / Venise dans la culture européenne, Lublin, 2024.
  2. L’Ordre du temps (1984 Gallimard) ; Collectionneurs, amateurs et curieux. Paris–Venise, XVIe-XVIIIe siècles (Gallimard, 1987) ; L’Europe et ses nations (Gallimard, 1990) ; Des saintes reliques à l’art moderne. Venise–Chicago XIIIe–XXe siècle (2003 Gallimard) ; La Révolution européenne 1945–2007 (avec Élie Barnavi, Perrin, 2008).
  3. Voir son livre Lumières de l’utopie (Payot), paru en première édition en 1978 et réédité de nombreuses fois.

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