De l’histoire comme idole, avec Arthur Koestler

La réécriture de l’histoire prend une importance capitale en Russie, mais aussi dans l’Amérique de Trump. Pour nous aider à réfléchir sur ce qui arrive à l’histoire aujourd’hui, l’historienne se tourne vers le grand roman d’Arthur Koestler sur les procès staliniens, Le Zéro et l’infini. Avec le retour des temps sombres du mensonge totalitaire et  des histoires remodelées, ce texte trouve une actualité renouvelée.

Aujourd’hui, la réécriture de l’histoire vient de tous bords – de tous les champs, de tous les camps. Elle se fait au nom d’idées et de valeurs opposées. Ces nouvelles histoires sont hautement politisées et se proclament chacune la seule vraie, à imposer d’urgence : les résultats de la réécriture, de ces multiples remodelages, doivent s’incarner dans le réel, le changer, autrement le monde sera perdu. Le manuel d’histoire devient un mode d’action. L’histoire réécrite prétend pouvoir redessiner les contours des communautés, défaire les frontières, modifier la vie des gens. Le passé influe impérieusement sur le présent : l’histoire prédit, se rend responsable du futur. Il ne s’agit plus de la réaction politique classique : avant c’était mieux, revenons à cet avant mythique, à la grandeur américaine, au bonheur soviétique, à la candeur catholique, à la spiritualité orthodoxe… Non, aujourd’hui l’histoire se place à l’avant-garde, se proclame responsable de l’avenir de la planète, du partage de cette dernière entre les peuples, ou plutôt entre les tyrans. Poutine donne des leçons d’histoire à Trump. Ce dernier donne des leçons d’histoire à tout le monde. L’historien professionnel, celui qui cherche à rétablir et à comprendre le passé en s’appuyant sur les sources et sur leur critique croisée, ne sait plus que faire, ni que penser. Souvent cet historien sérieux est presque honteux d’être historien. Que doit-il faire aujourd’hui ? Comment répondre à ce besoin d’un autre passé pour un autre avenir, que le monde lui signale ? Doit-il cesser d’être historien ? Doit-il à tout prix, au prix de faire disparaître sa discipline, se joindre aux idéologues ? De quoi, de qui, l’histoire est-elle responsable au juste ? Peut-on encore imaginer une Grande Histoire, en garder ne serait-ce que quelques bases, quelque credo réduit à l’essentiel ? Ou doit-on déclarer l’Histoire morte (en tout cas provisoirement) et inventer à sa place quelque chose de nouveau : une pensée, une forme narrative complètement différente ? Une sensibilité tout autre doit-elle naître, celle régie par un principe semblable à celui des droits de l’homme, aussi bien de l’homme vivant que de l’homme mort ?

Une lecture nous aiderait peut-être à penser ce qui arrive à l’histoire aujourd’hui. Il s’agit d’un roman. Son titre allemand est Sonnenfinsternis (« éclipse solaire »). En anglais, langue de sa première parution, son titre est proche : Darkness at noon. Mais en français, de manière assez éloignée, il s’appelle Le Zéro et l’infini, évoquant  une pensée de Pascal, très connue en français, mais reflétant peu (et même de travers) les idées du roman. Ce titre est comme un reflet dans le miroir déformant de l’Être et le Néant de Sartre, dont l’auteur de notre roman est également à l’opposé. L’histoire de ce roman est aussi violente et tragique, rocambolesque et absurde, que la vie de son génial auteur Arthur Koestler. Ce dernier naquit à Budapest en 1905 (nous avons fêté le 120e anniversaire de sa naissance l’année dernière) ; il mourra à Londres en 1983. Entre ces deux dates, sa vie est si dense, si chargée d’événements et d’engagements, d’amitiés et de haines, de prise de positions puis de leur abandon, elle est traversée par un sentiment si puissant de liberté, du désir de comprendre et d’agir, que nous avons l’impression d’avoir affaire à plusieurs vies condensées en une seule, ou même de lire l’histoire de toute une génération. Impossible de la résumer. Il l’a racontée lui-même, cette vie, à sa manière, sous forme de plusieurs ouvrages autobiographiques1, en y donnant un sens, comme le font les autobiographies hors normes. Quant à ses biographies écrites par d’autres, celle de Michael Scammell parue en 2010, par exemple, ne compte pas moins de 700 pages et tente de démêler le vrai du faux, mais souvent en vain : l’homme y échappe2. En la lisant, on a le sentiment de se perdre. Heureusement que la prose de Koestler est là, ce roman en particulier : négligé pendant longtemps, il revient aujourd’hui – comme on a tendance à le dire – « plus actuel que jamais », sans doute parce que la catastrophe qu’il y décrit nous menace de nouveau, mais pas seulement.

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Ce roman, qu’on compare, et très justement, au 1984 d’Orwell3 et que je comparerais aussi volontiers auProcès de Kafka et à L’Invitation au supplice de Nabokov, est écrit en 1939-1940, par un jeune homme âgé de 34 ans qui vit en France. Il écrit ce livre en langue allemande et le manuscrit de cette première version est aussitôt perdu. Heureusement, en même temps qu’il le rédige, ce texte si proche des événements qu’il décrit et en même temps si lucide et même prophétique, est traduit en anglais par la compagne de Koestler, une sculptrice britannique polyglotte, Daphne Hardy (elle figure sous la lettre G. dans les récits autobiographiques de Koestler). L’idée du titre anglais lui appartient et traduit bien le titre allemand. Dans le chaos de l’Occupation, de l’arrestation et de l’internement de Koestler dans un camps du Vernet en Ariège par la police française (il arrive à s’en échapper par miracle et rejoint l’Angleterre, au bout d’un long périple par l’Afrique et le Portugal), Hardy parvient à sauver cette traduction et la publie à Londres au début de l’année 1941. La traduction française paraîtra en 1945, faite d’après cette traduction anglaise par Jérôme Jenatton aux éditions Calmann-Lévy. Dès cette parution, Koestler devient la cible de la gauche française, qui, non sans savoir que ce que le livre narre est vrai, le traite de pro-américain. En dénonçant le stalinisme, explique son ami Sartre, Koestler alimente la cause impérialiste. On parle alors à Paris du grand danger de la « koestlérisation » de la gauche, c’est-à-dire de son anti-soviétisation : péché capital. On tend à démontrer qu’à l’opposé du communisme, il n’y a que l’impérialisme, en sautant allègrement par-dessus le socialisme, comme si ce dernier courant de la pensée et de l’action politique n’était rien d’autre que la préfiguration du communisme.

La première édition en allemand du roman de Koestler paraît à Londres l’année suivante, en 1946, traduite également de l’anglais. Ce n’est finalement qu’en 2015 que Mathias Wessel, doctorant à l’université de Cassel, découvre à la bibliothèque centrale de Zurich le manuscrit original allemand de ce roman bouleversant, et le publie en 2018. L’année suivante, une nouvelle traduction anglaise, faite à partir de cet original allemand retrouvé, voit le jour, préfacée par Michel Scammell. Pour fêter le 120e anniversaire de Koestler, une nouvelle traduction d’après le manuscrit en allemand est publiée par Calmann-Lévy, mais elle conserve le premier titre.

Mais laissons de côté ces détails et penchons-nous ne serait-ce que brièvement sur la figure d’Arthur Koestler. Qui est-il, ce jeune homme, cet écrivain, qui rédige en 1939-1940 son Sonnenfinsternis ou Le Zéro et l’infini (continuons par commodité à l’appeler ainsi en français), une brillante, terrible et sinistre mise en accusation du communisme, non seulement de son « application » soviétique plus ou moins réussie, mais de son idée même, de son fondement, de toute son idéologie, reprise malheureusement par la gauche occidentale ? De quel droit dénonce-t-il le communisme de cette façon radicale et définitive, comme une erreur de méthode ? Au nom de quoi, de qui, parle-t-il ?

La réponse à cette question paraît pourtant claire : Arthur Koestler parle de plein droit et d’expérience. Né dans l’Empire austro-hongrois, dans une famille juive aisée et cultivée, Koestler est un enfant précoce, surdoué ; il fait ses études d’ingénieur à l’Université de Vienne, puis rejoint le mouvement sioniste et devient secrétaire de Vladimir Jabotinsky. Il part en 1926 pour la Palestine mais, un an plus tard, il est de retour à Berlin où il obtient un poste de journaliste dans le groupe prestigieux Ullstein Verlag. C’est en tant que correspondant pour plusieurs journaux germanophones qu’il retourne à Jérusalem et produit quantité d’articles qui éclairent la vie réelle de la communauté juive en Palestine. À partir de 1929, Koestler est à Paris, puis il est à nouveau à Berlin, où il poursuit ses activités de journaliste et où, en 1931, il devient membre du parti communiste allemand. En 1932, Koestler part pour l’URSS. Il voyage en Asie centrale et en Ukraine, où il est témoin de la famine, dont il ne comprend pas le caractère provoqué et imposé délibérément, employé comme moyen de colonisation, de répression et de punition politique. En 1933, Koestler quitte l’URSS non pas pour Berlin, mais pour Paris, et rejoint le courant antifasciste du Komintern. En 1936 et en 1937, il est correspondant de guerre en Espagne, où il découvre et dénonce l’action des fascistes italiens et des nazis allemands aux côtés du général Franco ; il est arrêté, emprisonné à Séville, condamné à mort et finalement échangé contre la femme d’un pilote franquiste détenue par les Républicains. De retour à Paris, il œuvre toujours comme journaliste, et commence à rédiger son premier roman, Spartacus. Cette fiction historique doit servir d’ouverture à la trilogie dont Le Zéro et l’infini sera la suite et la Croisade sans croix la fin. En 1938, suite aux procès staliniens, Koestler rompt avec le parti communiste. L’homme qui, en 1939-1940, écrit donc le roman en question, a été d’abord un communiste très engagé dans la propagande. Puis, après avoir vécu et travaillé en URSS, après avoir observé de près la vie politique et le climat moral en Allemagne, en Palestine, en Espagne, en France, il cesse brusquement, volontairement, de l’être. Il a par ailleurs (tout comme son personnage) été emprisonné et condamné à mort. C’est donc en tant qu’ex-communiste convaincu et en tant que condamné à mort qui y a échappé, et qu’il rédige – répétons-le – d’expérience son chef-d’œuvre consacré à l’un des procès politiques connus sous le nom des procès de Moscou, qui initient la Terreur stalinienne.

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Arthur Koestler à Tel-Aviv en 1949. Photo : Benno Rothenberg / National Library of Israel, CC BY 4.0

Son personnage principal s’appelle Nicolas Salmanovitch Roubachof. Ce nom est un sémiophore : Nicolas/Nikolaï est un prénom russe parmi les plus courants ; le nom de famille Roubachof provient de roubachka – la chemise, et fait allusion au dicton : roubachka-paren, littéralement un gars-chemise, ce qui veut dire un homme simple, ouvert, sans façon. Mais son patronyme indique des origines orientales, voire juives, et laisse penser que son nom de famille est un pseudonyme, comme ceux de beaucoup de bolcheviks. Roubachof est, en effet, une synthèse de plusieurs victimes des premiers procès staliniens, explique Koestler en exergue de son roman. Son prototype principal est Nikolaï Boukharine (1888-1938), bolchevik de la première heure, membre du Politburo du parti communiste, accusé d’hérésie « de droite » et de complot contre le pouvoir soviétique. Condamné à mort lors du troisième procès de Moscou, il est fusillé en 1938. Koestler l’a-t-il rencontré personnellement ? Ce n’est pas impossible. Mais c’est sur l’expérience vécue par Koestler lui-même en prison que se fonde la terrible véracité de ce personnage, communiste convaincu, qui attend en prison son verdict, et dont le lecteur suit les réflexions et les émotions.

Tout comme Boukharine, mais aussi comme Koestler lui-même, Roubachof est un homme éduqué, intelligent, fin, engagé, désirant servir la cause du peuple, mais qui s’est trompé de chemin et qui continue, même après son échec, à se leurrer. Il va aller jusqu’au bout de son aveuglement et en paiera le prix. Je ne dévoilerai pas ici l’intrigue du livre, ne pouvant qu’inviter nos lecteurs à lire ou à relire aujourd’hui ce roman qui, comme tous les grands textes, ceux en particulier d’Orwell, de Kafka et de Nabokov, ne se lit pas seulement, mais se vit, s’expérimente, à chaque fois différemment.

Aujourd’hui, avec le retour des temps sombres, des ambitions autoritaires, voire totalitaires, qui ne se cachent plus, ce texte sonne comme un avertissement. Il redevient urgent de considérer le destin de ce Roubachof face à la machine de la répression, à la conception et à la construction de laquelle il a activement participé.  De manière plus générale, l’homme, ce « je », cette « fiction grammaticale » : qui est-il face à la multitude, face au collectif ? Et qu’est-ce que c’est, sa vie – si courte, à peine remarquable –, face à l’Histoire ?

Mais avant de laisser notre lecteur plonger dans ce roman, quelques observations encore quant à ce Roubachof, personnage si singulier, si étrangement puissant, qui a peu d’équivalents dans l’histoire littéraire, car il est à la fois bourreau et victime, et puis à nouveau bourreau. Suite au pacte germano-soviétique signé en août 1939, Roubachof est envoyé en Allemagne pour éliminer les antifascistes qui n’ont pas obéi à la nouvelle orientation, pro-nazie cette fois-ci, de Moscou. Il le fait, sans sourciller. Il dénonce les insoumis aux nazis, puis il est arrêté lui-même par la Gestapo, torturé, rendu infirme et finalement échangé par Moscou contre un espion allemand. Il revient dans son pays en héros pour être arrêté aussitôt et torturé par les siens. Perspicace, raffiné, Roubachof perçoit ces mystérieuses, ces morbides symétries entre les bourreaux d’hier et les victimes d’aujourd’hui. Mais il a contre le doute un argument de taille, lisse comme un œuf, poli comme un miroir : le Parti n’a jamais tort. Toi et moi, nous pouvons nous tromper, argumente-t-il, mais jamais le Parti. Le Parti, ne se lasse-t-il pas de répéter, est plus grand qu’un seul « je » et que mille autres « je ». Le Parti, ce n’est même pas « nous », car « je-tu-il-nous » vivent leur petite histoire ; mais le Parti c’est l’incarnation de l’idée révolutionnaire dans l’Histoire. Or l’Histoire ne connaît ni sentiments, ni doutes, ni hésitations. C’est un train à grande vitesse. Il faut l’accepter tout en tentant de sauter dans ce train, de se placer dans le sens de l’Histoire. Pour cela, il faut savoir où va le train. Il faut prendre la direction de l’Histoire. Il faut la prédire, scientifiquement.

Dans le contexte soviétique, cette idée de l’histoire comme science quasi exacte dérive, bien entendu, de Marx, et à travers Marx, de Hegel. Quand ce dernier s’aventure à bâtir une philosophie de l’histoire, il interroge tout naturellement la présence de la Raison dans l’histoire (c’est le sens même de l’entreprise philosophique). Or la Raison chez Hegel est un concept complexe, fondement et principe du bien absolu, c’est un dérivé de l’Esprit divin. Concevoir la philosophie de l’histoire signifie pour Hegel isoler l’incarnation de la Raison dans l’Histoire. La suite des événements du passé sont ainsi rationalisés, il reçoivent un Sens, ce qui a comme résultat une forme d’optimisme méthodologique, structurel, permettant un progressisme (s’il y a une Raison, principe du bien, dans le passé, il devra y en avoir dans le futur). Nous abrégeons bien sûr, tout en la simplifiant, l’incroyable richesse de la pensée historique hégélienne, richesse si souvent réduite à son contraire. Ainsi, en lisant l’idéaliste Hegel, le matérialiste Marx veut garder la Raison dans l’histoire, mais remplace l’Esprit par la cause du prolétariat. Puis Lénine, dans son sillage, remplace la cause prolétarienne par la dictature du Parti bolchévique, seul pouvoir qui représente les intérêts du prolétariat. Sous Staline, d’une hypothèse philosophique, l’Histoire avec un H majuscule se transforme en raison d’être du pouvoir tout court. Sous l’apparence d’un discours logique, l’Histoire légitime les actes d’une dictature qui gouverne par la terreur.

Dans une dictature de type communiste, l’argument de la raison historique est une tautologie, un circulus vitiosus : puisque ce qui arrive arrive (puisque physiquement c’est un fait), seul ce qui arrive peut arriver. Et c’est là que se produit un glissement logique : ce qui peut arriver doit arriver. Ce qui arrive est donc historiquement inévitable. C’est la preuve matérielle (dans un système de pensée matérialiste) du fait que l’Histoire a toujours raison. Hier bourreau, maintenant victime, Roubachof accepte chacun de ses rôles, quitte à redevenir demain bourreau, ce qui advient en effet au moment même de son martyre. L’Histoire, incarnée par le Parti via son numéro 1 (le nom de Staline dans le roman), le veut ainsi. Et même si ce numéro 1 a tort, même s’il est en train de jeter dans la crasse et le sang l’idéal grandiose de l’Avenir glorieux fondé sur l’égalité, l’Histoire a quand même raison : inhumaine, sans scrupules, elle accepte le crime et bâtit son palais de glace par-dessus la boue et le sang. Dans la tête de Roubachof qui est prêt à tout à condition que cela ait l’air logique, raisonnable (quitte à tourner en rond), l’Histoire devient in fine une sorte de superstition athée. La vérification par l’Histoire est un argument imbattable : arrivant ce qui arrive, cela devait donc arriver. L’intellectuel Roubachof n’est pas dérouté par cette platitude. Peu importe la taille du désastre orchestré en toute conscience par le numéro 1, l’Histoire arrangera cela, puisque tout événement, tout accident est l’enfant de l’Histoire. Oui, l’Histoire devient l’idole que Roubachof encense. Elle explique tout, elle console, elle promet. On lui doit pour cela des sacrifices.

Dans la tête de Roubachof, l’Histoire est plus forte que tout le reste, que l’idée même du communisme qu’il perçoit maintenant comme un songe de jeunesse : autrefois, il rêvait de pouvoir offrir une vie digne à tout le monde, mais cela n’a pas eu lieu, parce que cela n’a pas dû arriver. L’Histoire est plus forte que tout ; elle est plus puissante que la vie. Dès que, parfois, par mégarde, Roubachof quitte l’argument de l’Histoire, dès qu’il pense en homme seul, dès qu’il raisonne en mode « je-tu », il est vite perdu, il a mal aux dents, comme si cette douleur le ramenait à sa petitesse et à sa finitude, à son humble humanité qu’il redoute et qu’il refuse d’accepter. Il recourt aussitôt à l’Histoire, et sa douleur disparaît. L’Histoire le projette dans un passé-futur immatériel qui ignore le présent et par-là le rend insensible, inexistant, à la fois immortel et comme déjà mort. Les morts n’ont pas mal, même pas aux dents. Telle est l’efficacité prodigieuse de l’Histoire guérisseuse, de l’Histoire assassine.

D’où Koestler tire-t-il cette compréhension du rapport de l’homme à l’histoire sous la dictature communiste ? A-t-il lu l’ouvrage fondamental du prototype de Roubachof, Nikolaï Boukharine, La Théorie du matérialisme historique, paru en première édition en 1921, puis largement augmenté en 19284 ? Ce livre, important sur plusieurs plans, se présente comme un essai de vulgarisation de la sociologie marxiste, destiné aux étudiants. Or, de la théorie du matérialisme historique (qui rejoignait, dans l’ensemble de l’idéologie soviétique, celle du matérialisme dialectique déjà existant) Boukharine n’a pas été seulement vulgarisateur mais aussi et surtout créateur. Dans ce travail, il s’est appuyé sur le manuscrit d’un ouvrage inachevé d’Engels, connu sous le titre Dialectique de la nature5. Datant des années 1873-1882, ce texte d’Engels était alors de grande actualité en URSS6. Matérialiste convaincu et évolutionniste plus que dialecticien, Engels pose sa méthode philosophique comme le reflet fidèle, le modèle même du fonctionnement de la nature : c’est, selon lui, l’unique méthode de pensée qui offre « le tableau véritablement scientifique du monde ». Cette méthode doit de ce fait servir de fondement au progrès de la science et participer à la transformation du monde par cette dernière. Seule l’action fondée sur le modèle matérialiste et évolutionniste peut être considérée comme scientifique : elle devient par-là « juste » et « historiquement inévitable ». Elle indique le sens dans lequel l’histoire se dirige, aussi bien l’histoire naturelle que l’histoire sociale.

Dans son manuel, Boukharine reprend cet évolutionnisme matérialiste d’Engels, en le calquant sur la société : c’est ainsi qu’il crée sa dialectique historique. Dans le chapitre « Déterminisme et indéterminisme (nécessité et liberté de la volonté) », il professe la seule méthode historique qui est juste : le déterminisme. L’indéterminisme, explique-t-il, est une théorie religieuse : tout dans la nature est clairement déterminé, y compris l’homme qui fait pleinement partie de la nature. L’homme ne possède aucun « esprit », aucun libre arbitre : « Le dogme du libre arbitre nous mène tout droit à la religion qui n’explique rien, là où il n’y a pas de savoir, mais seulement la foi aveugle en la diablerie, le mystère surnaturel et la bêtise7. » Le libre arbitre est un sentiment subjectif, derrière lequel se cachent des causes physiologiques. « La volonté humaine n’est pas libre, elle est déterminée par tout un tas de raisons. » Les sentiments et la volonté de l’homme dépendent de son organisme physique complexe qui subit des effets naturels. Cela explique aussi bien le désir de se gratter derrière l’oreille que l’amour ou l’exploit héroïque. « L’homme tombe amoureux quand son organisme est prêt. » Certes, parfois, ces causes cachées ne sont pas immédiatement perceptibles, mais elles sont quand même toujours présentes. Le fait que la chose n’est pas perçue aujourd’hui ne signifie pas qu’elle ne sera pas expliquée un jour.

Les phénomènes sociaux résultent de volontés multiples (toutes matérielles). Quant au hasard (Boukharine cite en exemple l’homme écrasé par une voiture dans la rue), c’est une illusion qui apparaît quand de deux causes, nous n’en connaissons qu’une. Le hasard n’existe pas. Tout événement historique est nécessairement déterminé par des causes matérielles. Il faut chasser des sciences humaines et sociales la notion de la volonté personnelle et du hasard et y introduire définitivement la seule notion juste, celle de la nécessité historique inévitable. Il s’ensuit que la prédiction scientifique en histoire est parfaitement possible. Cette prédiction concerne la société entière et non pas l’individu qui en tant que tel ne joue aucun rôle dans l’Histoire.

Tout comme Boukharine, Roubachof pense en intellectuel qu’il est. Il se croit fin logicien, robuste dialecticien, matérialiste, darwiniste. Mais, nous explique Koestler, qui n’est pas scientifique pour rien, le mariage de la Raison dans l’histoire hégélienne et du matérialisme est une chimère. L’argument historico-dialectique permet, se rassure Roubachof, de se mettre au-dessus du populaire, du banal, de la superstition, de la vie humaine individuelle, mais par ce même fait, il est prisonnier du déterminisme matérialiste, il se trouve en dessous de l’humain. Cet intellectuel fait triste figure. Impuissant, il pense être « savant », mais vénère l’Histoire comme une force occulte. L’idolâtrie de l’Histoire le rend aveugle et sourd, inhumain. Sonnenfinsternis, « l’éclipse solaire » – cette nuit en plein jour –, c’est la bêtise de l’intelligence qui se trompe de méthode, et le démontrer ainsi était bien plus incisif que toutes les critiques du communisme faites par ailleurs. L’argument de l’Histoire rend Roubachof ridicule et le ridicule, même s’il ne tue pas, se pardonne rarement et difficilement. C’est ce que les intellectuels français, Sartre en premier lieu, n’avaleront jamais. Et c’est pour cela peut-être que le titre original allemand de son roman génial, « l’éclipse solaire », ne remplacera pas de sitôt en langue française – même dans la nouvelle traduction d’après le manuscrit allemand, parue en 20228 – son titre dit justement « historique ».

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Olga Medvedkova est historienne de l’art et écrivain bilingue, français et russe. Elle est directrice de recherche au CNRS. Elle est spécialiste en histoire de l'architecture, ainsi que de l'art russe. Dernier livre Dire non à la violence russe paru en 2024 aux éditions À l'Est de Brest-Litovsk.

Notes

  1. Voir en traduction française : Œuvres autobiographiques : La Corde raide, Hiéroglyphes, Dialogue avec la mort, Un testament espagnol, La Lie de la terre, l’Étranger du square, Paris, Robert Laffont, coll. Bouquins, 1994.
  2. Michael Scammell, Koestler: The Literary and Political Odyssey of a Twentieth-Century Skeptic, Random House, 2010. Voir le compte rendu de ce livre par Anne Applebaum dans The New York Review of Books, sous le titre bien compréhensible pour l’époque : Did the Death of Communism take Koestler and other Literary Figures with it ?
  3. Notamment les cinq premiers chez Calmann-Lévy, son éditeur historique.
  4. Nous le citons ici d’après sa 5e édition : Бухарин, Николай, Теория исторического материализма : Популярный учебник марксистской социологии  / Н. И. Бухарин. – 5-е изд., М. ; Л. : Гос. изд-во, 1928. –  390 с. – С прил. ст.  » К постановке проблем теории исторического материализма ». Первое издание 1921 г.
  5. Nous citons ce texte dans la traduction de l’allemand par Émile Bottigelli : Friedrich Engels,Dialectique de la nature, Paris, Éditions sociales, 1968.
  6. La première édition bilingue russo-allemande de la Dialectique de la nature d’Engels a vu le jour à Moscou, le texte original étant établi à partir des photographies des manuscrits achetés en Allemagne en 1925. Boukharine a activement participé à cette aventure : peu avant son arrestation, en 1936, il a été envoyé en mission en Europe dans le but de racheter les archives de Marx et Engels ayant appartenues au Parti social-démocrate allemand, cachées depuis l’arrivée des nazis au pouvoir par les communistes des différents pays.
  7. Nikolaï Boukharine, La Théorie du matérialisme historique, p. 30.
  8. Arthur Koestler, Le Zéro et l’infini, traduit de l’allemand par Olivier Mannoni, Paris, Calmann-Lévy, 2022.

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