Depuis plus de deux ans, le gouvernement géorgien multiplie les attaques et les lois répressives contre les médias indépendants. Les chaînes de télévision en particulier, qui représentent la première source d’information pour la population, voient leur liberté se restreindre de jour en jour, dans un pays où leur existence a toujours dépendu du pouvoir politique.
Lorsqu’on allume la télévision en Géorgie, il y a de quoi être surpris : plus d’une dizaine de chaînes de télévision généralistes et d’actualité en langue géorgienne se partagent les fréquences. C’est beaucoup dans l’espace post-soviétique, où les chaînes russes sont généralement omniprésentes. Deuxième étonnement : chacune de ces chaînes est fortement orientée politiquement, brouillant régulièrement la frontière entre média d’information et média d’opinion. Ainsi, il est fréquent de voir une chaîne d’opposition couvrir intégralement une manifestation anti-gouvernementale tandis que sa concurrente ne montre quasiment aucune image des contestataires et passe la journée à relayer les déclarations officielles du gouvernement.
Cette tendance, ancienne, a été sérieusement bousculée depuis fin 2024, avec le basculement autoritaire du parti au pouvoir, Rêve géorgien. En avril 2025, le Parlement, largement acquis à ce parti depuis des élections législatives contestées par les partis d’oppositions et critiquées par la plupart des observateurs occidentaux, a voté le « Foreign Agent Registration Act » (FARA, loi sur les « agents de l’étranger ») qui oblige tout individu ou entité recevant des financements étrangers à s’enregistrer auprès du gouvernement. La loi, complétant une première votée au printemps 2024, reprend largement celle adoptée par le Parlement russe en 2012 et dont se sert le Kremlin depuis lors pour faire taire toute ONG ou média hostile au pouvoir. Conséquence directe en Géorgie : la chaîne Mtavari TV, première chaîne d’opposition du pays et deuxième en termes d’audience, a décidé de fermer en mai 2025, sur fonds de bataille idéologique entre ses dirigeants.
Un contrôle financier et éditorial
Le 24 février dernier, le Parlement décide d’aller plus loin en amendant sa loi sur l’audiovisuel afin d’interdire tout financement étranger des chaînes de télévision et de radio, sauf pour la publicité et les placements de produit. « Cette criminalisation du financement étranger pose un risque existentiel pour les médias d’opposition », note Tamar Kintsurashvili, directrice de l’ONG Media Development Foundation. « Le marché de la publicité est tellement déséquilibré en Géorgie que ces médias ont toujours compté sur les financements étrangers et les ONG locales pour survivre. Maintenant, ces deux sources sont coupées ». Selon l’ONG indépendante MediaChecker, les quatre principales chaînes de télévision pro-gouvernementales se sont en effet partagées 78,5 % des revenus publicitaires en 2025, laissant aux chaînes d’opposition la portion congrue. Dans son dernier rapport annuel, Transparency International Georgia note un risque élevé de fermeture des deux principales chaînes d’opposition, TV Pirveli et Formula TV, dans ce contexte de restrictions financières.
Mais c’est le deuxième amendement à la loi sur l’audiovisuel qui inquiète le plus le secteur. Celui-ci oblige les médias à s’assurer de « l’exactitude » des informations publiées ou diffusées et de « l’impartialité » de ses journalistes. Toute suspicion de violation sera examinée et tranchée par la Commission nationale des communications (« ComCom », l’ARCOM géorgien) après saisine. La sanction peut aller du simple rappel à l’ordre à la fermeture définitive. « Cette nouvelle loi ouvre clairement la porte à une réglementation étatique du contenu informationnel, là où c’était auparavant le rôle des médias eux-mêmes », note Merab Metreveli, journaliste à la chaîne de télévision indépendante Palitra News. « Et, bien sûr, il y des chances que cette règle soit surtout appliquée aux médias indépendants, à des fins politiques, et non aux médias pro-gouvernementaux. » Selon la ComCom, qui a accepté de nous répondre uniquement par écrit, ces amendements « ont vocation à créer un environnement médiatique pluraliste et de qualité en Géorgie, en assurant la justesse de l’information, l’impartialité, et en combattant la désinformation. Cette législation est similaire à ce qui est déjà en place dans tous les pays de l’UE. » Or rien ne permet d’affirmer qu’une telle régulation éditoriale ait été instituée dans les pays cités, mis à part en Hongrie. Ces dernières semaines, suite à des saisines par le parti au pouvoir, l’organe de régulation a d’ores et déjà rappelé à l’ordre quelques médias, dont Formula TV, pour l’utilisation de vocabulaire jugé anti-gouvernemental, comme « gouvernement de facto » ou « Parlement de Rêve géorgien ».
Une instrumentalisation politique
Cette bascule sans précédent s’inscrit toutefois dans un contexte qui a toujours été tendu pour les médias audiovisuels dans l’histoire récente. Selon Tamar Kintsurashvili, « les médias ont toujours été très polarisés et les chaînes ont toujours été instrumentalisées par les partis politiques. Une des explications est que le marché publicitaire local n’a jamais été autonome, de sorte que les grosses chaînes ont besoin du pouvoir politique pour subsister. » D’autre part, « l’influence de la télévision est encore très grande en Géorgie », note Merab Metreveli, « c’est pourquoi les partis politiques ont toujours eu intérêt à les contrôler d’une manière ou d’une autre ». Le cas d’Imedi TV est un exemple frappant. Aujourd’hui première chaîne du pays en termes d’audience, très proche du gouvernement, elle était entre 2003 et 2007 farouchement opposée au Président de l’époque, Mikheïl Saakachvili. Alors que la chaîne prenait de l’ampleur dans l’opinion publique et que les manifestations se multipliaient contre le pouvoir en place, les forces de l’ordre étaient entrées dans les studios et le gouvernement avait pris le contrôle de la chaîne, alors détenue par Badri Patarkatsichvili, ancien oligarque ayant fait sa fortune en Russie. La raison principale invoquée : « Soutien à une tentative de coup d’État ». En 2012 et suite à la première victoire de Rêve géorgien, la chaîne retombe dans les mains de la famille Patarkatsichvili et devient peu à peu un outil puissant de propagande gouvernementale. Nombreuses sont les figures politiques passées par Imedi occupant aujourd’hui de hautes fonctions dans les partis politiques.
Mais alors, quel est le rôle de la ComCom dans tout ça ? Selon la législation géorgienne, le régulateur est totalement indépendant du gouvernement et ses membres, nommés par le Parlement sur proposition du président, sont libres de toute pression politique. Mais la réalité est bien différente. « Ils disent que la ComCom est indépendante, mais en vérité elle ne l’a jamais été. On le comprend en regardant les membres et les présidents qui sont passés par la commission. Surtout le nouveau président », assure Merab Metreveli. Kakha Bekauri, président de la ComCom de 2017 à 2025, ancien directeur de Channel 9 (chaîne détenue par le milliardaire et fondateur de Rêve géorgien Bidzina Ivanishvili, fermée en 2013), a en effet été critiqué pour avoir imposé une vision proche de celle du gouvernement durant ses deux mandats. Ainsi, à l’automne 2024, il met en garde certaines chaînes suite à la diffusion de sondages d’instituts britanniques et allemands donnant Rêve Géorgien perdant aux élections législatives, les menaçant de sanctions s’ils ne « vérifiaient pas [leur] fiabilité ». Le 12 septembre 2024, la ComCom a sanctionné Mtavari TV, qui avait refusé de diffuser une publicité de Rêve géorgien utilisant sur des images de la guerre en Ukraine un discours anti-occidental. Fin janvier 2026, Goga Gulordava est nommé président de la ComCom. Ancien député de Rêve géorgien de 2016 à 2020, Gulordava a alors notifié aux principales chaînes de télévision qu’il compte mettre en place sans délai la totalité de la nouvelle loi sur l’audiovisuel. De leur côté, les responsables de ComCom affirment : « À ce jour, la Constitution et la législation géorgienne confirment l’indépendance de la ComCom. Le fait que notre nouveau président ait été membre de Rêve géorgien ne saurait être une preuve de partialité politique. »
Le service public comme solution
Face à ce constat accablant, et alors que Reporters sans frontières classe désormais la Géorgie à la 114e place sur 180 pour la liberté de la presse en 2025 (contre la 105e place en 2024) et que la violence envers les journalistes ne cesse de croître, il n’y a guère de lueurs d’espoir pour le paysage audiovisuel géorgien. Les médias en ligne, qui représentaient jusqu’à présent une solution pour les journalistes indépendants, sont désormais vivement menacés par la loi FARA, qui les coupe d’une ressource financière précieuse. Pas sûr non plus que les sanctions financières du Royaume-Uni contre les chaînes pro-gouvernementales Imedi TV et POSTV, en raison de leur traitement de la guerre en Ukraine, soient une solution pérenne. Pour contrer l’extrême polarisation du paysage audiovisuel – qui a sans aucun doute été déterminante lors des élections de 2024 –, un service public apparaît comme une solution durable. Or celui-ci existe : le Georgian Public Broadcasting (GPB). Mais, peu regardée (sa première chaîne ne totalise que 4 % environ des parts d’audience), elle fait elle aussi face à de nombreuses critiques pour sa dépendance vis-à-vis du pouvoir. « Un diffuseur public, indépendant du gouvernement mais surtout indépendant du marché publicitaire, c’est la clé de l’information libre. Malheureusement, ça aussi le gouvernement l’a pris ! » déplore Tamar Kintsurashvili, qui a elle-même dirigé GPB entre 2005 et 2008. Joseph Katsitadze, reporter pour GPB durant 12 ans, a été licencié par le groupe en 2025 après avoir dénoncé un traitement biaisé de l’information. Il a raconté à RSF sa désillusion lorsque la chaîne a commencé à censurer les informations liées aux contestations qui ont suivi les élections de 2024 : « Ce n’est plus de l’audiovisuel public, c’est de l’obéissance politique grimée en journalisme. Le public a droit à la vérité et c’est le rôle d’un média public véritablement indépendant de le garantir. Retrouver l’indépendance éditoriale, cela ne concerne pas seulement les journalistes, c’est le droit de chaque Géorgien d’être informé, d’avoir une voix et d’être respecté. »
Victor Sardjeveladze est un journaliste français, d'origine géorgienne. Anciennement engagé dans l’aide humanitaire, il a travaillé durant huit ans pour diverses ONG internationales en Asie, en Afrique et dans le Caucase.

