Les États-Unis et Israël ont-ils eu tort de ne pas avoir prévenu leurs alliés européens du déclenchement de la guerre contre l’Iran ? Les Européens ont-ils eu raison de ne pas vouloir participer à la défense du détroit d’Ormuz ? Le droit et la force sont-ils des concepts irréconciliables ? Telles sont les questions que pose ce spécialiste de la Corée du Nord et du monde totalitaire.
Qu’on nous pardonne la référence au fameux article de Marcel Déat paru à la une de L’Œuvre le 4 mai 1939. Nous ne suggérons pas que nous pourrions être, comme lui l’était, à quelques mois d’une nouvelle guerre mondiale. Le pacifisme n’anime pas les lignes qui suivent. Trump n’est pas Hitler, la Pologne n’est pas l’Iran et 2026 n’est pas 1939. Nous pensons cependant que la volonté de ne pas se mêler d’un conflit lointain, d’un conflit jugé tout à la fois moyen-oriental, illégal et illégitime reprend, grosso modo, la cécité confortable affichée par le dirigeant néo-socialiste, futur chef du RNP (Rassemblement national populaire), ministre du Travail de Vichy et pensionnaire de Sigmaringen.
Nous ne faisons pas non plus la leçon aux dirigeants français qui tentent de se montrer vaillants mais sages en envoyant non loin de la zone de guerre, mais pas trop près quand même, notre beau porte-avions Charles de Gaulle, en assurant nos alliés de la péninsule arabique ou de l’île de Chypre de notre protection et en en appelant à une réunion du Conseil de sécurité de l’ONU – comme si l’organisation internationale n’était pas totalement déconsidérée, et tout particulièrement son Conseil de sécurité. Après que celui-ci a frappé de lourdes sanctions la Corée du Nord, un allié de l’Iran, désireuse hier de se doter de l’arme nucléaire – comme la République islamique aujourd’hui –, deux de ses membres incontournables, la Chine et la Russie, piétinent allègrement leurs propres sanctions ! Celles-ci demeurent, du moins sur le papier. Mais la Russie a changé de politique, elle fournit de la technologie de pointe à Pyongyang et importe des milliers de militaires nord-coréens pour renforcer son agression contre l’Ukraine, pendant que l’État nord-coréen récupère la plus grande partie de leur solde, contribuant ainsi à sa coûteuse poursuite de l’arme atomique.
M. Gutteres, le secrétaire général de l’ONU, ne dit mot pendant ce temps, ou s’alarme surtout des aléas climatiques. Comment croire que l’institution qu’il dirige puisse dire aujourd’hui le droit international, au nom duquel le déclenchement d’une attaque américaine devrait être condamné !
Sans doute ceux qui appellent au respect du droit international ne se contentent-ils pas de dénoncer une entreprise que n’a pas adoubé l’Organisation des Nations unies. Ils s’appuient aussi sur une sorte de bon sens moral : si l’on tourne le dos au droit international (plus crûment : si l’on se passe de l’autorisation des Nations Unies), c’est, prétendent-ils, que le simple rapport de force définit les relations entre États. Où allons-nous, demandent-ils ? M. Trump pense être le plus fort ; il s’en prend donc, ou menace de s’en prendre, au Groenland, au Canada, au Venezuela ou à l’Iran. Ne baignons-nous pas désormais dans un monde de brutes, un monde de hors-la-loi ? Le droit existe-t-il même encore ? La force et la force seule s’impose.
Cette accusation de négation du droit international au profit de la seule force ne tient évidemment pas. Jamais le droit international ne s’exerce hors de tout rapport de force. Il nuance ce dernier, le précise, le limite, le sort de l’arbitraire, mais il ne l’annule pas. Et la force n’est pas en soi hostile au droit. Mieux : elle intervient parfois pour le conforter et pour le protéger contre ceux qui le minent sciemment. La République islamique d’Iran comptait parmi les États les plus actifs, les plus militants, les plus acharnés à miner et détruire les États de droit que sont les démocraties occidentales et Israël. Il n‘est donc pas bon d’opposer la force et le droit dans la crise iranienne actuelle mais de faire en sorte, pour contredire Pascal qui ne pensait pas que ce soit possible, que le droit fût fort et que la force fût au service du juste, c’est à dire de l’État de droit et de la défense d’une société respectueuse des droits de l’Homme, dont la Corée du Nord et la République islamique d’Iran se préoccupent au contraire comme de colin-tampon.
Les commentateurs ne s’en tiennent pas là en général et, comme notre propre gouvernement, ils manifestent leur mécontentement de ne pas avoir été prévenus des projets guerriers de Donald Trump. On peut le regretter en effet, mais on peut aussi se demander si être mis dans la confidence eût servi à autre chose qu’à mettre des bâtons dans les roues de l’armée américaine. Il n’est qu’à relever la joie mauvaise avec laquelle a été accueillie la proposition de Donald Trump de constituer une coalition pour ouvrir le détroit d’Ormuz. On ne dépasse guère cette remarque triviale : « On n’a pas été prévenu… qu’il se débrouille. »
Mais s’agit-il de jouir des difficultés américaines comme une vengeance du fait de ne pas avoir été mis dans le secret des dieux, ou du refus de participer à une intervention militaire contre un régime totalitaire qui rêve de rayer de la carte l’État d’Israël depuis des années ? Qui rêve aussi de balayer les démocraties libérales tout en appuyant la Russie poutinienne contre l’Ukraine en lui fournissant des drones par milliers ?
Est-ce vraiment ce que nous voulons ? Notre aide militaire à l’Ukraine est déjà limitée. Voulons-nous vraiment faire pire en sauvant le régime russe alors qu’il orchestre l’effort de guerre contre un pays européen ? Perdrions-nous quoi que ce soit à faire de Donald Trump notre obligé dans l’opération actuelle contre l’Iran en contribuant à protéger la liberté de circulation maritime ? L’intervention militaire américaine est sans doute critiquable par certains aspects, tant militaires (la protection mal assurée des pays amis) que politiques (l’absence apparente de coordination avec l’opposition iranienne). Mais une chose est sûre : l’ennemi, ce n’est pas Donald Trump. C’est l’État islamiste iranien, sa propension aux opérations terroristes, sa haine des Juifs, son fanatisme religieux, son recours à la répression barbare contre sa propre population et ses alliances contre les démocraties avec la Russie et la Corée du Nord.
Voilà qui vaut bien d’avaler cette toute petite couleuvre : avoir été tenu à l’écart du déclenchement d’une guerre à laquelle nous n’aurions de toute façon pas participé !
Né à Paris en 1944, professeur de philosophie, directeur de l’Institut d’histoire sociale, centre de réflexion anti-totalitaire fondé par Boris Souvarine, Pierre Rigoulot a publié notamment : Des Français au goulag, (Fayard 1984), Les Aquariums de Pyongyang (Laffont 2000). Il vient de publier avec Florence Grandsenne Quand Poutine se prend pour Staline (Buchet-Chastel 2023). Pierre Rigoulot est titulaire d’un doctorat en sciences politiques.


