Le politologue et philosophe russe en exil décrit une situation peu couverte en Occident : l’abattage massif d’animaux d’élevage touchés par une épizootie en Sibérie et dans d’autres régions russes, réalisé avec une cruauté extrême par les services vétérinaires, sans explication ou sous un faux prétexte. Comme à l’époque soviétique, l’État cache la vérité pour ne pas perdre des marchés d’exportation de viande. Comme, malgré ces abattages, la maladie s’est répandue dans des régions frontalières de la Chine, on sait désormais qu’il s’agit de la fièvre aphteuse. Pour Sergueï Medvedev, l’État totalitaire ne fait pas de différence entre l’envoi à la mort de jeunes gens sur le sol ukrainien et l’abattage d’animaux.
En Russie, une seconde « opération militaire spéciale » vient d’être lancée – une opération vétérinaire spéciale. Les services vétérinaires, avec le soutien de la police et des forces spéciales (OMON), abattent des dizaines de milliers de têtes de bétail dans la région de Novossibirsk, en Altaï et dans la région de la Volga : vaches, moutons, porcs et même chameaux. Ils s’introduisent sous de faux prétextes dans les exploitations agricoles, capturent de force les animaux et les tuent, puis brûlent leurs carcasses.
L’euthanasie est pratiquée de manière cruelle et inhumaine : on injecte aux animaux une substance neuroparalytique dont les propriétés rappellent celles du curare – elle les immobilise et les tue par suffocation lente. Ou plutôt, elle ne les tue pas – car en Russie aussi, les poisons sont de mauvaise qualité (demandez aux Skripal) : elle ne fait que les assommer, puis les animaux sont brûlés vifs, et leurs cris dans les flammes provoquent des évanouissements chez les agriculteurs et chez les inspecteurs vétérinaires eux-mêmes. Le Service fédéral de surveillance vétérinaire, qui s’est transformé sous nos yeux en un organisme répressif, invoque le fait qu’en raison des sanctions, les produits destinés à l’euthanasie des animaux ne sont plus disponibles en Russie, et que la loi sur un traitement responsable des animaux ne s’applique pas aux activités agricoles courantes.
Si les grands groupes agricoles supportent stoïquement l’abattage massif, conscients de l’inutilité de s’opposer aux autorités, les agriculteurs, qui perdent leurs moyens de subsistance, organisent désespérément des piquets de grève, bloquent les routes, menacent de s’immoler par le feu et lancent des appels à Poutine. Svetlana Panina, une habitante du village de Novoklioutchi dans la région de Novossibirsk, dont la ferme a été « visitée » par des vétérinaires en son absence et où tous les animaux (150 moutons, 40 vaches, sept chèvres, trois chameaux et deux porcelets) ont été abattus, s’est rendue au bureau du ministre régional de l’Agriculture, Andreï Chindelov, mais le fonctionnaire s’est littéralement enfui dans les couloirs. Une autre Sibérienne, habitante du village de Kozikha, qui s’était plainte sur les réseaux sociaux de l’abattage du bétail, a vu les services de protection de l’enfance la menacer de lui retirer son enfant handicapé.
De la même manière que l’on refuse en Russie de qualifier la première et principale opération militaire de « guerre », le nom de la maladie à l’origine de l’opération vétérinaire spéciale est tabou : il s’agit de la fièvre aphteuse, dont une épidémie, selon toute vraisemblance, avait déjà été signalée en février dans la région de Novossibirsk et s’était propagée aux régions voisines. Au lieu de ce terme effrayant, on utilise un euphémisme (ce que l’anthropologue Alexandra Arkhipova appelle la « nécrolangue ») : la pasteurellose – une maladie bien moins dangereuse, qui se soigne par des antibiotiques et ne nécessite pas l’abattage du cheptel. On refuse de prononcer le diagnostic de « fièvre aphteuse », car la Russie perdrait son statut de pays indemne de la fièvre aphteuse, récemment obtenu au prix de grands efforts, et qui ouvre de vastes possibilités pour l’exportation de viande vers les marchés mondiaux, en particulier vers la Chine. (Les exportations de viande depuis la Fédération de Russie ne font pas l’objet de sanctions directes de la part de l’Occident.) C’est précisément pour cette raison que les animaux sont abattus dans le cadre d’une opération spéciale – instantanément, en secret, sans explication.
Pendant ce temps, à 4 000 kilomètres de Novossibirsk, un autre carnage se déroule depuis cinq ans – la guerre à grande échelle en Ukraine. Les pertes s’alourdissent de part et d’autre, dépassant déjà les 2 millions de morts et de blessés (selon les estimations du centre américain CSIS, les pertes de la Russie sur le champ de bataille sont 2,5 fois plus élevées que celles de l’Ukraine), mais ces derniers jours, alors que la Russie a lancé son offensive de printemps, ses pertes ont fortement augmenté, atteignant 1 700 hommes par jour. Selon le ministre de la Défense Mikhaïl Fedorov, l’Ukraine se fixe de nouveaux objectifs de 50 000 occupants éliminés par mois, ce qui dépassera largement les capacités actuelles de la Russie en matière de recrutement de contractuels (jusqu’à 30 000 par mois).
La plupart de ces pertes sont causées par les drones FPV ukrainiens, dont le pilotage a atteint un nouveau niveau d’efficacité : ils ont formé une « zone de tir » – une bande large de 30 kilomètres à partir de la ligne de front, dans laquelle toute personne ou tout véhicule est une cible. Selon les correspondants de guerre et les analystes, la durée de vie moyenne d’un soldat d’assaut russe varie entre deux semaines et trois jours lors des « assauts de grande envergure ». Les chaînes patriotiques russes relatent les suicides de combattants encerclés par des drones, les blessés abandonnés et achevés par leurs propres camarades, ainsi que les représailles des commandants contre les mécontents. Cependant, le commandement russe a ses propres plans : il prépare l’offensive prévue pour le printemps-été 2026 contre le « système fortifié » de Kramatorsk-Sloviansk, la principale ligne de défense de l’Ukraine dans la région de Donetsk. Des dizaines de milliers de nouveaux soldats sont entraînés, prêts à venir grossir de leurs tombes les cimetières militaires qui se multiplient rapidement à la périphérie des villes russes, ou à disparaître, anonymes, dans la terre noire ukrainienne.
Ces deux combats – l’abattage du bétail en Sibérie et les « assauts de chair à canon » en Ukraine – ont beaucoup en commun : l’attitude des autorités russes envers la vie, considérée comme une ressource naturelle mise à disposition, que l’on peut détruire par dizaines de milliers d’individus pour des raisons de sécurité. La souveraineté à la Poutine se réduit à un pur pouvoir sur la vie – un contrôle de l’État sur les différentes formes de vie, jusqu’à la décision du dirigeant de qui doit vivre et qui doit mourir. Aristote distinguait déjà la vie « naturelle » (zoé) de la « vie sensée » (bios), qui désignait notamment la vie du citoyen dans la cité grecque. Le pouvoir russe efface la frontière entre ces deux formes de vie, transformant les corps humains en chair muette, brûlée dans l’hécatombe gigantesque de la guerre, à l’instar de dizaines de milliers de carcasses de vaches et de moutons. En Russie, la distinction s’estompe entre la biopolitique (la gestion de la vie de la société à travers la politique familiale et démographique, la lutte contre les LGBT, l’interdiction de l’avortement) et la zoopolitique (fondée sur la prétendue supériorité de l’espèce humaine sur les animaux) : toutes deux se transforment en nécropolitique lorsque le produit principal du pouvoir, son instrument premier et son langage de communication avec ses sujets devient la mort – impersonnelle, inexplicable, inévitable.
En l’absence d’informations sur l’épidémie en Russie, les théories du complot se multiplient. On affirme que le bétail des petites exploitations familiales est abattu dans l’intérêt des grands groupes agroalimentaires, et c’est Miratorg, le plus grand producteur de viande de Russie, fondé par les frères Linnik (vraisemblablement des parents de l’épouse de Dmitri Medvedev), qui est le plus souvent cité comme le bénéficiaire présumé de cet abattage massif. Un boycott des magasins de la marque Miratorg et des restaurants où ses produits sont distribués a commencé dans le pays. D’une manière générale, les Russes font souvent preuve de pitié et de compassion envers les animaux : on se souvient de la campagne nationale pour sauver le chat Twix en janvier 2024, qu’une cheffe de train avait jeté de son train longue distance à Kirov, par un froid glacial, le prenant pour un chat errant… Si seulement nos compatriotes boycottaient aussi activement les centres de recrutement sous contrat qu’ils boycottent les magasins Miratorg, la guerre serait terminée depuis longtemps. Mais ce ne sont que des illusions futiles. La « boucherie numéro deux », l’abattage du bétail en Sibérie, prendra fin tôt ou tard (peut-être en même temps que le bétail lui-même), mais la boucherie principale en Ukraine se poursuivra comme prévu : la chair humaine vaut bien moins cher en Russie que le bœuf et le porc.
Traduit du russe par Desk Russie
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Sergueï Medvedev est un universitaire, spécialiste de la période postsoviétique, dont le travail s’enrichit des apports de la sociologie, de la géographie et de l’anthropologie de la culture. Il a remporté le prestigieux Pushkin Book Prize 2020 pour son livre The Return of the Russian Leviathan, qui a été largement salué aux États-Unis et en Grande-Bretagne, ainsi qu’en France (sous le titre Les Quatre Guerres de Poutine, Buchet-Chastel, 2020).

