L’autrice revient à la philosophie politique de Hannah Arendt pour expliquer la mentalité des Russes abêtis par une propagande officielle ignoble. À ce jour, beaucoup parmi eux ne comprennent pas le lien entre la guerre déclenchée par Poutine contre l’Ukraine et les attaques de drones ukrainiens qui frappent le territoire russe et causent la destruction et une pénurie d’essence.
Une vieille histoire drôle (ou « anekdot » en russe) circulait encore à Moscou au temps de mon enfance. Une mère, dont le fils part pour le front, lui donne ses dernières instructions.
– Surtout, mon chéri, ne te fatigue pas trop. Tue un Turc, puis assieds-toi et repose-toi. Tues-en un autre, et repose-toi.
– Mais maman, rétorque le fils, pendant que je me reposerai, un Turc me tuera.
– Pourquoi le ferait-il, s’exclame la mère, qu’est-ce que tu lui as fait ?!
Cette histoire date sans doute de la dernière guerre russo-turque qui eut lieu en 1877-1878, durant laquelle la Russie se positionna en championne du panslavisme, de la libération des peuples-frères slaves de la domination de l’Empire ottoman. Cette guerre typiquement coloniale accompagnée d’une hystérie nationaliste, à l’issue de laquelle la Russie gagna de nouveaux territoires et zones d’influence, entraîna des pertes humaines colossales, et fut violemment critiquée, notamment par Léon Tolstoï.
Aujourd’hui, nous assistons à une situation aussi invraisemblable que celle condensée dans cette vieille blague. En observant les bombardements ukrainiens des infrastructures stratégiques à l’intérieur de la Russie, y compris à côté de Moscou, les Russes ne semblent pas comprendre pourquoi cela leur arrive. « Qu’est-ce qu’on leur a fait ? » , s’étonnent-ils en chœur sur les réseaux sociaux. Pourtant Zelensky ne pouvait pas être plus clair. Suite à ses nombreuses propositions de paix, il a adressé dernièrement à Poutine une lettre dans laquelle tout est dit noir sur blanc : désespérés de convaincre les Russes d’arrêter cette guerre qui est la leur, les Ukrainiens vont déplacer leur guerre sur leur territoire. C’est donc leur guerre, celle de Poutine, président élu, et la leur, dont ils observent maintenant les conséquences directes, sous forme de drones au-dessus de leurs têtes et de crise énergétique, voire de crise économique généralisée, qui les guette.
« Qu’est-ce qu’on leur a fait ? » Comment une question aussi stupide, une attitude aussi infantile, irresponsable est-elle seulement possible ? On aurait envie de s’indigner. Mais les temps ne sont plus à l’indignation. Les temps sont à la régression, comme l’observe si justement, dans son dernier ouvrage, le philosophe Marc Crépon1 : régression politique, régression intellectuelle, régression des mœurs sous la poussée de la violence, de l’illimitisme des pouvoirs et du capital à tous les niveaux. C’est le désert qui semble revenir, le désert dont Hannah Arendt a fait autrefois l’image même de la régression politique.
Un ensemble de textes dédiés à la philosophie politique2, rédigés par Hannah Arendt dans les années 1950, nous est aujourd’hui de nouveau très utile. Au lieu de s’exaspérer, nous pouvons profiter de cette brillante intelligence, meilleure arme face à ce qui nous arrive. Dans ces années de l’après-guerre, entre ses réflexions sur la modernité (La Condition de l’homme moderne) et le totalitarisme (Les Origines du totalitarisme), la philosophe trouve l’objet même de la science politique non pas dans l’Homme, mais dans l’espace entre deux hommes, dans l’entre-deux. Cet espace, ce vide entre les gens, est le domaine politique par excellence, déterminé par la pluralité humaine. Le point de départ est simple : le politique régit les relations entre des gens qui ne se ressemblent pas. Mais ce qui en découle est vertigineux. Là où il n’y a pas de dissemblance, où il y a volonté d’uniformisation, de répression de la spécificité, il n’y a pas de politique. Cette dernière est un art du voisinage, du vivre-ensemble avec ceux qui ne sont pas comme toi, et que tu n’es pas obligé d’aimer, mais avec qui tu es obligé de vivre, ce qui signifie communiquer. Le totalitarisme exclut la politique de la vie des hommes. « En écrasant les hommes les uns contre les autres, la terreur totale détruit l’espace entre eux. Elle substitue un lien de fer qui les maintient si étroitement ensemble que leur pluralité s’est comme évanouie en un Homme unique aux dimensions gigantesques3. » L’opposition entre l’univers fondé sur la pluralité réglée par l’esprit politique et le monde unifié, rasé, apolitique, trouve sa formule sous la plume d’Arendt dans l’opposition « monde-désert ».
Le monde, c’est la pluralité, la discussion, le vivre-ensemble / l’éviter-la-guerre, c’est l’intelligence du voisinage, mais aussi l’intelligence tout court. Pour y vivre bien, il faut être là, il faut réfléchir vite, mais aussi pouvoir imaginer ce que pense l’autre. C’est là que la philosophie politique rejoint la gnoséologie, voire la métaphysique : « […] personne ne peut saisir par lui-même et sans ses semblables de façon adéquate et dans toute sa réalité ce qui est objectivement, parce que cela ne se montre et ne se manifeste à lui que selon une perspective qui est relative à une position qu’il occupe dans le monde et qui lui est inhérente. S’il veut voir le monde, l’expérimenter tel qu’il est « réellement », il ne le peut que s’il le comprend comme quelque chose qui est commun à plusieurs, qui se tient entre eux, qui les sépare et les lie, qui se montre différemment à chacun et qui ne peut être compris que dans la mesure où plusieurs en parlent et échangent mutuellement leurs opinions et leurs perspectives4. » Le monde est une mosaïque, le dessin n’y apparaît qu’à la vue d’ensemble.
Le désert, c’est le contraire du monde : la solitude, la désolation, la déréalisation, l’hébétude. Certes, il existe dans le désert des oasis. Mais si dans le monde réglé par l’esprit politique, l’oasis sert à ressourcer les gens, avant qu’ils ne rejoignent la vie et l’action, dans le désert, l’oasis absorbe l’homme qui s’y réfugie sans vouloir jamais le quitter. La culture peut jouer, par exemple, sous le régime totalitaire, ce rôle d’oasis. Ceux qui ont vécu en URSS reconnaissent facilement ce dont parle ainsi Hannah Arendt. Cette opposition du monde et du désert nous explique beaucoup de choses, comme l’extrême attachement des élites issues de l’ex-URSS à la « haute culture ». Ou encore, parallèlement, l’absence totale, chez elles, même parmi ses représentants les plus cultivés, de tabou sur la parole raciste.
Le désert politique en URSS (comme dans d’autres pays aux régimes semblables) a tué chez les gens toute capacité de penser la vie en termes de relation, de compréhension, d’adaptation et de partage de l’espace commun. Les gens ont abandonné jusqu’à la moindre curiosité, la moindre tentative de considérer l’autre, de coexister avec quelqu’un qui a l’air différent, qui ne pense pas comme eux. Homo sovieticus a fait deuil de la polis (nos parents, prisonniers de leurs oasis, de leurs cuisines, musées, salles de concerts, étaient au mieux très fiers d’être apolitiques). Leurs héritiers post-soviétiques frappent par leur égoïsme désinhibé, par un désintérêt prononcé pour tout ce qui ne fait pas partie de leurs zones de confort. Ils n’écoutent pas les autres. Ils n’en veulent rien savoir. Ces autres n’existent pas. Pour se faire entendre, ces autres (les Ukrainiens) doivent frapper fort chez eux ; et là ils s’étonnent et se demandent : « Qu’est-ce qu’on leur a fait ? »
Les experts indépendants qui observent et analysent aujourd’hui l’opinion publique en Russie, telle qu’elle se reflète dans les réseaux sociaux ou dans les conversations privées, parlent de l’énervement des gens, de leur fatigue face au « dérangement » créé par les frappes ukrainiennes. Les Russes se demandent : « Quand est-ce que tout cela va enfin s’arrêter ? ». Il semblerait, hélas, que l’une des réponses avancée aujourd’hui par la société russe à cette question, aidée en cela par la propagande déchaînée, soit la bombe nucléaire. Cette réponse est typiquement celle du désert. « Le désert croît », selon la parole de Nietzsche, reprise par Heidegger, puis faite sienne par Hannah Arendt. La menace de l’attaque nucléaire que les Russes propagent est en elle-même criminelle. Cette menace est ce par quoi le désert croît, en dépassant les frontières, en contaminant le monde.
Car il n’y a pas que les Russes. Certes, l’héritage du régime totalitaire crée et maintient le désert politique et, avec ça, la bêtise, la lourdeur, la passivité, la surdité, l’aveuglement de l’homme-seul-au-monde. Mais l’apolitisme du dernier homme, promis par les prophètes de la fin de l’histoire5, le fait tout autant. Par l’abandon de l’espace public, par l’apolitisme et le désert qu’il crée autour de lui, par la déréalisation que ce désert entraîne, le dernier homme attire sur lui le règne totalitaire.
Olga Medvedkova est historienne de l’art et écrivain bilingue, français et russe. Elle est directrice de recherche au CNRS. Elle est spécialiste en histoire de l'architecture, ainsi que de l'art russe. Dernier livre Dire non à la violence russe paru en 2024 aux éditions À l'Est de Brest-Litovsk.

