Cet essai est consacré à la définition même de la différence fondamentale entre les totalitarismes d’hier et d’aujourd’hui et les démocraties. Ici, la notion des désaxés s’applique aux démocraties contemporaines qui ont, en quelque sorte, perdu leur boussole. Désorientées, elles répondent aux agissements de l’axe totalitaire (la Russie, la Chine, l’Iran, la Corée du Nord) au coup par coup, sans respecter leur propre cap : la liberté des peuples et l’inviolabilité de la personne. Retrouver ce cap, c’est rendre à la victoire un contenu : des peuples libres, des prisonniers rendus, des enfants retrouvés.
La chasse et les innocents
Au tournant des années 1960, deux films de John Huston composent à distance une parabole de notre siècle. Dans Moby Dick, une baleine blanche est poursuivie d’océan en océan par un capitaine qui a fait de sa haine une religion ; dans Les Désaxés, quelques mustangs du Nevada sont rabattus au lasso pour finir en pâtée pour chien. Des hectolitres d’huile, une rancune, quelques dollars : la même vie sauvage et innocente, traquée pour des raisons qui ne valent pas ce qu’elles détruisent.
Achab n’est pas un homme sans orientation. Il en possède une, terrible et exclusive : Moby Dick est devenue le point fixe autour duquel il ordonne les hommes, les mers et les signes du ciel. Il contraint le monde à entrer dans sa haine. Ce qui ne la sert pas doit lui être sacrifié.
Sur un scénario d’Arthur Miller1 les personnages des Misfits (Les Désaxés) se trouvent à l’extrémité opposée. Le titre anglais parle d’êtres qui ne s’ajustent plus. La traduction française, Les Désaxés, ajoute qu’ils ont perdu leur centre. Un ancien aviateur, un cow-boy vieillissant, une jeune divorcée un peu paumée ne savent plus autour de quoi tenir ensemble. Ils ont perdu le monde qui leur donnait sens et ne voient pas que leur propre liberté disparaît avec celle des mustangs.
D’un côté, l’homme qui s’est fabriqué un axe absolu et plie tout ce qui vit à son mouvement ; de l’autre, ceux qui n’ont plus de centre commun et de valeurs. Entre Achab et les Désaxés se dessine la géométrie politique de notre temps.
Un axe s’est formé sous le regard de notre siècle. Il n’a ni traité fondateur, ni commandement commun, ni doctrine unifiée. Ses membres se défient mais se fournissent des armes, des marchés, des veto, des récits et des hommes. Ils ne proposent pas le même ordre ; ils travaillent ensemble à défaire le nôtre.
En face, les démocraties ne sont pas impuissantes : elles sont désorientées. Elles répondent à chaque crise sans toujours les relier, contiennent sans décider, négocient les moyens avant d’avoir nommé les fins. Il leur faut un pôle, une étoile qui permette de tenir leur cap : la liberté des peuples et l’inviolabilité de la personne. Ce pôle n’abolit ni la puissance ni la stratégie ; il leur donne leur objet.
L’axe
Un axe n’est pas une alliance : c’est ce autour de quoi le reste du monde est convié à tourner. Mussolini donna au mot son sens politique le 1er novembre 19362, devant le Duomo de Milan en présentant la « verticale Berlin-Rome », scellée la semaine précédente dans la capitale du Reich, comme « … un axe autour duquel peuvent collaborer tous les États européens animés d’une volonté de collaboration et de paix ». La langue de la paix enveloppait déjà la chose qui ferait la guerre, première inversion et matrice de toutes les autres. Milan clamait la paix, l’Éthiopie déjà conquise, les gaz déjà employés. L’intervention en Espagne, imminente, survint le 10 décembre. L’Axe fut une orientation avant d’être une signature : le Pacte d’acier vint en 1939, le Pacte tripartite en 1940.
Quatre-vingt-cinq ans plus tard, le 4 février 2022, vingt jours avant l’assaut des chars sur Kyïv, Vladimir Poutine et Xi Jinping proclament à Pékin une amitié « sans limites », où « aucun domaine de coopération » n’est interdit, qui ne vise aucun pays tiers3. Même acte de parole : nommer une orientation, assurer des intentions pacifiques. Même aveu : la proclamation pacifique forme l’antichambre immédiate de la guerre.
Le communiqué de février a levé le voile sur ce qui se formait déjà : veto croisés au Conseil de sécurité, manœuvres navales communes, sauvetage à plusieurs mains du régime de Damas. Autour de Moscou et Pékin, Téhéran et Pyongyang complètent un système de suppléances : à la Russie la guerre ouverte, à la Chine la profondeur industrielle et diplomatique, à l’Iran la guerre par procuration et le seuil nucléaire, à la Corée du Nord les obus et les hommes. Ils ne s’accordent ni sur tout ni pour toujours. Mais ils ont le même intérêt qu’ils conjuguent à leurs ambitions impérialistes : affaiblir les normes qui permettent de juger les États de l’extérieur, interdire toute solidarité avec les populations qu’ils dominent. Ils se soutiennent moins parce qu’ils rêvent du même monde que parce qu’ils haïssent ensemble dans la même direction.
L’axe est totalitaire non parce que ses membres reproduisent à l’identique les régimes du XXe siècle, mais parce qu’ils sont reconnaissables à cinq mouvements : le monopole de la vérité publique ; la destruction des espaces sociaux autonomes ; la mobilisation idéologique ; la fabrication d’un ennemi objectif ; la prétention à refaire l’homme et l’ordre du monde.
La guerre devient défense, l’agression réunification, le camp centre de formation, la révolte complot étranger. Le mensonge ne dissimule plus le réel ; il lui substitue une version que chacun doit réciter. Il ne suffit pas davantage que les individus obéissent. Il faut qu’ils ne puissent former hors du pouvoir ni communauté, ni mémoire, ni vérité. Parti, police, appareil religieux ou militaire produisent la solitude pour réclamer l’adhésion : foules mobilisées, dénonciateurs, soldats, spectateurs consentants et par là complices.
En face se trouve l’ennemi objectif coupable non de ce qu’il fait mais de ce qu’il est décrété être : le dissident devient agent de l’étranger, l’Ukrainien nazi, l’Ouïghour terroriste, la femme dévoilée auxiliaire de l’Occident. L’accusation précède l’acte et permet de frapper une catégorie entière. Une telle domination ne trouve ni repos ni frontière ; elle découvre partout des consciences à corriger, des territoires à reprendre, des peuples à absorber ou à annihiler. L’existence extérieure d’une société libre est un démenti de sa vérité.
Ces caractères se répartissent inégalement. Pyongyang approche l’enfermement total, le fantasme du peuple Un4 ; Pékin associe monopole du parti, camps, et surveillance technologique ; Téhéran soumet la société à un appareil théologico-révolutionnaire qui règle les conduites privées et projette au-dehors sa guerre par relais ; Moscou réactive la vérité d’État, l’ennemi intérieur, la mobilisation impériale, la terreur policière et la militarisation de la mémoire. Aucun ne reproduit seul une forme historique, ensemble, ils définissent l’ossature d’une modernité alternative.
L’ancien Axe tendait vers le bloc, le traité et la guerre coordonnée ; Le nouveau demeure lâche, asymétrique, sans centre institutionnel. Cette dispersion le rend plus difficile à saisir : chacun assure sa part de la suppléance, bénéficie du désordre produit par les autres et leur fournit ce qui leur manque.
Leur accord se lit d’abord sur les corps : assassinats politiques à Moscou, viols d’Evine, camps du Xinjiang, puis au-dehors, lorsque la torture et la mort des civils deviennent des instruments de guerre et même une stratégie. Ainsi que le souligne Jean-Sylvestre Mongrenier5, la masse eurasiatique leur donne profondeur, ressources et économies de guerre ; elle se penche pourtant vers les mers, car l’enjeu est aussi de tenir les passages : Taïwan, Ormuz, les mers Rouge, Noire, Baltique et de Chine du Sud. La géographie prolonge la politique : avaler les territoires, contrôler les gorges par où circule le commerce du monde.
Le territoire des mots
L’axe de 2022 se couvre de la Charte des Nations Unies et de la victoire de 1945 ; Il nous emprunte jusqu’à la langue : souveraineté, droit des peuples, paix, majorité mondiale, « vraie démocratie ». L’Axe de 1936 se donnait pour un ordre nouveau ; celui-ci se présente comme le gardien de l’ordre qu’il travaille à renverser.
Ces régimes confisquent les mots comme on prend un territoire : s’en emparer détermine ce qu’il sera permis de faire. « Nazi » accolé à Zelensky retourne l’antifascisme contre l’antifasciste ; «terroristes » désigne les Ouïghours internés ; « agents de l’étranger », les jeunes Iraniens soulevés pour eux-mêmes ; « province chinoise de toujours », Taïwan fière d’être à quelques encablures le refuge de la liberté. Le signifiant garde son tranchant tandis que le signifié se vide.
La falsification se prononce comme un verdict, puis s’étend d’un gouvernement à un peuple et d’un peuple à quiconque lui est associé. Alors reparaît « l’ennemi objectif » d’Arendt6, coupable non de ce qu’il fait mais de ce qu’il est décrété être, sommé de se tenir au banc des accusés.
Le mot d’axe a resurgi, « axe des tyrannies », axis of upheaval7 et si l’analogie avec celui de 1936 a été analysée, l’analyse s’arrête souvent au seuil du concept : tyrannies, autocraties, puissances révisionnistes, presque jamais totalitaires. On consent à la géométrie ; on en refuse la substance.
La différence n’est pas de degré, mais de nature. Un pouvoir autoritaire exige l’obéissance et borne généralement ses fins ; un pouvoir totalitaire veut l’adhésion et un ordre sans frontières stables. Nommer seulement « autoritaires » les maîtres du Xinjiang, d’Evine et des colonies pénitentiaires de Sibérie promet un adversaire négociable. L’erreur de vocabulaire devient une erreur de stratégie : elle invite à marchander le prix de ce qui n’est pas à vendre.
Le pôle démocratique
La démocratie n’a pas d’axe : elle n’exige pas que le monde tourne autour d’elle. Elle a un pôle comme l’étoile qui n’attire pas le navire et pourtant le guide : la liberté des peuples et l’inviolabilité de la personne.
Au XXe siècle, l’axe et le pôle furent affirmés à un an de distance. En novembre 1935, Husserl, interdit de chaire par l’Allemagne nazie, prononce à Vienne et à Prague ses conférences sur la crise de l’humanité européenne8. L’Europe qu’il défend n’est ni un territoire ni une puissance : c’est une conscience et un effort pour soumettre la force à une raison commune et universelle. Le jeune secrétaire du Cercle philosophique qui l’accueille à Prague s’appelle Jan Patočka. Un an plus tard, Mussolini nomme son axe à Milan. Tandis que le vieux philosophe convoque le principe d’orientation que l’Europe est en train de perdre, le Duce fabrique un mouvement auquel tout devra se plier.
Là où l’histoire l’a porté, sous l’occupation, puis sous le communisme, Patočka continue Husserl. Il nomme « solidarité des ébranlés » la communauté de ceux que l’épreuve a délivrés des illusions ordinaires et rendus responsables les uns des autres9. Porte-parole de la Charte 7710, il meurt après un « interrogatoire » de trop11. Václav Havel donne à cette solidarité sa forme politique : vivre dans la vérité, ramener la politique à sa source, mettre la moralité en actes, soustraire des existences au mensonge officiel.
Cette « politique antipolitique » n’est ni un refus de la puissance ni un pacifisme. Dans Anatomie d’une réticence12, Havel récuse la paix qui ne serait que le nom honorable de la capitulation : la conscience ne remplace pas la force, elle décide de son usage et fonde sa légitimité.
La Conférence d’Helsinki montra que cette généalogie pouvait devenir stratégie13. En 1975, Brejnev croyait obtenir la consécration des frontières issues de Yalta ; quant à Kissinger, il tenait les engagements sur les droits humains pour un ornement : « Ils peuvent l’écrire en swahili s’ils le souhaitent14 ». On les avait rangés dans ce que le langage de la négociation appelait la troisième corbeille – contacts entre les personnes, circulation des idées et des informations. Les dissidents les prirent au mot : groupe Helsinki de Moscou, Charte 77, Solidarność. Les conférences de suivi firent du respect des textes une question diplomatique permanente. Les régimes avaient signé des mots qu’ils ne purent domestiquer. La victoire sur le bloc soviétique ne sépara pas les valeurs de la diplomatie : elle fit des premières un instrument de la seconde.
Oleksandra Matviïtchouk15 est l’héritière politique de cette chaîne par la logique de son action. De Husserl, elle prolonge l’idée que l’Europe n’est fidèle à elle-même qu’en défendant une norme valable pour chaque personne ; de Patočka, la solidarité de ceux que l’épreuve oblige à comprendre ; de Havel, la conviction que rendre aux victimes leur nom et leur vérité atteint le pouvoir au centre de son mensonge. Mais elle ajoute à cet héritage l’expérience du crime documenté : recueillir les témoignages, identifier les responsables, transformer la souffrance en preuve et la preuve en obligation politique.
Sa pensée est limpide. La violence intérieure annonce la violence extérieure : l’État qui torture les siens finit par menacer les autres. L’impunité n’est pas une absence de politique, mais une permission : chaque crime laissé sans réponse – Tchétchénie, Géorgie, Syrie – enseigne au Kremlin que le suivant sera toléré. Enfin, une paix sans justice n’est pas une paix imparfaite. Pour ceux qui restent sous la domination de l’agresseur, elle est une occupation consolidée.
Mais Oleksandra Matviïtchouk reprend aussi, presque à la lettre, l’intuition de Havel sur le pouvoir des sans-pouvoir. « Nous avons pris l’habitude de penser l’histoire dans les catégories des grandes puissances, des gouvernements et des organisations internationales », comme si elle s’écrivait nécessairement au-dessus des peuples. Elle rappelle au contraire que « des êtres ordinaires peuvent accomplir des choses extraordinaires, que leurs paroles et leurs actes pèsent davantage qu’ils ne l’imaginent », parfois davantage que les institutions supposées gouverner le monde. « L’avenir n’est ni garanti ni déjà écrit : il dépend de ceux qui refusent de le tenir pour joué et agissent pour le changer16. » Les droits humains ne sont donc pas un supplément d’âme ; ils sont à la fois une connaissance de l’adversaire, une puissance rendue aux individus et la boussole qui permet de choisir l’avenir.
C’est ce pôle que les démocraties ont déposé. À Hong Kong, une population se leva pour la liberté qu’un traité lui avait promise ; la loi de sécurité nationale referma la ville, le vieux Jimmy Lai, organisateur de la liberté d’expression, croupit en prison17 et les chancelleries tournèrent la page. À Téhéran, « Femme, Vie, Liberté » prononça en persan le principe même des démocraties ; le nom de Mahsa Amini traversa le monde, puis la saison passa et les exécutions continuèrent. Les peuples de Hong Kong et d’Iran furent plus fidèles au pôle démocratique que les démocraties elles-mêmes. Le désaxement se mesure à cet écart.
La mécanique du désaxement
Désaxer, c’est rompre un équilibre et une harmonie. Le désaxement procède de deux renoncements : ne plus reconnaître la nature totalitaire de l’adversaire ; ne plus tenir la défense des droits humains et de la liberté des peuples pour le cœur de la stratégie.
Hermann Broch a écrit l’anatomie de cette rupture dans le roman et essai Les Somnambules18, publié au tournant des années trente : quand se défait le système qui tenait un monde ensemble, chaque fragment s’érige en absolu et pousse sa logique jusqu’à son terme – la guerre est la guerre, les affaires sont les affaires –, chacun irréprochable dans son ordre et aveugle à tout ce qui n’est pas lui. Il suffit d’y joindre le membre que notre époque a forgé – la diplomatie est la diplomatie – pour reconnaître la pseudo-Realpolitik. La diplomatie ne nie pas le Mal, et ne l’approuve pas, elle s’y accoutume et l’accepte comme un fait de climat, puis décrète qu’il n’est pas diplomatique de le nommer19.
Or une diplomatie qui ne peut nommer le Mal ne peut défendre ses victimes, car la victime se définit précisément par ce qu’on lui fait. La poignée de main tendue à l’exécuteur20 n’est donc ni une faute de protocole ni même un cynisme : c’est le geste assuré d’un somnambule dans un système où la vie morale s’est retirée.
Le second renoncement se donne pour du droit. Ce que le régime totalitaire inflige à son peuple relèverait de ses « affaires intérieures » – formule où la souveraineté devient une cloison morale. Kant avait pourtant posé, dès le Projet de paix perpétuelle21, que la constitution intérieure des États gouverne leur conduite au-dehors ; Arendt a montré22 que le totalitarisme en est la preuve extrême : la domination totale ne peut se stabiliser dans des bornes, puisqu’elle exige la refonte de l’ordre et des valeurs du monde, aussi la guerre n’est pas un choix de politique étrangère, elle est son métabolisme. Tolérer le Mal « chez eux », c’est lui concéder ses métastases sur le champ de bataille futur.
L’axe ne brise pas le droit, il l’occupe. La frontière devient carapace, et ce qui s’accomplit derrière elle – le million d’internés, les pendaisons, les révoltes noyées dans le sang, la torture des détenus – est placé juridiquement hors du monde.
Clausewitz plaçait au principe de la stratégie23 la recherche du centre de gravité de l’adversaire, ce point dont dépend l’édifice. Celui de l’axe est politique : c’est le contrôle des populations, il ne remplace ni les arsenaux, ni les hydrocarbures, ni l’industrie de guerre ; il les rend disponibles. C’est à l’intérieur que l’axe prélève les corps, les ressources et le silence, avant de porter au-dehors les méthodes éprouvées chez lui.
De là l’asymétrie de la guerre cognitive : l’axe agit sur nos opinions et nos élections ; nous hésitons à agir sur son terrain, là où il craint ses peuples autant que nos armes. Le démenti et la vérification courent derrière le mensonge sans le devancer. Havel avait fixé la règle inverse : faire circuler la vie dans la vérité, rendre voix et visage à ceux que les régimes emmurent. Oleksandra Matviïtchouk a donné la forme judiciaire et stratégique : documenter, nommer, poursuivre, empêcher que l’impunité ne devienne le prochain permis de tuer.
Atteindre ce que ces régimes protègent d’abord – leur droit prétendu à disposer des êtres humains – est un objectif stratégique.
Trois épreuves du désaxement
Le Venezuela : retrancher l’homme, garder l’appareil
Le 3 janvier 2026, les forces spéciales américaines s’emparent de Nicolás Maduro ; le dictateur d’un régime haï, appendice latino-américain de l’axe, se retrouve incarcéré à New York. Mais à sa place, ce n’est pas le peuple que l’on installe : c’est la vice-présidente, Delcy Rodríguez, hier encore ministre du Pétrole. Le robinet des hydrocarbures s’ouvre plus vite que les portes des prisons : les détenus politiques sortent au compte-gouttes, les chefs de l’opposition, comme la prix Nobel de la paix Maria Corina Machado, restent en exil. On a retranché la personne du despote sans toucher à l’appareil du despotisme. La vieille politique du « he’s a son of a bitch but he’s our son of a bitch24 » s’est ici simplement féminisée sans changer de doctrine. Frappés par un tremblement de terre en juillet 2026, les Vénézuéliens n’ont pas la possibilité dans leur pays dévasté de décider des voies de leur salut.
En laissant intact l’appareil chaviste – ses attaches cubaines, russes, iraniennes et chinoises en sommeil –, il en préserve le retour possible. Ce qui est trahi, c’est la liberté d’un peuple, une fois de plus subordonnée au calcul.
L’Ukraine : soutenir sans vouloir
En Ukraine, le désaxement se vérifie dans la durée : Géorgie amputée en 2008 sans autre prix qu’un communiqué ; Crimée saisie et Donbass embrasé en 2014 contre des sanctions calculées pour ne fâcher personne ; Minsk en 2015, où l’agresseur s’installa dans le fauteuil de l’arbitre, tandis que ses bombardiers apprenaient l’impunité sur les corps syriens. Chaque fois, la leçon fut mieux apprise à Moscou qu’à Bruxelles.
En face se bat en Ukraine une trinité démocratique accordée : un peuple à qui nul n’a eu besoin d’expliquer la guerre, une armée qui apprend plus vite que toutes les écoles, un gouvernement dont la raison politique tient en deux mots : durer libre. Les Ukrainiens sont des ébranlés, au sens de Patočka. Ils savent ce que recouvre la défaite : la liste du FSB, l’école changée en centre de torture, l’enfant emmené.
La guerre des mots s’acheva quand le lexique de Moscou passa dans la bouche de Trump et Vance : à Washington, Zelensky fut accusé d’avoir « commencé la guerre » et traité de « dictateur » et l’on négocia par-dessus sa tête entre copropriétaires du monde. Dans le même mouvement disparaissent les enfants déportés et les civils otages au fond des geôles, le cœur génocidaire de la guerre, dont le retour n’est jamais posé en préalable.
Les enfants viennent après les arpents, et les civils après un hypothétique cessez-le-feu fragile. Le temps carcéral existe-t-il pour les alliés de l’Ukraine ?
La chimère n’est pas d’espérer le silence des armes, mais de l’attendre d’un régime qui n’a renoncé à aucun de ses buts, en traitant les êtres captifs comme une annexe de la paix.
Abandonner les vivants en Iran
L’appareil iranien ne se prête pas au marché vénézuélien et à la désastreuse diplomatie du deal. Idéologique autant que mafieux, il tient par la croyance autant que par les rentes et la peur. Plusieurs fois, le peuple s’est levé en cherchant des yeux les démocraties. En 2009, la vague verte demandait où était passé son vote ; l’Occident, absorbé par le nucléaire, détourna le regard. En 2022, « Femme, Vie, Liberté » perça le mur du régime ; les démocraties saluèrent les Iraniennes, puis retournèrent à la négociation qui leur importait. En janvier 2026, la jeunesse fut mitraillée dans les rues ; les frappes censées l’aider survinrent trop tard, et le peuple n’entra jamais dans les buts de guerre américains tandis que les Européens brandissaient le droit international pour justifier leur inaction.
Signé le 17 juin, au château de Versailles, entre deux services d’un dîner offert par un hôte français approbateur, le mémorandum de quatorze points ne contenait pas une ligne pour les droits humains, pas un mot pour les prisonniers politiques, pas un prénom de femme. Mieux : le deuxième paragraphe engage les signataires à ne pas s’ingérer dans leurs « affaires intérieures ». Et pendant qu’on paraphait, on pendait à Evine.
En février, on avait promis aux Iraniens que l’heure de leur liberté avait sonné. En juin, on n’avait « jamais tenu au changement de régime ». En juillet, le mémorandum avait fait long feu.
En Ukraine comme en Iran, les démocraties se sont battues contre. Contre une défaite, contre une bombe. Jamais pour. Or le contre sans le pour peut contenir ; il ne termine rien, car finir exige de savoir ce que l’on veut voir exister après. Retrouver un cap, c’est rendre à la victoire un contenu : des peuples libres, des prisonniers rendus, des enfants retrouvés.
Conclusion : l’aiguille et l’étoile
Il faut relire, dans Moby Dick, le chapitre de l’Aiguille25. L’orage a retourné les compas du Pequod, et Achab (Gregory Peck à l’écran), devant l’équipage assemblé, forge de ses mains une aiguille neuve, la déclare vraie et se proclame seigneur des aimants. C’est le geste totalitaire à l’état pur : ne dépendre d’aucun pôle, se fabriquer son orientation, être à soi-même son axe.
Quelques jours plus tard, le Pequod croise la Rachel, dont le capitaine supplie qu’on l’aide à chercher ses enfants perdus en mer. Achab refuse : sa baleine passe avant les enfants des autres. On sait la suite. Le Pequod sombre corps et biens, et c’est la Rachel, revenue chercher ses enfants disparus, qui recueille Ismaël survivant. Le navire qui cherche les enfants est le seul qui sauve.
À l’inverse, dans la nuit du Nevada, les Désaxés ont dételé l’étalon ; les mustangs sont libres. Roslyn (Marilyn Monroe) demande : « Comment retrouve-t-on son chemin dans le noir ? » ; Gay (Clark Gable) répond : « File droit sur cette grande étoile. La route est dessous. Elle nous ramène à la maison26. » Entre ces deux gestes passe toute la différence entre l’axe et le pôle – et le chemin du retour.
Au moment de conclure cet essai, le Représentant Steve Cohen, depuis la Commission d’Helsinki, demande à l’OSCE27 qu’aucun cessez-le-feu n’abandonne les captifs et fait des personnes la condition première – put people first. L’étoile, on le voit, n’a pas pâli : Helsinki, qu’on disait lettre morte, persiste, et continue d’indiquer le seul nord qu’on ne forge pas.
Docteur en Histoire, spécialiste des totalitarismes.
Notes
- Le scénario de The Misfits est tiré de sa nouvelle éponyme parue dans Esquire en 1957 ; le film fut le dernier achevé par Clark Gable et Marilyn Monroe. Sur sa genèse et son tournage, voir les mémoires de Miller, Timebends: A Life (1987 ; trad. fr. Au fil du temps, Grasset, 1988).
- Benito Mussolini, discours de la Piazza del Duomo, Milan, 1er novembre 1936, où il nomme l’« axe » Rome-Berlin. Texte dans Opera omnia, éd. E. et D. Susmel, Florence, La Fenice, t. XXVIII.
- « Déclaration conjointe de la Fédération de Russie et de la République populaire de Chine sur les relations internationales entrant dans une nouvelle ère », Pékin, 4 février 2022 (textes du Kremlin, kremlin.ru, et du ministère chinois des Affaires étrangères). C’est là qu’apparaissent l’amitié « sans limites » et l’absence de « domaine de coopération interdit ».
- Claude Lefort, « L’image du corps et le totalitarisme » [1979], dans L’invention démocratique. Les limites de la domination totalitaire, Fayard, 1981.
- Jean-Sylvestre Mongrenier, De l’Ukraine au détroit de Taïwan. Conflits hégémoniques et solidarités occidentales, Institut Thomas More, note 74, mai 2025.
- Hannah Arendt, Les Origines du totalitarisme [1951], t. III, Le Système totalitaire, chap. « Le totalitarisme au pouvoir » (la police secrète, l’« ennemi objectif ») ; éd. fr. Seuil, « Points ». Est objectivement ennemi qui est décrété tel, non qui a agi.
- Andrea Kendall-Taylor et Richard Fontaine, “The Axis of Upheaval: How America’s Adversaries Are Uniting to Overturn the Global Order”, Foreign Affairs, mai-juin 2024 (en ligne le 23 avril 2024). L’« axe des tyrannies » relève du même registre métaphorique.
- Edmund Husserl, conférences de Vienne (mai 1935) et de Prague (novembre 1935), « La crise de l’humanité européenne et la philosophie », reprises et développées dans La Crise des sciences européennes et la phénoménologie transcendantale (trad. fr. Gallimard, « Tel »). Patočka, secrétaire du Cercle philosophique de Prague, en fut l’organisateur. Voir aussi Pierre Raiman, « Le vieux philosophe, l’ogre à nos portes et les bons Européens », Desk Russie, 7 septembre 2025.
- Jan Patočka, Essais hérétiques sur la philosophie de l’histoire [1975], VIe essai, « Les guerres du XXe siècle et le XXe siècle en tant que guerre » (trad. E. Abrams, Verdier, 1981/1999), où se formule la « solidarité des ébranlés ».
- La Charte 77 : communauté de dissidents tchécoslovaques, créée à Prague le 1er janvier 1977, qui somme le régime de tenir les engagements d’Helsinki sur les droits humains. Ses trois premiers porte-parole furent Jan Patočka, Václav Havel et Jiří Hájek.
- Jan Patočka (1907-1977), phénoménologue, disciple de Husserl et l’un des trois premiers porte-parole de la Charte 77 ; il meurt à Prague le 13 mars 1977 des suites d’interrogatoires prolongés de la police politique communiste (StB).
- Václav Havel, Le Pouvoir des sans-pouvoir (1978) – d’où sont tirés « vivre dans la vérité » et la « politique antipolitique » – et Anatomie d’une réticence (1985), qui démarque cette antipolitique du pacifisme ; réunis dans Essais politiques (Calmann-Lévy, 1989).
- Acte final de la Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe, Helsinki, 1er août 1975 ; les engagements sur les droits humains en forment la « corbeille III ». Sur leur effet stratégique, Daniel C. Thomas, The Helsinki Effect: International Norms, Human Rights, and the Demise of Communism (Princeton University Press, 2001).
- Mot de Henry Kissinger, prononcé lors d’une réunion de son état-major (staff meeting) au Département d’État à propos des engagements d’Helsinki sur les droits humains ; cité et discuté par Jussi M. Hanhimäki, “They Can Write It in Swahili: Kissinger, the Soviets, and the Helsinki Accords, 1973-75”, Journal of Transatlantic Studies, 1/1 (2003), p. 37-58 ; voir aussi W. Burr (dir.), The Kissinger Transcripts (New York, 1999), p. 326.
- Oleksandra Matviïtchouk, conférence Nobel « Time to take responsibility », prononcée au nom du Center for Civil Liberties, Oslo, 10 décembre 2022 (nobelprize.org).
- Voir l’intervention d’Oleksandra Matviïtchouk au collège des Bernardins le 15 juin 2026 en conclusion du séminaire « Vérité et justice » https://www.youtube.com/live/fFrE4-K1s0U à partir de 1:48.
- Jimmy Lai (Lai Chee-ying), fondateur du quotidien Apple Daily, arrêté en août 2020 sous la loi de sécurité nationale imposée par Pékin ; reconnu coupable de collusion avec des forces étrangères et de publication séditieuse le 15 décembre 2025, puis condamné à vingt ans de prison le 9 février 2026.
- Hermann Broch, Les Somnambules (Die Schlafwandler, 1930-1932), en particulier le IIIe volume, « 1918 – Huguenau ou le réalisme », et l’excursus « Désagrégation des valeurs » (trad. P. Klossowski, Gallimard), d’où sont tirées les formules « la guerre est la guerre », « les affaires sont les affaires ».
- Nicolas Tenzer, Notre guerre. Le crime et l’oubli : pour une pensée stratégique, Éditions de l’Observatoire, 2024, où le Mal est posé comme « la catégorie centrale de la pensée stratégique ».
- Par exemple le 21 septembre 2022 entre Emmanuel Macron et Ebraïm Raïssi, alors président de la République islamique, pendant la répression du mouvement « Femme, Vie, Liberté ».
- Emmanuel Kant, Vers la paix perpétuelle (Zum ewigen Frieden, 1795), premier article définitif : la constitution intérieure « républicaine » des États commande leur conduite au-dehors.
- Hannah Arendt, Les Origines du totalitarisme, t. III, chap. « Le totalitarisme au pouvoir » (« la domination totale ») et « Idéologie et terreur » : exigeant la refonte de l’humanité entière, la domination totale ne peut se stabiliser dans des frontières.
- Carl von Clausewitz, De la guerre (Vom Kriege, 1832), livre VIII, sur le Schwerpunkt, le « centre de gravité » de l’adversaire ; lu ici à travers Raymond Aron, Penser la guerre, Clausewitz (Gallimard, 1976), t. I.
- Formule proverbiale de la Realpolitik, d’origine incertaine et peut-être apocryphe. Première trace imprimée dans Time, 15 novembre 1948, après la mort d’Anastasio Somoza, elle a aussi visé Trujillo ou Franco et fut attribuée sans certitude à F. D. Roosevelt ou à Cordell Hull. Elle nomme, mieux qu’un discours officiel, la doctrine qui préfère le despote docile au peuple libre. Voir David F. Schmitz, Thank God They’re on Our Side: The United States and Right-Wing Dictatorships, 1921–1965, Chapel Hill, University of North Carolina Press, 1999.
- Moby Dick, chap. CXXIV, « L’Aiguille », où Achab reforge l’aiguille aimantée, et chap. CXXVIII, « Le Pequod rencontre la Rachel », dont le dénouement se noue à l’Épilogue : la Rachel, cherchant ses enfants, recueille Ismaël.
- Échange final de The Misfits (Roslyn, puis Gay). Traduction d’après le dialogue original anglais. Sur cette scène, voir Miller, Timebends.
- Steve Cohen, membre de la Chambre des représentants des États-Unis (élu du Tennessee) et, depuis juillet 2022, premier Représentant spécial de l’Assemblée parlementaire de l’OSCE pour les prisonniers politiques, « In Ukraine ceasefire negotiations, put people first », déclaration diffusée par la Commission d’Helsinki (U.S. Helsinki Commission / CSCE), Washington, 20 juillet 2026.

