« La Russie est le pays agresseur » : manifestation à Marioupol, ville de la région de Donetsk sous contrôle ukrainien, le 22 février dernier. Photo : 0629.com.ua

« La Russie est le pays agresseur » : manifestation à Marioupol, ville de la région de Donetsk sous contrôle ukrainien, le 22 février dernier. Photo : 0629.com.ua

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Dans un ouvrage annonciateur de 1988, La Connaissance inutile, Jean-François Revel analysait un paradoxe classique : jamais nous, les décideurs en particulier, n’avons disposé de tant d’informations, mais celles-ci ne fécondent parfois guère la décision publique. Tout se passe comme si elle était mise de côté et comme si, en ce lieu déserté par la connaissance, la désinformation au sens strict avait tout loisir de prospérer. Il semble bien que cela se soit vérifié dans l’appréhension très approximative de bien des gouvernements du régime russe.

En écoutant les propos télévisés de Vladimir Poutine le 21 février et son annonce de la reconnaissance des républiques fantoches du Donetsk et de Lougansk, puis en apprenant son attaque meurtière contre l’Ukraine qui vise à détruire son existence même, ma première réaction fut une colère froide. Cette colère était certes destinée aux propagandistes habituels du Kremlin, aux multiples salauds qui blanchissent ses crimes et à tous ceux, connus ou moins connus, qui profitent de ses largesses. Mais elle concernait aussi ceux qui avaient refusé d’entendre, de comprendre et d’accepter d’être contredits dans leurs certitudes — en somme tous ceux qui avaient fait de la connaissance un principe inutile dans leur action.

Cette marginalisation du savoir dans la prise de décision publique est un sujet en soi qui va bien au-delà du seul dossier russe, mais il trouve ici une dimension dramatique et, pour tout dire, vitale. En effet, les analyses du régime de Poutine sont multiples, certes parfois divergentes et riches de nuances — des centaines de livres et des milliers d’articles en font foi. Elles donnent, malgré tout, une image au moins convergente sur un point : la nature à la fois mafieuse, destructrice, révisionniste et « anormale » de ce régime au regard des standards de liberté, de rationalité en valeur et de dignité en vigueur dans le « monde libre ». L’idée même qu’on puisse établir avec lui une relation fondée sur des principes de « stabilité » et de « confiance » a été démentie depuis longtemps par les faits. Le seul fait qu’on puisse croire non seulement à la parole, mais encore aux perceptions alléguées par ce régime — notamment en termes de sécurité — traduit une mécompréhension radicale. La mise sous le boisseau de ses crimes de guerre ne fait aussi que renforcer la propagande adverse, et participe du broyage des normes fondamentales qui est le substrat même du régime en place à Moscou.

Le renforcement dramatique de l’agression contre l’Ukraine par le régime russe ne pouvait donc être une surprise. Elle était d’ailleurs non seulement prévisible, mais aussi prévue, quand bien même nul ne pouvait en anticiper la forme et le moment exacts. Elle n’est somme toute que le prolongement de ce que Poutine a toujours réussi à faire depuis 22 ans sans rencontrer en face d’oppositions sérieuses et crédibles du monde occidental. Je l’ai écrit cent fois : Poutine a, jusqu’à présent, gagné toutes ses guerres et, malgré les sanctions mises en place et l’unité mieux assurée du monde occidental, il ne saurait être exclu qu’on lui laisse encore gagner la prochaine.

Sans doute ne convient-il pas de blâmer les dernières tentatives diplomatiques, des États-Unis et de la France notamment, pour éviter une guerre de grande ampleur. Peut-être en effet convenait-il d’essayer, même si ces discussions avec le chef du Kremlin n’avaient guère de probabilités d’aboutir. Il fallait tenter d’éviter, autant qu’il était possible, une attaque de grande ampleur qui causerait à nouveau un bain de sang dont la population ukrainienne serait la première victime. D’ailleurs, n’oublions jamais que, derrière les mots classiques de la « géopolitique », ce sont des enfants, des femmes et des hommes qui sont, de fait, assassinés. La guerre n’est jamais une abstraction. Les objectifs affichés de « désescalade » ne sont jamais que des objectifs immédiats, ils ne règlent pas les problèmes de fond. Autrement dit, ne dénigrons pas les efforts des trois derniers mois pour tenter de prévenir le pire, apprécions-les aussi sur la longue durée.

« Cette fois, pas d’apaisement. Poutine, ne touche pas à l’Ukraine ! » : manifestation à Prague. // Compte Twitter de Jakub Janda

« Cette fois, pas d’apaisement. Poutine, ne touche pas à l’Ukraine ! » : manifestation à Prague. // Compte Twitter de Jakub Janda

Mais ce pire que représente cette guerre massive, nous devons avoir la lucidité de le reconnaître, n’est jamais que la conséquence de nos fautes passées. Si nous avions agi en 2008, 2013, 2014, 2015, etc., nous n’en serions pas là et Moscou n’aurait pas rendu la situation encore plus inextricable ni renforcé son armée. Il n’aurait pas non plus étendu à ce point son emprise sur de nombreux pays ni eu le loisir de développer son action d’influence et de corruption en Europe occidentale. Là aussi, nous l’avons laissé faire en toute impunité et n’avons pas eu la volonté de développer des contre-feux, y compris légaux. Devant les actions de ce régime, les Occidentaux ont parfois ressemblé à des poules devant un couteau ou à des soldats novices devant une grenade dégoupillée. Nous avons perdu un temps précieux à imaginer les schémas ou les architectures les plus échevelés censés gouverner un jour nos relations avec le régime russe, et nous sommes parfois enivrés de mots, sans comprendre que, pendant que nous jouions de la lyre, Poutine attisait l’incendie. Et pour reprendre le commentaire fameux de Leo Strauss, nous ne savions pas que c’était de la lyre que nous jouions ni que Rome était en flammes. Mais cela peut difficilement être perçu comme une excuse.

Je ne reviendrai pas ici sur les sources intellectuelles de nos erreurs : confusion entre le pays et le régime, focalisation sur la notion d’intérêts, présomption de rationalité, absence de perception du lien entre répression à l’intérieur et agression à l’extérieur, manque de compréhension de ce que signifiait le révisionnisme historique du Kremlin tel qu’il a culminé avec la « liquidation » de Mémorial, inattention à la portée de ses violations répétées et massives du droit international, etc. Là aussi, un minimum de lectures aurait permis de le comprendre. Le fait que les cercles proches des pouvoirs occidentaux se soient enferrés et enfermés dans une vision classique de la « géopolitique » pour traiter avec la Russie a eu un impact considérable dans la sous-estimation des dirigeants des ressorts fondamentaux du régime russe. Cela les a empêchés de comprendre le poids propre de son idéologie et les a conduits à être, pour une large partie, insensibles à son discours de propagande, voire à en reprendre involontairement certains récits.

Nous avons donc assurément péché par manque de résolution et nous ne sommes pas encore entièrement guéris de cette faute — il suffit de regarder comment de nombreux pays de l’Union européenne, le Royaume-Uni encore plus et les États-Unis continuent à accueillir les proches du premier cercle de Poutine et leurs investissements. Les nouvelles sanctions décidées par les États-Unis, le Royaume-Uni et l’Union européenne — celles-ci étant toutefois « encadrées » par plus de contraintes légales que les autres — peuvent apparaître aussi comme trop timides, même si elles constituent un indéniable progrès. Il existe enfin beaucoup d’incertitudes sur l’aide militaire opérationnelle, au-delà de la fourniture d’armes létales à l’Ukraine, que les États-Unis et l’Union européenne apporteront en cas d’attaque de grande ampleur contre Kyïv.

Pour autant, nous ne saurions nous absoudre trop aisément de ce manque, pour partie volontaire, d’intelligence. Il est nécessaire que les dirigeants de l’Ouest le reconnaissent et soient capables de l’évaluer, à la fois sur le fond et en termes de processus de décision. Ce manque d’intelligence peut être en effet à la fois un problème personnel, mais aussi une faille institutionnelle qui tient à la manière dont les dirigeants sont alimentés en analyses justes et précises — et certes aussi à leur volonté de l’être. Il est probable que ce qui vient de se passer au cours des derniers mois a contribué à dessiller leurs yeux. Mais comprendre, ce n’est pas seulement regarder à plat la conjonction d’événements qui a apporté un démenti cinglant à leurs stratégies ; c’est aussi comprendre par les causes. On peut craindre qu’ils ne soient encore qu’au milieu du gué et que les connaissances accumulées ne leur paraissent toujours inutiles, portant la promesse du renouvellement de leurs fautes.

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