Sergueï Lébédev. // Chaîne de télévision Dojd, capture d’écran

Sergueï Lébédev. // Chaîne de télévision Dojd, capture d’écran

Sergueï Lébédev : un écrivain russe contre « l’aveuglement et la surdité éthiques » de sa société
5 min de lecture

Rubrique

Nous présentons la pensée et l’œuvre de l’écrivain russe Sergueï Lébédev, qui pose, dans un article sous forme de court essai que nous publions, la question essentielle de « l’aveuglement et la surdité éthiques » de la société russe.

Né en 1981 à Moscou, Sergueï Lébédev est l’un des écrivains les plus intéressants de l’espace russophone contemporain. Ses cinq romans ont tous été traduits en plusieurs langues, dont trois en français chez Verdier — La Limite de l’oubli (2014), L’Année de la comète (2016) et Les Hommes d’août (2019). Les quatre premiers au moins portent sur la mémoire des crimes soviétiques et sur les histoires familiales à explorer et reconstituer parce que tant d’éléments y ont été tus, notamment lorsqu’ils concernaient des ancêtres victimes des purges ou impliqués dans l’organisation de celles-ci. Ces romans s’attachent donc aux silences engendrés par les répressions et aux conséquences, individuelles, sociales et politiques, de ces silences.

Ils signalent aussi les changements qui se sont produits dans la société russe depuis la chute de l’URSS et, dans Les Hommes d’août, le narrateur constate le retour de la peur dès les années 1990, un retour auquel il ne croyait pas : « Je compris à quel point cette peur était puissante, quel désir de sécurité elle faisait naître ; je compris que l’on pouvait tout donner pour cette sécurité1» Cette sécurité que promettra Poutine — même si ce n’est pas dit aussi explicitement dans le roman. Néanmoins, le narrateur se trouve confronté à des hommes du KGB : « Cet univers m’avait observé tandis que je fouillais insolemment les archives, feuilletais les vieux dossiers, recherchais les anciens baraquements. À présent, il était venu me chercher […]2» Il s’interroge donc douloureusement : « Où se situait le tournant qui avait rendu la répétition inéluctable ? […] On avait déboulonné la statue, mais le Félix de Fer n’avait jamais quitté la place de la Loubianka3, il s’y tenait, invisible. […] le passé était de retour, et il faudrait vivre avec4»

Le cinquième roman de Sergueï Lébédev, Le Débutant, doit paraître en français cet été et il s’articule sur une histoire de poison et d’utilisation de ce poison par les services secrets — ce qui nous renvoie, là aussi, à des cas réels, concrets et très récents. Autrement dit, l’écrivain tente, par son œuvre, d’aider ses compatriotes à affronter les traumatismes du passé, mais aussi du présent, ce que font aussi, ou ont fait, dans leurs domaines et avec leurs outils spécifiques, des troupes théâtrales comme le KnAM de Komsomolsk-sur-l’Amour ou l’association Mémorial qui s’occupait à la fois de recherches historiques et de droits humains. Il permet également à ses lecteurs occidentaux de mieux comprendre l’évolution de la Russie ces trente dernières années, cette évolution qui débouche aujourd’hui sur la guerre contre l’Ukraine, après les deux guerres menées par le régime russe contre les séparatistes tchétchènes, la guerre russo-géorgienne de 2008, l’annexion de la Crimée et la guerre « à petit feu » dans le Donbass, depuis 2014.

En pleine cohérence avec son œuvre de romancier, Sergueï Lébédev s’est aussi publiquement engagé pour la défense de Iouri Dmitriev, qui a, pendant trente ans, tenté d’identifier les prisonniers exécutés par le NKVD à Sandarmokh en Carélie, et pour celle d’Oleg Sentsov, le cinéaste ukrainien qui a été emprisonné dans un camp russe après l’annexion illégale de la Crimée.

Le 17 février 2022, une semaine avant que la Russie ne lance contre l’Ukraine une nouvelle offensive, aussi insensée que cruelle, le quadragénaire a publié dans le journal suisse Neue Zürcher Zeitung un article où il s’interroge sur la passivité de ses concitoyens face à la guerre déclenchée par leur pays contre l’Ukraine en 2014. Cet article mérite d’être lu et relu aujourd’hui, alors que beaucoup se demandent pourquoi la société russe ne manifeste pas massivement contre la guerre, et que certains appellent même les Russes à descendre massivement dans les rues pour « faire tomber ce régime » — comme le formule sans ambiguïté Jonathan Littell dans une récente tribune du Monde. En effet, Lébédev y pose la question de l’éthique de cette société russe dans laquelle la vie humaine compte peu et où, contrairement aux stéréotypes ancrés en Occident, chacun cherche avant tout à survivre avec ses plus proches.

Le romancier — qui incarne bien, pourtant, une autre Russie que celle des dirigeants actuels du pays — conteste la « thèse des deux Russies », une thèse notamment reprise, le 10 mars, par l’écrivain Boris Akounine, l’économiste Sergueï Gouriev et le danseur Mikhaïl Barychnikov. Ceux-ci appellent leurs compatriotes à s’unir contre la guerre et à aider les fugitifs ukrainiens :

« Parce que la véritable Russie, c’est celle de Dostoïevski, Tolstoï, Tchékhov et Sakharov, et non l’État poutinien de la Fédération de Russie. La Russie n’est pas Poutine et Poutine n’est pas la Russie. La véritable Russie, c’est nous. »

Intellectuellement et éthiquement proche des auteurs de cet appel, Lébédev formule plus durement une question qui se retrouve, en ce moment, chez de nombreux Russes, accablés et désespérés par cette guerre à laquelle beaucoup sont hostiles : qu’avons-nous raté ? Qu’aurions-nous dû faire pour ne pas en arriver là ? Il estime que les mois de Covid ont déjà apporté des éléments de réponse, mais un lecteur occidental ne pourra pas ne pas retrouver des comportements très similaires, sur ce plan, en Russie et, disons, en France, ce qui suscite de nouvelles interrogations. En tout cas, c’est par la mentalité des Russes postsoviétiques se sentant, encore et toujours, des « orphelins de l’histoire », c’est-à-dire des victimes des transformations récentes de leur pays, que Sergueï Lébédev explique leur incapacité à faire preuve de compassion — en rupture avec tout ce qui imprègne la littérature russe du XIXe siècle. Cette observation nous renvoie aux romans de l’écrivain. Ainsi, dans L’Année de la comète, le narrateur découvre, après l’échec du putsch de 1991, l’histoire de sa famille, et relève :

« Je compris pourquoi on ne m’avait rien raconté, quelles étaient les raisons de ce silence institué en habitude. Je me sentis tronqué, j’étais un tiers ou un quart d’homme, car, si j’avais su tout cela, j’aurais été autre, j’aurais évolué différemment, pensé différemment, senti différemment. À qui présenter la note ? Aux gens, à l’Histoire5 ? »

Face à « l’aveuglement et la surdité éthiques » que révèle Lébédev, une réflexion collective et individuelle s’avère indispensable. Parce que la Russie est aujourd’hui, une fois de plus dans son histoire, un pays qui agresse et tue ses voisins, et dont les dirigeants mentent insolemment. Pour elle, « l’heure zéro » sonne de nouveau : celle où la société russe doit entreprendre un examen de son passé, des souffrances subies, mais aussi des crimes commis.

  1. Sergueï Lebedev, Les Hommes d’août, Lagrasse, Verdier, 2019, p. 226. 

  2. Ibid., p. 273. 

  3. La place de la Loubianka, à Moscou, est l’endroit où se dresse le siège du FSB, anciennement siège du KGB, du NKVD et de la Tchéka. Le « Félix de Fer » est Felix Dzerjinski, créateur de la Tchéka. Sa statue se dressait sur la place de la Loubianka mais a été déboulonnée par la foule en août 1991. Il est régulièrement question de la replacer là où elle était. 

  4. Sergueï Lebedev, Les Hommes d’août, op. cit., p. 275. 

  5. Sergueï Lebedev, L’Année de la comète, Lagrasse, Verdier, 2016, p. 311. 


Vous devriez aimer…