Sergueï Loznitsa au Festival de Cannes. // France 24, capture d’écran

Sergueï Loznitsa au Festival de Cannes. // France 24, capture d’écran

Tout le monde a vu Tarkovski, mais qui connaît Illienko, Ossyka, Ivtchenko ?
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Ancien directeur du Festival international du film d’Odessa, Anthelme Vidaud s’insurge contre le discours du réalisateur ukrainien Sergueï Loznitsa au Festival de Cannes et appelle à une meilleure connaissance de la culture ukrainienne.

À Cannes, le monde d’avant se porte bien. On y organise des tables rondes autour de la question : « Qu’est-ce qu’être cinéaste aujourd’hui? » avec dix réalisateurs, pas une seule femme. La promotion d’un blockbuster hollywoodien (Top Gun: Maverick) y est assurée par les avions de chasse de la Patrouille de France, ce qui a dû être apprécié à sa délicate valeur par ceux qui ont connu les bombardements aériens (Ukrainiens, Syriens, Irakiens ou Palestiniens). Et la culture russe continue à y être défendue avec la dernière énergie, comme si elle était l’une des principales victimes de la guerre. Cette fois, c’est Sergueï Loznitsa qui est monté au créneau.

À l’occasion d’une remise de prix par France Culture, ce dernier a choisi de consacrer l’intégralité de son discours non pas au soutien des artistes et des musées, des théâtres et des cinémas ukrainiens se trouvant sous les bombes (à peine évoqués au détour d’une phrase), mais à un seul et unique sujet, une cause personnelle, un agenda prioritaire : défendre la culture russe, sous prétexte de défendre la culture en général. Employant une métaphore guerrière plutôt hasardeuse vu le contexte, il fait de la défense de cette culture une « ligne de front ». Avec finesse, il compare les « activistes » ukrainiens qui remettent en question l’influence culturelle russe à des « agents du FSB ». Il faut rappeler que la position de ces « activistes » est majoritaire au sein du cinéma ukrainien et qu’ils continuent, eux, à vivre en Ukraine et à filmer sous le feu russe.

À Cannes, donc, le plus grand festival de cinéma au monde, Loznitsa est sur le front pour combattre les appels au boycott de la culture russe, qu’il ne faudrait pas jeter avec l’eau du bain poutinien. Et ce, en balayant le fond de la demande du camp opposé : car, non, il ne s’agit pas d’« abolir » la culture russe (ce qui est de toute façon impossible) mais bien de ne pas la célébrer — nuance de taille — tant que la Russie occupera un centimètre carré de territoire ukrainien, Crimée incluse. De ne pas lui offrir un défilé d’honneur sur les tapis rouges. Par décence, par solidarité. Les déclarations cannoises de Serebrennikov, drôle de dissident défendant un oligarque (Abramovitch) et un architecte du régime fasciste russe (Sourkov), et assumant soutenir financièrement des familles de soldats russes, ont confirmé par A + B que les inquiétudes de la communauté cinématographique ukrainienne n’avaient rien d’infondé.

La demande des Ukrainiens, ramenée par Loznitsa à une forme infantile de nationalisme, est aussi et surtout que leurs voix soient enfin entendues. En France, tout le monde a lu Pouchkine, Dostoïevski, Soljenitsyne, mais qui a entendu parler de Chevtchenko, Lessia Oukraïnka, Stous ? Tout le monde a vu Tarkovski, mais qui connaît Illienko, Ossyka, Ivtchenko ? Pourquoi Serebrennikov est-il plus montré que Vassianovitch ? Combien de films ukrainiens ont-ils été sélectionnés en compétition officielle à Cannes depuis trente ans, pour combien de russes ? Voilà une forme de « cancel culture » historique et bien réelle, mais qui n’intéresse pas les représentants de la culture russe, dont Loznitsa se réclame.

Alors même que sa position est minoritaire au sein du cinéma ukrainien, Loznitsa a bénéficié à lui seul de plus de temps de parole dans les médias français que l’ensemble des cinéastes ukrainiens depuis le 24 février dernier. Sa position quant à la culture russe résonne comme une douce musique aux oreilles de ceux qui font la culture en France : on ne change rien, business as usual, l’art est au-dessus de la politique, circulez, y a rien à voir. On veut bien défendre l’exception culturelle française contre l’hégémonie culturelle américaine, mais quand des interrogations légitimes proviennent d’un pays agressé et en lutte pour sa survie, on détourne pudiquement les yeux. Nul doute qu’avec des avocats aussi influents, la culture russe peut dormir sur ses deux oreilles.

À lire également : « Cannes : en réponse au boycott des films russes », Le Club (Mediapart)

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