À Ivanovo, le militant Dmitri Siline offre le livre de George Orwell à des passants. Avril 2022. Siline fait l’objet de poursuites. Photo : chaîne Telegram @rimskiylive

À Ivanovo, le militant Dmitri Siline offre le livre de George Orwell à des passants. Avril 2022. Siline fait l’objet de poursuites. Photo : chaîne Telegram @rimskiylive

À propos des livres et des gens qui en ont besoin
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Olga Medvedkova, historienne de l’art et écrivaine d’origine russe, s’insurge contre la vie culturelle florissante en Russie, alors que l’armée russe détruit l’Ukraine et tue des dizaines de milliers de civils. Elle appelle les personnalités du monde culturel en Russie à dire « non » à la violence et à cesser toute activité culturelle publique jusqu’à la fin de l’agression.

« Cette tyrannie barbare donne la nausée à tout le monde ici. »

— Machiavel, Le Prince

Aujourd’hui, c’est le 104e jour d’une guerre qui n’a pas de nom. Marioupol est rasée. Severodonetsk l’est presque. On peut comparer les photos de Grozny, d’Alep, de Marioupol, de Severodonetsk : c’est le même néant. Les gens qui s’échappent de l’enfer racontent : ils parlent, ils nomment des choses innommables. Ces gens qui viennent des sous-sols de Marioupol et d’autres villes démolies, ceux qui enterrent les leurs dans les cours d’immeubles, ceux qui cherchent leurs proches et ne les trouvent pas, parlent avec des mots simples, tranquillement. Leur vie, leur survie est tragique. Le pire qui n’arrive pas, qui ne devait jamais arriver, ce pire leur est arrivé. Peut-on les laisser seuls ? Va-t-on les laisser seuls ?

Ils ont vu la mort. Ils en parlent. Tranquillement. Mais ils ne se rendent pas. Non. Ils disent non. Et pourquoi devraient-ils se rendre ? Au nom de quoi ? Pour faire cadeau d’un bout de leur pays à l’agresseur sanguinaire ? Pour revenir en esclavage ?! Les Ukrainiens savent pourquoi ils se battent, parce que c’est leur terre et parce qu’ils se souviennent de leur passé. Les Lituaniens, les Estoniens, les Lettons le savent, parce qu’ils s’en souviennent. Les Polonais, les Tchèques… ils savent ce que c’est, de quoi ça parle : le monde selon le grand patron — Joseph Staline et selon ses héritiers. Moi aussi, je m’en souviens. Ce monde, ce passé qui selon le mot d’Henry Rousso ne passe pas, aujourd’hui est là, de nouveau, en Russie. C’est contre ce retour que se battent les gens en Ukraine.

La propagande de l’agresseur hurle, siffle, ricane, pique des crises d’hystérie. Les propagandistes sourient de travers. Ils s’essoufflent. Que c’est fatigant de mentir ! Ce n’est pas pour rien que c’est si bien payé. Car il faut mentir en avant et en arrière, en haut et en bas, à gauche et à droite. Quand quelqu’un a menti ici, il faut que tous les autres mentent de la même façon là-bas. Malgré ce qu’on pourrait penser, ce n’est pas si simple que ça. C’est toute une machine, une structure, une entreprise : c’est plein de gens. Bien sûr, le plus simple serait de se taire et de faire chanter les enfants, de les faire marcher au pas, tous ensemble. Car tout ce qui se passe, toutes ces choses pas belles à voir, se font bien entendu, pour nos enfants. Mais cela ne suffit pas.

Brusquement certains en ont assez de mentir, ils ont mal à la mâchoire. La chanteuse Netrebko, qui encore récemment pavanait en tee-shirt « En avant, pour Berlin », a tout à coup chuchoté quelque chose « contre la guerre ». Mais on ne l’a pas bien entendu. On a demandé qu’elle répète, ce qu’elle n’a pas fait. On lui a demandé alors de quitter la scène du Metropolitan Opera. Et voilà qu’elle s’indigne, dans l’interview au Monde : enfin, elle ne comprend pas, franchement, pourquoi on lui fait ça, de quoi est-elle coupable ? Elle ne fait que chanter. Et puis, il faut comprendre, elle est quand-même citoyenne de la Russie, elle ne peut pas dire n’importe quoi à propos de son propre président…

Et les autres, les Russes, comprennent-ils ce qui se passe ?

Aujourd’hui, c’est le 104e jour d’une guerre atroce, sale, mensongère, si proche de nous, 104e jour de l’assassinat massif de la population civile d’un pays indépendant. Il y a deux mois, Boris Akounine, écrivain russe à succès qui vit en Europe, qui parle pourtant ouvertement contre la guerre, a annoncé qu’il ne cesserait pas de publier ses livres en Russie et qu’il désapprouvait fermement la politique des sanctions culturelles contre son pays. Ce serait, explique-t-il, comme si l’on sanctionnait les « gens ». Or, il faut sanctionner Poutine et son régime, et surtout pas les « gens ». En tout cas, lui, il ne va pas le faire, il ne va pas priver les « gens » de ses livres à lui. Akounine a critiqué la position de Stephen King, qui a suspendu la publication de ses livres en Russie. « La maison d’édition AST, qui publie les livres de Stephen King en russe, annonce le site officiel de l’écrivain, a reçu une notification officielle de l’agent de l’auteur concernant la suspension provisoire de la coopération sur de nouveaux contrats. » Cela signifie que le roman Billy Summers, paru dans les librairies russes le 6 avril 2022, sera la dernière nouveauté de King en russe. Le 6 avril, les gens en Russie ont quand-même eu leur Stephen King.

D’autres écrivains manifestent leur position ferme : il s’agit pour eux de rompre toute collaboration avec l’édition russe. Nombre d’entre eux ont quitté la Russie. Tel est le cas de Dmitri Gloukhovski, auteur de l’anti-utopie Metro-2033. Aujourd’hui, en Russie, il est déclaré coupable de « discrédit des forces armées russes, article 207.3, chapitre 2 » et in absentia arrêté pour ce crime. La Douma est secouée par l’indignation collective : comment est-il possible que les livres des traîtres — de Dmitri Gloukhovski, de Boris Akounine, de Dmitri Bykov et de Léonid Parfenov — ne soient pas encore interdits !? Le stalino-poutiniste Zakhar Prilepine hurle contre ces intellectuels « qui ne sont pas à la hauteur de notre armée ».

Je suis née en Russie en 1963. Je vis à Paris depuis 1991. À Moscou, j’ai fréquenté une école française où j’ai commencé à apprendre le français à l’âge de huit ans. J’ai débuté ma vie d’écrivain en publiant des livres en France, en langue française. Il y a eu pour cela une raison. J’ai quitté un pays où la langue mentait. Les mots disaient une chose mais tout le monde savait que cela était faux : dans un sens comme dans l’autre. Les sources officielles disaient « paix », « peuple », « travail », « droits », « constitution ». Nous savions ce que ces mots voulaient dire. C’était la langue de bois. De l’autre côté, les gens du sous-sol ont élaboré leur « langue secrète » : langue d’allusions compréhensibles pour les siens, qui permettait de contourner la censure. Je ne voulais plus vivre dans aucun de ces deux systèmes. Je connaissais leurs limites et désirais, pour moi, une langue neuve, libre de ce passé-ci.

Mais soudainement, en 2019, le russe m’est revenu comme une récompense pour toutes ces années de renoncement. J’ai écrit et j’ai publié à Moscou une biographie et deux romans. J’ai eu beaucoup de presse, des articles écrits par des critiques intelligents, brillants, cultivés, j’ai été nommée et finaliste de deux prix littéraires. J’ai joui d’une relation exceptionnelle, comme il n’arrive que rarement, avec mon éditeur et avec mes lecteurs. Je me suis replongée dans les milieux de l’intelligentsia russe cosmopolite d’un grand raffinement. Mais le 24 février 2022, spontanément, j’ai suspendu toutes mes publications en langue russe.

Depuis j’ai reçu plusieurs lettres de personnes que j’apprécie beaucoup qui m’expliquent que j’ai eu tort. Qu’aujourd’hui, plus que jamais, « les gens ont besoin de livres ». Et même si ce n’est pas le cas, il faut continuer à publier, à jouer des spectacles, à offrir aux gens et à profiter soi-même d’une vie culturelle, car autrement, il ne restera que la propagande. Ce sera la barbarie.

Je ne suis pas d’accord. La barbarie, c’est maintenant, c’est déjà arrivé : elle dure depuis 104 jours. Cette barbarie, ce n’est pas l’absence d’un tel livre ou d’un tel film, non ! C’est ce qui se passe en Ukraine.

Le pire, qui ne pouvait pas arriver, est arrivé, déjà, c’est maintenant, à chaque instant. Qu’attendons-nous encore ?

À ceux qui aujourd’hui publient des livres, aux auteurs, aux éditeurs russes, je réponds ceci.

Je doute que les « gens » aient besoin de livres, aujourd’hui « plus que jamais ».

De manière générale, je suis de moins en moins capable de généraliser. Toute généralisation m’est suspecte en tant que génératrice de mensonges, surtout lorsqu’on parle au nom des « gens ». Quelle sorte de gens ? Quelle sorte de livres ?

Si vous regardez bien, ce sont surtout les écrivains eux-mêmes qui en parlent, qui ont besoin des livres, surtout des leurs !

Au cours des trente dernières années en Russie on a écrit, publié, traduit les meilleurs livres possibles, les plus profonds, les plus humanistes. En langue russe, on peut non seulement lire mais aussi — et ce n’est pas rien — écouter (par exemple sur le site Kniga v oukhe) tous les livres imaginables de fiction, de philosophie, de psychologie, de sciences cognitives et politiques. On peut lire ou écouter les ouvrages classiques de Platon, de Cicéron et de Machiavel, des ouvrages d’Hannah Arendt, de Georges Bataille, de René Girard…, tant de livres brillants écrits par les auteurs russes de ces dernières années… Tous ces livres qui définissent la nature du crime, qui étudient à fond la violence dans le seul but : de les anéantir, de les prévenir. Après de tels livres — si les livres comptaient — la guerre en Ukraine n’aurait pas eu lieu.

Mais, me dit-on, si l’on cesse de publier, les tueurs n’en seront que plus heureux.

Cette considération-ci, je ne peux pas non plus l’accepter.

Premièrement, parce que je n’accepte pas de plonger dans la tête et le cœur des tueurs et faire quoi que ce soit pour leur plaire ou vice versa (comme les adolescents qui, pour affirmer leur indépendance, font le contraire de ce que demandent leurs parents).

Deuxièmement, parce que les tueurs (on le sait) ont besoin d’une vitrine de la normalité. Voyez, nous avons des livres qui sortent, des expositions qui s’ouvrent. Nous sommes comme tout le monde. Tout est normal. Ce sentiment de « normalité » doit disparaître !

Il me semble que si toutes les maisons d’édition, tous les théâtres, tous les cinémas s’étaient d’un coup fermés, avec une explication du pourquoi, alors cela ne plairait guère aux assassins. Peut-être que cela ne plairait guère aux « gens » non plus, mais tant mieux !

Et enfin, troisièmement, dans le processus d’élaboration d’une législation traitant des crimes contre l’humanité, c’est-à-dire des mesures permettant d’arrêter le massacre des innocents et de punir les auteurs de ces crimes, des mesures de responsabilité légale ont été une fois pour toutes élaborées : ces mesures sont collectives (rien à voir avec la culpabilité collective).

Pour de tels crimes, ce ne sont pas uniquement des personnes (avec ou sans mauvaises intentions) qui sont responsables individuellement, mais toute la machine créée pour cela, y compris la « culture », comme sa part constituante.

Pour toutes ces raisons, il m’est insupportable de lire cette phrase : « Aujourd’hui plus que jamais les gens ont besoin de livres. »

Pour toutes ces raisons, je ne publierai rien en Russie jusqu’à ce que la Russie arrête cette guerre, que le régime sanglant qui l’a déclenchée tombe et que les « gens » le maudissent.

J’espère vivement que cela arrivera au plus vite.

J’espère tant !

Mais avant, j’espère tout aussi vivement que mes collègues, que tous ceux qui se réclament de la culture, qu’elle soit russe ou universelle, se réveillent et disent « non » à la violence. Un non ferme. Un non définitif. Et s’ils ne peuvent pas se permettre de le dire à haute voix, qu’ils l’expriment en se taisant.

Que ce soit une minute de silence pour chaque vie emportée. Une minute de silence pour chaque enfant de l’Ukraine, pour chaque mère. Une minute par personne ! Il faudra rester longtemps muets.

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