Les écrivains soviétiques Hrant Matevossian, Anatoli Kim, Sergueï Dovlatov, Tatiana Tolstoï à la conférence de Lisbonne, en 1988. // La page Facebook de Tatiana Tolstoï

Les écrivains soviétiques Hrant Matevossian, Anatoli Kim, Sergueï Dovlatov, Tatiana Tolstoï à la conférence de Lisbonne, en 1988. // La page Facebook de Tatiana Tolstoï

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Dans ce billet, Elena Fanaïlova, poétesse russe de renom, appelle ses confrères écrivains fiers de la culture russe à se débarrasser du regard condescendant qu’ils posent sur les Ukrainiens et leur culture. Elle rappelle à cette occasion les propos de plusieurs écrivains d’Europe centrale et orientale sur l’impérialisme culturel russe à l’époque soviétique.

Dans la continuité des débats sans fin, avec la participation des figures de la culture ukrainienne et russe, sur la nécessité d’« abolir » la culture russe en Occident et d’abandonner même les plus beaux projets communs européens anti-guerre (tant que la guerre de la Russie contre l’Ukraine se poursuit, cela me semble une nécessité éthique), je voudrais revenir sur une discussion importante qui a eu lieu il y a trente-cinq ans. Pourquoi la culture est-elle parfois plus importante que la politique, étant perçue comme un instrument de guerre ? Quelle est la responsabilité de l’artiste contemporain ? Dans les réseaux sociaux intellectuels où l’on discute de l’« impérialisme culturel russe », on évoque souvent la conférence sur la littérature qui s’est tenue à Lisbonne en 1988.

Depuis le début de la perestroïka, c’était la première rencontre d’écrivains de l’Europe de l’Est et des États-Unis d’Amérique avec des ressortissants de l’Union soviétique : ceux qui y résidaient et des émigrés. C’était un choc pour tout le monde. Le point principal du différend était le suivant : les intellectuels soviétiques étaient-ils prêts à accepter la position des écrivains des pays d’Europe centrale qui avaient subi pendant longtemps la domination soviétique ? Les Européens et Américains insistaient sur l’existence d’un lien direct entre la politique et l’art. Pour eux, l’artiste soviétique portait une part de responsabilité dans l’anéantissement des libertés dans les pays d’Europe centrale assujettis par l’URSS après la Seconde Guerre mondiale, ainsi que dans l’invasion de la Tchécoslovaquie en 1968 et l’écrasement du soulèvement hongrois de 1956.

La partie soviétique (à l’époque encore soviétique, pas russe) ne comprenait sincèrement pas ce qu’on lui demandait. Les Soviétiques affirmaient qu’ils étaient eux-mêmes victimes de leur propre gouvernement et parlaient des horreurs du Goulag. Les griefs de l’Europe centrale leur étaient incompréhensibles. Pourtant, il s’agissait des griefs formulés par leurs interlocuteurs écrivains, et pas les moindres sur la carte littéraire mondiale : notamment, le prix Nobel polonais Czesław Milosz et György Konrad, d’origine hongroise, émigré politique et participant au soulèvement de 1956.

Peut-être que maintenant, après la publication du livre Terres de sang. Europe entre Hitler et Staline de Timothy Snyder, il leur serait plus facile de comprendre exactement ce qu’on leur disait alors, mais l’histoire n’existe pas au conditionnel. À l’époque, les propos des Soviétiques à Lisbonne n’étaient que des tentatives, à la fois minables et arrogantes, pour prétendre qu’une œuvre littéraire et la vie de son auteur pouvaient exister indépendamment du système politique.

Supposons que ce soit le cas avant la chute du rideau de fer. Mais cela voudrait dire que la résistance nationale de l’Ukraine, des États baltes, du Bélarus, de la Géorgie et de la Moldavie, la résistance musulmane dans les pays d’Asie soviétique, ainsi que leurs dissidents emprisonnés au Goulag, sont restés hors du champ de vision des écrivains soviétiques et émigrés participant à la conférence de Lisbonne. Ils étaient concentrés sur leur traumatisme historique, se considérant comme victimes, incapables d’entendre les autres. Ils n’étaient pas en mesure d’accepter la responsabilité de leur propre histoire politique.

Passons aux citations (en abrégé) :

György Konrad : « Des collègues d’Union soviétique parlent de l’éternité, du cosmos, de l’insignifiance de la présence militaire soviétique. Quant à votre propre réalité, vous la jugez avec trop de complaisance : comme si vos chars d’assaut ne vous touchaient pas vraiment. Pour changer le climat dans votre pays, il ne suffit pas de parler uniquement de la nécessité de revoir le passé russe ou soviétique ; il est également nécessaire de reconsidérer la politique impériale de la Russie, passée et présente. La question est de savoir si nos collègues russes auront suffisamment de responsabilité morale et civique pour faire face à ce problème. Au XIXe siècle, les mêmes questions se posaient devant les écrivains russes, tels que Tolstoï et Dostoïevski. Leurs réponses n’étaient pas claires. Celle de Tolstoï était un peu meilleure, celle de Dostoïevski, très mauvaise. »

Czesław Miłosz : « La conscience d’un écrivain, surtout d’un écrivain russe, ne peut pas passer sous silence des faits comme le pacte d’Hitler avec Staline et l’occupation des États baltes, où se trouvent mes racines. Mais je crains qu’il y ait un certain tabou dans la littérature russe, et ce tabou, c’est l’empire. »

Derek Walcott (originaire des Caraïbes, prix Nobel 1992, trois ans après la conférence de Lisbonne) : « Vous, écrivains européens, vous parlez toujours sur ce ton, comme si vous portiez ce fameux fardeau de l’homme blanc, avec la bannière, la croix ou le livre. En entendant les écrivains modernes prononcer ce genre de discours, on ne peut que constater que, malgré toutes vos guerres, tous vos musées, toutes vos belles lettres et toutes vos révolutions, vous pataugez encore, en Europe et en Russie, dans le provincialisme. »

Salman Rushdie (l’année de la conférence de Lisbonne, il a publié le roman Les Versets sataniques, pour lequel l’ayatollah Khomeiny a émis une fatwa contre l’écrivain) : « Je me permets de mettre en avant la thèse suivante : l’un des plus grands privilèges de l’asservisseur est la description de l’asservi. »

Cette phrase de Rushdie contient la principale réponse à « l’abolition » de la culture russe et à l’incohérence de la réaction de celle-ci à l’invasion russe de l’Ukraine. Même si les « bons Russes » veulent de tout cœur aider l’Ukraine, leurs voix, dans le domaine culturel, restent celles qui décrivent les asservis. C’est une mauvaise habitude, plutôt inconsciente. Cela se voit clairement, sur de nombreuses chaînes YouTube russes de tendance pourtant démocratique et anti-guerre, dans le ton condescendant vis-à-vis des Ukrainiens, ainsi que dans l’absence de jugement politique de l’invasion russe. Aujourd’hui, il ne suffit pas à un Russe qui pense, qui réfléchit, de se débarrasser, goutte par goutte, de sa servitude intérieure, comme l’avait proposé Anton Tchékhov. Il est obligé aussi de renoncer à ses manières impériales et de comprendre les Ukrainiens, qui n’ont rien à faire de la compassion des Russes. Les Ukrainiens veulent la victoire et la liberté de leur pays.

Depuis 1988, l’année de cette conférence de Lisbonne, pas mal d’événements historiques sont survenus : le massacre d’une manifestation pacifique à Tbilissi en 1989, ceux de Vilnius et de Riga en 1991, la tentative de coup d’État anti-démocratique à Moscou en août 1991, suivie de l’éclatement de l’URSS. Or, depuis le 24 février 2022, on voit clairement que l’empire soviétique n’a pas complètement disparu en 1991, il continue de se désintégrer. Et si l’histoire précédente n’a rien appris aux Russes, leur arrogance impériale sera brisée à cette occasion.

Version originale

Traduit du russe par Alexandre Braïlovski

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