Masha Gessen. // Chaîne YouTube Vdoud’, capture d’écran

Masha Gessen. // Chaîne YouTube Vdoud’, capture d’écran

Masha Gessen, une plume indispensable pour comprendre ce qui se passe dans la tête des Russes
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La France a parfois du retard dans la traduction de livres pourtant essentiels. C’est le cas d’un ouvrage remarquable de Masha Gessen, essayiste américaine d’origine russe. Ce livre relate le parcours de plusieurs jeunes Russes et de leurs « mentors », et à travers eux, l’histoire des trois décennies de la Russie contemporaine. Sa lecture est particulièrement éclairante au moment où la guerre d’agression menée par Moscou fait rage. Pour comprendre une société malade.

Le livre de Masha Gessen1 (née en 1967), journaliste et essayiste américaine The Future is History. How Totalitarianism reclaimed Russia (Le futur est Histoire. Comment le totalitarisme a récupéré la Russie) a paru chez Granta et Random House, en 2017, il y a déjà cinq ans. Il a été depuis traduit en allemand, mais pas en français ni en russe. Certes, dans les conditions actuelles, sa traduction et publication en russe ne pourrait se faire que loin de la Russie. Quant à sa traduction française, elle me semble fortement désirable. En effet, nous avons affaire à un phénomène tout à fait remarquable.

Le livre de Masha Gessen offre à son lecteur une enquête intellectuelle, d’une grande ampleur et d’un très grand courage, concernant les trente dernières années de l’histoire de la Russie. À tous ceux qui veulent comprendre le comment et le pourquoi de la catastrophe russe actuelle, ce livre offre un outil indispensable. Mais pas seulement à eux. Il est aussi utile pour ceux qui sont, aujourd’hui, préoccupés par ce qui nous arrive ici, en Occident, sur le plan politique et social, pour ceux qui voudraient comprendre la nature des courants autoritaires et les raisons de leurs succès actuels. Pour ceux qui s’encouragent à y résister, ne serait-ce qu’au fond d’eux-mêmes.

Dans son livre, Masha Gessen pose la question de la survivance des dictatures et de la survie difficile du monde libre, de la résistance aux régimes autoritaires et totalitaires d’une manière qui n’est, il me semble, ni « américaine » ni « russe » (malgré le fait que Masha Gessen appartienne pleinement à ces deux mondes2). Sa façon d’observer et de collecter les données, de réfléchir, de comprendre les choses et finalement de les dire lui est bien propre. Cette façon est à la fois peu personnelle, presque froide, savante, voire scientifique, mais aussi empathique et tendre pour l’être humain. C’est de ces deux qualités que naît le phénomène de sa prose non-fictionnelle qui se lit comme un roman (quitte, dans son cas à user de ce cliché) et en même temps comme un ouvrage de sciences humaines, ouvrage intelligent et, on a envie de le dire, « classe ». Pour finir avec les éloges, disons encore que ce livre est non seulement très intelligent, mais il est aussi très bien écrit, dans un anglais transparent et sophistiqué qui caractérise souvent la prose des « étrangers ».

Couverture de la première édition du livre de Masha Gessen

Couverture de la première édition du livre de Masha Gessen. // Riverhead Books

Le livre s’ouvre avec la présentation des protagonistes. Ce sont les jeunes gens nés en 1982, 1984 et 1985, c’est-à-dire ceux qui sont presque contemporains de la Pérestroïka : leur enfance a coïncidé avec les années « folles », et leur jeunesse avec les années 2000. Ce sont ces jeunes adultes qui tentent ensuite, devant nos yeux, de construire leur vie en Russie dans les années 2010 et qui, presque tous, vont échouer.

Ce sont Janna, la fille de Boris Nemtzov (née à Gorky, plus tard redevenue Nijny Novgorod), Macha, une moscovite issue d’un milieu académique, très fortement marqué par la chute de l’URSS, Liocha, né à Solikamsk dans une famille d’une professeure d’histoire, et Serioja, petit fils d’Alexandre Yakovlev, l’un des principaux auteurs du concept même de la Pérestroïka. Masha Gessen a passé avec eux de très longues heures en les interrogeant, en les écoutant attentivement. La transcription de leurs récits est fragmentée : brusquement nous abandonnons l’un des personnages pour écouter le suivant, puis revenons au même.

Le rythme rappelle la structure d’une série télévisée. Le lecteur s’attache à ces quatre, il veut savoir ce qui va leur arriver. Ces deux garçons et ces deux filles sont issus de milieux et de lieux très différents, mais ils sont unis par ce que les romantiques allemands appelaient le Zeitgeist : l’esprit de leur époque. Unis aussi par leur quête de survie matérielle, intellectuelle, familiale, émotionnelle. A travers leurs yeux, en croisant leurs regards, en expliquant froidement ce que le lecteur occidental ne peut pas saisir dans leur récit, Masha Gessen narre une histoire de ces trente années russes durant lesquelles le pays a d’abord plongé dans le marasme d’une société dégénérée, puis a tenté de se libérer et a, finalement, échoué dans cette tentative.

Cette histoire n’est pas évidente, tout au contraire elle est dramatique, voire tragique. Le présent et le futur russe ne découlent pas logiquement de son passé : les conditions préalables, politiques, économiques, sociales, ne déterminent pas ce qui arrive aux Russes d’aujourd’hui, aucun des schémas naïfs, hégéliano-marxistes, ne nous y est servi, même réchauffé. Le livre de Masha Gessen est tout sauf déterministe. Ce n’est pas tout passé qui prépare l’avenir. C’est ce passé particulier, passé totalitaire, qui revient encore et encore, comme une maladie chronique, incurable. Ce ne sont pas les conditions, ce sont les gens formés dans et par le passé soviétiques qui, délibérément, font exprès revenir ce passé dont les traits principaux sont l’absence de la liberté personnelle et le mépris de la vie individuelle. Retenons ce mépris de la vie.

Comment s’y prennent-ils ? Comment réussissent-ils ? Les 500 pages de l’ouvrage de Masha Gessen nous promènent le long des destins douloureux des gens en évoquant le pourquoi de leur retour volontaire en arrière, vers le passé soviétique. Le constat est grave. Non, le prisonnier russe ne s’est pas évadé… Il est revenu dans sa cellule. Pour nous aider à mesurer la chose, Masha Gessen fait appel à trois autres protagonistes : la psychanalyste Marina Aroutiunian, le sociologue Lev Goudkov (né en 1946, élève de Youri Levada et directeur du centre Levada de 2006 à 2020) et le philosophe et activiste politique Alexandre Douguine (né en 1962).

Ces trois « adultes », comme les grands-parents et les parents de nos quatre jeunes gens, semblent au début former la toile de fond bariolée de cette histoire. Puis le lecteur se réveille : ce sont eux, ces adultes qui sont les véritables acteurs, les homo sovieticus qui forment et déforment l’univers dans lequel les jeunes tentent de survivre tant bien que mal. Certes, il y a parmi eux des bons et des mauvais. Il y a ceux qui pensent et ceux qui agissent. Parfois le fait de penser s’associe au fait d’agir, et inversement.

Les deux personnages positifs, Aroutiunian et Goudkov, tentent de combler le grand hiatus, le vide créé durant l’époque soviétique dans le domaine des sciences humaines par l’interdiction des écrits occidentaux. Deux, voire trois générations des géants en sciences humaines, dressés les uns sur les épaules des autres (métaphore qui revient dans ce livre à plusieurs reprises) ont travaillé sur la question du totalitarisme : philosophes, sociologues, psychologues. Avec Aroutiunian et Goudkov, nous lisons et relisons tout une bibliothèque dédiée à cette question, de Hanna Arendt à Erich Fromm et tant d’autres ; nous définissons ce prisonnier content de sa prison — l’homme soviétique. Nous comprenons mieux ses peurs : avant tout celle de l’indépendance. Nous mesurons ses absences de peur : notamment celle de la privation quand elle est collective. Nous observons mieux sa haine : celle de l’autre.

Progressivement, se forme dans notre esprit l’image d’une société très abimée, peu éduquée, instable, prompte à la violence et facile à être mobilisée (dans le sens girardien du mot). C’est là qu’intervient le troisième « adulte », Alexandre Douguine (dont nous apprenons tout), qui lui aussi tente de combler le hiatus philosophique créé par un siècle de monopole marxiste et, par la lecture de Heidegger en premier lieu puis des idéologues actuels des droites nationalistes, crée sa version du « monde russe », fondée sur les soi-disant valeurs traditionnelles, sur la passion de l’archaïque et sur la haine de l’étranger de toute sorte.

Ce système de Douguine, soutenu par le pouvoir, devient le fondement du régime actuel en Russie. Dès les années 2006-2007, ce pouvoir mobilise la société mise en péril, agissant par la création d’une série de boucs émissaires. La seconde moitié du livre de Masha Gessen offre un récit ahurissant de ce processus. Ce sont d’abord les États-Unis qu’il faut haïr, puis l’Occident tout entier, puis les Ukrainiens, puis tout à coup les pédophiles. Les procès fabriqués commencent à se faire jour.

Le coup des pédophiles est diabolique. Il a permis, d’une part, d’ouvrir la porte à l’homophobie et au sadisme (des brigades d’homophobes sadiques se forment à travers le pays) et, d’autre part, de travestir en pédophilie certains « crimes » commis par les hommes politiques anti-poutiniens ou par les activistes du Mémorial. C’est le cas de l’historien Iouri Dmitriev lié à l’association Mémorial. L’appel de sa condamnation est ainsi rejeté par une cour internationale car il est jugé comme pédophile. Cette mobilisation de la société contre les soi-disant pédophiles à la fin des années 2000 et dans les années 2010, est orchestrée sur le fond d’un discours autour de la catastrophe démographique réelle, observable en Russie tout au long du XXe et du début du XXe siècle.

Quelle est la raison de cette espérance de vie si basse, quasi apocalyptique, surtout parmi les hommes ? Avec ses amis Aroutiunian et Goudkov, Masha Gessen tente de la comprendre, en comparant la Russie avec d’autres pays. Non, ce ne sont pas les conditions de vie, ni le niveau de la médecine qui en sont responsables, c’est l’espoir qui manquerait aux Russes. L’espérance de vie et l’espoir dans la vie seraient-ils bel et bien de la même racine ? Les seuls moments où les Russes vivent un peu plus vieux sont le Dégel (dans les années 1960) et la Perestroïka. Les Russes seraient-ils malades d’une maladie de désespoir ? Ne sachant pas choisir entre le deuil et la mélancolie, seraient-ils animés par la pulsion de la mort ? Les régimes totalitaires du XXe siècle, le fascisme, le nazisme, le communisme, ne nous apprennent pas autre chose. Mais au-delà des leçons historiques, la nature quasi métaphysique de ce processus — la déshumanisation de l’autre qui conduit par un effet-miroir à l’auto-anéantissement — apparaît brusquement comme une révélation et comme un déjà vu. L’ombre du Docteur Mabuse resurgit, toujours de retour, et elle « m’abuse ».

L’un des comptes-rendus du livre de Masha Gessen a été rédigé à sa sortie par Francis Fukuyama, pour lequel la déception fut grande. Non, la fin de l’Histoire n’a pas eu lieu3. L’Histoire est revenue et de plus belle ; elle nous a rattrapés là où nous l’attendions peut-être le moins. Non pas, nous l’avons vu, parce que tout passé rattrape, mais parce que ce passé-ci, fondé sur le mépris de la vie, est de nature à revenir. Et aujourd’hui nous y sommes. Acteurs ou spectateurs fascinés par ces images de violence, de haine, de la destruction.

À quoi sert-elle, cette guerre voulue par un seul homme ? Pourquoi les Russes acceptent-ils d’y aller ? Combien de temps vont-ils la supporter ? Combien faut-il de morts pour qu’ils se réveillent et se révoltent ? Mais, ayant lu le livre de Masha Gessen, nous ne poserons plus ce genre de questions. Car la Prison que les Russes ont connue autrefois et qu’ils ont été amenés à reproduire, par les anciens prisonniers et leurs héritiers, est une vie en suspens, la leur, celle des autres. Ce n’est pas la vie, mais l’attente angoissée de ce qui peut encore arriver. Et c’est ce vide, cette absence de vie, cette folie de la non-vie qu’ils ont, une fois de plus, appris à supporter, et qu’ils portent…

  1. Masha Gessen se positionne comme personne non binaire, le pronom personnel iel lui donc doit être attribué en français. Iel publie dans The New York Times, The New York Rewiew of Books, The New Yorker et de nombreux autres journaux et revues américaines. Trois de ses livres ont été traduits en français : Poutine : L’homme sans visage, Paris, Fayard, 2012 ; Pussy Riot, Paris, Globe, 2015 ; La légende Grigori Perelman. Dans la tête d’un génie, Paris, Flammarion, 2018. 

  2. En 1981, Masha Gessen, qui est né.e à Moscou, a émigré aux États-Unis, avec ses parents. En 1991, iel est revenu.e pour travailler à Moscou en tant que journaliste. En 2013, iel est rentré.e à New York. Pour ceux qui voudront mieux faire sa connaissance, je conseillerais de regarder l’interview qu’iel a accordée récemment à Youri Doud (en russe avec des sous-titres anglais). 

  3. Francis Fukuyama, The End of History and the Last Man, Free Press, 1992. 

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