Evgueni Prigojine accueille, dans sa « datcha » à Guelendjik, près de Krasnodar, des prisonniers graciés ayant combattu dans le Donbass. // RIA FAN, capture d’écran

Evgueni Prigojine accueille, dans sa « datcha » à Guelendjik, près de Krasnodar, des prisonniers graciés ayant combattu dans le Donbass. // RIA FAN, capture d’écran

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En Occident, on a appris seulement récemment que des criminels endurcis purgeant de longues peines dans les prisons russes étaient enrôlés dans l’armée pour combattre en Ukraine. Notre auteure, journaliste russe, décrit comment cette pratique date en réalité de plusieurs mois, même si elle n’a été officialisée que depuis peu de temps.

C’est un chauffeur de taxi qui, en mai, m’a appris qu’on enrôlait des détenus pour qu’ils participent aux opérations militaires en Ukraine. Nous étions dans le centre de Moscou, et c’était un Tchétchène. De manière générale, j’aime bien parler de l’actualité avec les chauffeurs de taxis. Et donc ce Hassan (appelons-le ainsi) m’a raconté que dans la prison de Tchernokozovo à Grozny on recrutait des détenus pour les envoyer en Ukraine. Ça ne m’a pas étonné du tout. Un mois plus tard, un ami avocat me racontait que dans la colonie pénitentiaire de Toula où est détenu son client, on avait vu arriver en hélicoptère Evgueni Prigojine (surnommé « le cuisinier de Poutine », fondateur du groupe Wagner, une société russe de mercenariat privée active dans plusieurs pays en appui à la stratégie du Kremlin). Et voilà que ce Prigojine qui, à l’époque soviétique, avait été condamné pour vol et escroquerie, se tenait dans la cour du pénitencier et invitait les détenus à s’engager pour aller combattre en Ukraine, leur promettant à chacun 200 000 roubles (soit plus de 3 000 euros), puis l’octroi d’une grâce présidentielle. Quand des détenus lui ont demandé s’ils pouvaient faire part de cette proposition à leurs proches, Prigojine leur a répondu que ça allait de soi.

Bientôt les faits rapportés par mon ami avocat étaient confirmés par de nombreux témoignages de détenus à travers le système pénitentiaire russe. Ils sont recrutés essentiellement dans des établissements où les prisonniers purgent des peines longues ou bien dans les établissements à régime spécial où les peines se situent entre 10 et 15 ans, notamment pour meurtre ou banditisme. A la mi-octobre est apparue sur Internet une vidéo montrant Prigogine en train de distribuer des certificats de grâce présidentielle à des détenus blessés sur le front. Selon la loi russe, tout condamné peut demander une grâce au Président, mais il doit préalablement avoir adressé une requête à la Commission régionale des grâces, et ensuite c’est au gouverneur de se prononcer, et seulement après, la requête peut être déposée sur le bureau du président. Celui-ci ne gracie d’ordinaire que quelques détenus par an. Tous les décrets présidentiels de remise de peine sont publiés sur le site du Kremlin. On sait en même temps que, dans certains cas, le président gracie des condamnés par voie de décrets secrets, qui ne sont pas publiés sur ce site.

Évidemment, les détenus font partie, en Russie, des gens qui ont le moins de droits et ils sont de manière générale faciles à berner ; on a donc du mal à croire que les documents qu’Evguéni Prigojine remet aux détenus blessés en Ukraine sont effectivement des décrets de remise de peine signés par le président Poutine en personne.

Selon Olga Romanova, responsable de la fondation « La Russie derrière les barreaux», plus de 20 000 détenus ont déjà été recrutés pour aller se battre en Ukraine. Elle fait observer que depuis quelque temps le nombre de recrues augmente considérablement, ce qui est lié au fait que le groupe Wagner a commencé de recruter des détenus dans les camps situés au-delà de l’Oural, ainsi que des détenus originaires du Bélarus et du Tadjikistan.

Le site « Vajnyïe istorii » [Histoires importantes] a publié le récit des parents d’un détenu de la région de Stavropol qui, au camp, a reçu la visite de recruteurs du ministère de la défense. Ils recrutent aussi des détenus pour aller se battre en Ukraine dans le cadre du bataillon « Chtorm ». En échange, ils promettent 200 000 roubles par mois ainsi qu’une grâce présidentielle. Après un entretien dans le camp avec les recruteurs du ministère de la défense, les détenus volontaires font l’objet d’une sélection. Quand on connaît les réalités du monde russe, on imagine sans mal que le groupe Wagner est désormais entré en concurrence avec le ministère pour savoir qui des deux amènerait au « pharaon » le plus grand nombre de détenus pour « l’Opération militaire spéciale ». On sait qu’après l’annexion de la Crimée il y a huit ans, on avait déjà proposé à des prisonniers que leur peine de détention soit commuée en transfert vers l’Ukraine orientale. Mais le recrutement n’avait pas été aussi massif.

Olga Romanova affirme que les détenus sont nombreux à accepter de partir pour le front. Des parents de détenus tués en Ukraine et à qui l’on n’a pas versé l’argent promis, ou dont on n’a pas rendu le corps pour que la famille l’enterre, s’adressent à l’association « La Russie derrière les barreaux ». Mais l’association ne peut leur venir en aide. Elle ne peut intervenir qu’auprès des familles qui portent plainte pour recrutement illégal d’un des leurs en vue de le faire participer à des opérations militaires, et il arrive que ces plaintes aboutissent.

L’administration carcérale russe s’emploie de plus en plus à occulter la pratique illégale que constitue le recrutement de détenus. Aux proches qui se rendent à la prison pour rendre visite à leurs mari, fils ou frère et qui ne les trouvent pas, on explique qu’ils ont été transférés dans un autre établissement pénitentiaire.

Des membres du parlement de la République autonome du Bachkortorstan ont récemment préparé un projet de loi sur la participation des détenus aux opérations militaires et l’ont soumis à la Douma. Selon ce document, un détenu peut être envoyé dans une zone d’opérations militaires sur décision du tribunal. L’idée est de considérer qu’un jour passé sur le front équivaut à dix jours en détention. Toujours selon ce projet de loi, il appartient au tribunal de se prononcer sur les modalités d’exécution de la peine après les opérations militaires.

Evguéni Prigojine n’a pas apprécié ce projet de loi, qui, à ses yeux, risquerait de le priver d’une initiative personnelle, que l’État s’approprierait ainsi.

Des informations circulent déjà sur la mort en Ukraine de détenus enrôlés, Uet sur des tentatives d’évasion de ceux qui ont été envoyés au front. Ces évasions sont considérées comme des désertions et, selon Prigojine, les coupables sont fusillés sur place — pratique totalement illégale au regard du droit russe.

Dans une interview à l’agence TassS, le secrétaire du Conseil des droits civiques de la Fédération de Russie et conseiller spécial du président Poutine, Valéry Fadeïev, s’est déclaré favorable au recrutement de détenus : « La défense de la patrie est avant tout un devoir, mais c’est aussi en un sens un droit de l’homme. C’est pourquoi il est certainement conforme à l’esprit de la Constitution de la Fédération de Russie qu’un homme, même s’il a été condamné, puisse conserver son droit d’aller se battre pour la patrie. »

Ces jours-ci on a appris que des détenus étaient aussi recrutés dans des prisons du Turkménistan. A Moscou, on propose aussi à des migrants de s’engager par contrat. On leur promet de l’argent et, s’ils survivent, l’octroi de la nationalité russe. S’ils refusent, on menace de les expulser de Russie.

Il est clair que l’on manque de soldats — ou pour dire les choses plus grossièrement, de « chair à canon ». Certains anciens détenus se rendent à l’ennemi. Sur Youtube est apparue une vidéo où un ancien détenu condamné pour meurtre, Vladimir Selezniov, raconte que, quand Prigojine est venu les recruter au camp, sur 1 200 détenus plus de 200 se sont déclarés volontaires pour partir en Ukraine. Les agents recruteurs assuraient que les détenus suivraientd’abord un entrainement, avanbt d’être envoyés au front. En fait, on les a tout de suite expédiés en plein enfer. Selezniov met en garde les détenus contre les recruteurs : « Vous ne tiendrez pas six mois. Si vous le pouvez, demandez à vos vieux de venir faire le piquet aux portes du camp. Ce n’est pas votre guerre, ni la nôtre ».

Traduit du russe par Bernard Marchadier

Note de Desk Russie

L’envoi au front des prisonniers du Goulag a été largement pratiqué pendant la Seconde Guerre mondiale. Le Goulag, où les prisonniers crevaient de faim car leurs rations avaient été drastiquement diminuées dès le début de la guerre, a fourni à l’armée Rouge près d’un million de combattants. Ce recrutement fut également opéré parmi les déportés en Sibérie (anciens « koulaks » et leurs familles) qui ont donné au front plus de 100 000 hommes. A la différence des prisonniers du Goulag, des criminels de droit commun (on ne recrutait pas les « politiques ») ont été envoyés majoritairement dans des unités régulières, alors que les « koulaks », très peu armés, étaient envoyés dans des bataillons dits punitifs, à savoir à la mort presque certaine. Le régime de Poutine, là aussi, a recours à des pratiques staliniennes.

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