Badge des années 1980. // Wikimedia Commons

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L’historienne française Laurence Saint-Gilles s’insurge contre les pressions exercées par de nombreux Occidentaux sur le gouvernement ukrainien pour imposer à l’Ukraine une paix négociée avec le Kremlin. En s’appuyant sur des parallèles historiques, l’autrice démontre en quoi cette idée est erronée et pernicieuse.

Alors que les revers militaires s’accumulent pour la Russie et qu’une victoire ukrainienne devient envisageable, une campagne en vue d’imposer une paix négociée avec le Kremlin, lancée au printemps dernier par l’historien et ancien diplomate Henry Kissinger, est aujourd’hui relayée par des personnalités diverses1. Aux États-Unis, les élections de mi-mandat, lui ont redonné une nouvelle vigueur. Ainsi, des figures de la mouvance America First, comme le « néotrumpiste » James David Vance, candidat au poste de sénateur de l’Ohio, et Kevin MacCarthy, représentant de l’État de Californie, ne dissimulent pas qu’en cas de victoire du parti républicain, ils ne donneraient pas un « chèque en blanc » au gouvernement ukrainien2. L’idée que le retour à la paix impliquerait de négocier avec la Russie poutinienne au prix de concessions territoriales voire de la neutralisation de l’Ukraine est régulièrement invoquée par les géopoliticiens qui se réclament du courant réaliste voire néoréaliste des relations internationales. Leur postulat est que seul un retour à l’équilibre en Eurasie, rompu par la victoire unilatérale des Occidentaux dans la guerre froide et l’extension de l’OTAN à l’est de l’Europe, ramènera une paix durable sur le continent européen3. Elle impliquerait donc que l’Ukraine, « pont » entre l’Est et l’Ouest, renonce à son rêve de rejoindre l’Otan. Leur démonstration repose sur plusieurs axiomes : l’équilibre est le meilleur moyen de rétablir la paix et la stabilité qui fondent la légitimité du système international ; la Russie est une puissance européenne et, au regard de l’histoire, un garant de l’équilibre européen ; elle contribue aussi à la préservation de l’ordre mondial en servant de contrepoids à la puissance chinoise ; il est donc possible de négocier une « paix d’équilibre » avec la Russie dont le comportement serait dicté par la recherche de l’intérêt national rationnel. Il convient d’examiner ces arguments à la lumière des faits historiques.

Les adeptes du réalisme stipulent que la politique étrangère doit être basée sur des réalités et l’analyse des faits et non sur des convictions idéologiques ou des principes moraux. Les données de la géographie et le temps long de l’histoire sont régulièrement invoqués pour étayer leur conception pessimiste de la nature humaine et des relations internationales : le système international est par essence anarchique ; l’histoire a toujours été celle de l’affrontement entre les grandes puissances dont les appétits territoriaux ne sont jamais rassasiés et qui cherchent à profiter de leur position dominante pour servir l’intérêt national. Le meilleur moyen de garantir la paix réside donc dans l’établissement d’un « équilibre des forces » afin qu’elles se neutralisent et courent moins le risque de se faire la guerre. Pour conforter leur vision « pragmatique » des relations internationales, les géopoliticiens font référence à l’histoire européenne et rappellent que l’établissement d’un système international fondé sur des considérations d’« équilibre des forces » apporta au continent paix et de stabilité. Ainsi, l’historien Henry Kissinger démontra dans sa thèse que ce principe fut appliqué avec succès par le chancelier autrichien Metternich au début du XIXe siècle dans le règlement diplomatique de la situation de l’Europe après la chute de l’Empire napoléonien4 : le congrès de Vienne (1815) apporta à l’Europe « la plus longue période de paix qu’elle eût jamais connue » : « Pendant quarante ans, aucune guerre n’opposa les grandes puissances, et après la guerre de Crimée de 1854, il n’y eut aucun conflit généralisé pendant près de soixante ans5»

Pourtant, la référence à l’histoire ne semble guère conforter l’idée que le balance of powers constituerait à lui seul la garantie d’une paix durable. Dès son apparition, la notion d’« équilibre européen » ne fut jamais réductible aux seuls rapports de forces mais associée à des considérations morales et juridiques (la modération des appétits territoriaux, le respect des traités…). Vergennes invoquait ainsi le « juste équilibre » qui plaçait la paix et la stabilité de l’Europe au-dessus des intérêts égoïstes des grandes puissances6. Le Concert européen établi en 1815, après la défaite napoléonienne, ne fut pas un simple retour à la traditionnelle politique de balance du XVIIIe siècle. Dans Diplomatie, Kissinger admet lui-même que, paradoxalement, cet ordre européen « instauré au nom de l’équilibre des forces plus explicitement qu’aucun autre avant ou après lui, ne comptait pas sur la force pour se maintenir ». Car, ajoute-t-il, « les pays continentaux étaient unis par des valeurs communes. Il s’agissait d’un équilibre non seulement territorial, mais aussi moral7 ». Si le Concert européen a bien apporté à l’Europe sa plus longue période de paix, c’est moins grâce au jeu de balance of powers qu’en raison de facteurs « plus profonds, politiques, idéologiques, juridiques, économiques, sociaux, autrement dit d’un “équilibre organique”8 ». L’ordre européen reposa toujours sur un ensemble de valeurs communes, sur le sentiment d’une civilisation partagée marquée à la fois par le christianisme et par le libéralisme des Lumières, les grandes puissances apportant leur garantie collective au respect de ces principes. Le cas du Concert européen atteste justement qu’un système fondé sur l’équilibre ne peut fonctionner sans un socle idéologique consensuel. De fait, lorsque le libéralisme fut dépassé par de nouveaux courants politiques — le nationalisme d’une part et le marxisme d’autre part —, le sentiment d’appartenance à une civilisation commune fut détruit, provoquant l’échec final du Concert en 1914 et la montée des totalitarismes en Europe. À rebours des arguments historiques qui font de la Russie « un garant de l’équilibre européen », il faut rappeler le rôle que la doctrine marxiste-léniniste et la révolution bolchévique de 1917 jouèrent dans le délitement et la destruction du Concert européen. De fait, le continent ne retrouva son unité qu’avec la fin de la guerre froide et la chute du communisme.

À l’époque du Concert, la Russie était déjà fort différente des autres États européens (le servage s’y maintint jusqu’en 1861) mais la révolution bolchevique de 1917 devait l’éloigner du reste du continent pendant plus d’un siècle, façonnant la vision paranoïaque de l’ordre mondial de l’ère soviétique puis poutinienne. Né dans un environnement international hostile, le régime ne pouvait survivre qu’en renversant les gouvernements et l’ordre établis afin d’exporter le chaos. Ainsi, hier comme aujourd’hui, la volonté de subversion internationale et le despotisme constituent les deux faces d’une seule et même préoccupation : celle de la survie du régime russe, conscient de ses propres faiblesses.

Manifestation à Florence, en février 1980

Manifestation à Florence, en février 1980. // Archives de la Fondation Gramsci

Le nouveau pouvoir, qui balaya les élites européanisées de la Russie tsariste, affirma dès ses premiers jours d’existence, sa volonté de faire « la guerre au monde entier ». Le décret sur la paix (8 novembre 1917) de Lénine était un appel aux peuples à se soulever contre leurs gouvernements. Après avoir trahi l’Entente en signant la paix séparée de Brest-Litovsk (mars 1918), les bolcheviks ne tardèrent pas à se rapprocher de l’Allemagne, convaincus que les puissances centrales gagneraient le conflit mondial : « Toujours sensibles au rapport de forces, ils croient choisir le camp du futur vainqueur en s’alignant sur l’Allemagne9» Après la signature des traités de paix de 1919-1920, ils tentèrent d’ébranler le nouvel ordre européen en attaquant la Pologne (juillet 1920), pièce maîtresse du système de Versailles. Ils mirent en place le Komintern (mars 1920) pour exporter la révolution dans les États successeurs encore faibles. Ils sapèrent tout effort pour promouvoir la coopération entre les peuples au sein de la SDN, vue comme « un centre d’intrigues et de machination contre l’Union soviétique10 ». Ils se mobilisèrent pour faire obstacle à la reconstruction économique du continent et torpillèrent les efforts de la conférence de Gênes (1922) en signant à Rapallo le traité qui permit à l’Allemagne de Weimar de contourner les dispositions militaires du traité de Versailles. Seule la catastrophe économique au sortir du communisme de guerre les contraignit à tempérer en parole leur hostilité vis-à-vis de l’Occident, instrumentalisant la famine qui sévissait en Russie pour attirer les capitaux nécessaires à sa reconstruction. Ainsi, dès ses premières années, le régime bolchevique mit tout en œuvre pour faire obstacle à la reconstruction politique et économique d’une Europe pacifiée et contribua à la montée des régimes totalitaires en Europe.

Les réalistes qui nous rappellent sans relâche le rôle joué par Staline et sa grande guerre patriotique dans la victoire finale contre l’Allemagne nazie, doivent se souvenir aussi du rôle du pacte germano-soviétique d’août 1939 dans le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale. Alors que des négociations étaient officiellement toujours en cours entre l’URSS, l’Angleterre et la France en vue d’une alliance militaire contre le régime hitlérien, Staline se décida finalement à jouer la carte de l’Allemagne nazie avec laquelle il signa, le 23 août 1939, un pacte qui bloquait du même coup la possibilité d’une alliance tripartite avec les démocraties. Ce pacte dit de non-agression était en fait beaucoup plus que cela puisqu’il donnait à Hitler (dont Staline connaissait le plan d’agression de la Pologne) l’assurance de ne pas intervenir. Or Staline savait aussi qu’en vertu des accords passés avec la Pologne, le Royaume-Uni et la France entreraient en guerre contre Hitler11. Grâce à lui, Hitler n’aurait pas à lutter sur deux fronts comme l’Allemagne en 1914. Staline fit donc en 1939 ce que Lénine avait fait avant lui en misant, en 1918, sur la victoire des empires centraux : céder au plus offrant et surtout s’allier avec le plus fort. Loin de jouer un rôle de stabilisateur, l’URSS a donc systématiquement contribué au déséquilibre de l’ordre international pariant que la guerre lui donnerait l’opportunité de renverser les régimes démocratiques et que les dictatures totalitaires qui ne s’embarrassent pas de principes abstraits (le droit des peuples, la souveraineté) sauraient faire bon droit à ses revendications. Ainsi, grâce à son alliance avec Hitler, l’Union soviétique récolta la moitié orientale de la Pologne et les pays baltes.

Afin que la Russie poutinienne ne suive pas la voie tracée par Staline, les réalistes conseillent de parvenir au plus vite à une solution négociée avec la Russie aux conditions qu’elle exige, faute de quoi celle-ci serait contrainte de se placer « dans le giron de la Chine12 ». Or l’alliance sino-russe aurait pour effet de gripper « le mécanisme de balancier triangulaire, qui avait permis aux États-Unis de faire contrepoids aux ambitions de l’une et de l’autre de ces puissances en jouant de la relation construite avec l’autre13 ». L’argument ici invoqué fait allusion à la politique de Détente conduite par Henry Kissinger alors qu’il était aux manettes de la politique étrangère américaine sous les présidences de Nixon et de Ford, comme conseiller à la sécurité nationale et secrétaire d’État. Profitant de la détérioration des relations sino-soviétiques, Henry Kissinger appliqua en effet ce jeu de balancier au triangle Washington-Moscou-Pékin afin de contraindre l’URSS à accepter la Détente avec les États-Unis. La recherche de la stabilité par « l’équilibre » fut au cœur de sa philosophie des relations internationales. Comme il était vain d’espérer un hypothétique adoucissement du régime pour reprendre le dialogue avec l’URSS, il choisit de passer outre la nature totalitaire du pouvoir soviétique et renonça à l’affrontement idéologique pour rechercher un modus vivendi. Il espérait ainsi pouvoir éviter l’escalade en concédant à l’URSS la parité nucléaire. La notion d’équilibre des forces fut appliquée aux négociations stratégiques qui aboutirent à la signature des accords SALT (1972). Américains et Soviétiques renonçaient l’un et l’autre à la supériorité stratégique sur l’adversaire pour stabiliser leurs relations. Dans ses Mémoires, Kissinger se félicite d’avoir éduqué les Soviétiques aux règles de la dissuasion et aux principes directeurs de la Détente (retenue, modération, équilibre des concessions réciproques).

Or, si à court terme la Détente contribua effectivement à abaisser le seuil des tensions internationales, ses effets sur le long terme furent beaucoup plus discutables. Non seulement les Soviétiques contournèrent les accords SALT en développant des armes nucléaires tactiques (les fameux SS20), mais, loin de renoncer à leurs objectifs révolutionnaires, ils poursuivirent leur expansion dans le tiers monde, notamment en Asie, où la chute de Saïgon (1975) mit un terme à la Détente. Cette période démontre justement qu’une Realpolitik « reposant uniquement sur des équilibres mécaniques de puissance plutôt que sur un minimum de valeurs partagées » est d’avance vouée à l’échec14. Une fois la corrélation des forces rétablie en leur faveur, les Soviétiques reprirent leur politique impérialiste et c’est également ce que fera Vladimir Poutine s’il obtient un répit sur le front ukrainien.

Poutine a systématiquement enfreint les accords signés par la Russie eltsinienne (le mémorandum européen de Budapest de 1994 et le traité d’amitié avec Kyïv en 1997) garantissant la souveraineté de l’Ukraine, et il a dérogé aux accords de Minsk (2015) qui préparaient pourtant le démantèlement de l’État ukrainien. Rappelons que tous les efforts occidentaux pour tenter de stabiliser les relations avec la Russie (le reset d’Obama de 2009 à 2012, le réengagement russe d’Emmanuel Macron de 2018 à 2020) se sont avérés vains. Alors que son artillerie a pilonné systématiquement les centres urbains et les infrastructures civiles et que son armée s’est rendue coupable des pires exactions, négocier dans de telles conditions un statu quo ante bellum, assorti d’une promesse de neutralisation de l’Ukraine serait immédiatement interprété comme un aveu de faiblesse et un encouragement à continuer de transgresser les lois internationales. Un diplomate russe ayant fait défection le confirmait récemment : « Tant que Poutine est au pouvoir, l’Ukraine ne trouvera personne avec qui négocier à Moscou. Le ministère des affaires étrangères ne sera pas un interlocuteur fiable, pas plus que n’importe quelle autre administration russe. Ils ne sont que des avatars de Poutine et de son agenda impérial. Un cessez-le-feu donnerait à la Russie l’opportunité de réarmer avant de reprendre l’offensive15»

Il est, en outre, naïf de prétendre que des concessions à la Russie pourrait la détourner d’une « alliance » avec la Chine car cette alliance, même informelle, a déjà été scellée. La Russie n’a pas lancé son « opération spéciale » sans obtenir le feu vert de la Chine : la déclaration sino-russe des Jeux olympiques d’hiver (4 février 2022) est sans équivoque, elle annonce la formation d’un front commun eurasiatique contre un Occident « déclinant et divisé16 ». Cela ne devrait d’ailleurs pas nous surprendre : la Russie a préparé de longue date son pivot vers la Chine, ce qui porte un coup sévère à l’assertion selon laquelle la Russie « fait partie de l’Europe ». Les sondages réalisés avant la guerre démontrent pourtant que seule une minorité de Russes partageaient cet avis17. La brève période « occidentaliste » de la Russie eltsinienne ne doit pas faire oublier que les contacts militaires avec la Chine reprirent en fait dès la fin de la période soviétique, en 1990. À partir de 1992, en pleine lune de miel avec l’Occident, les ventes d’armes russes se développèrent au point de faire de la Chine le principal client de la Russie. Cette politique de rapprochement sino-russe, présentée par les propagandistes du Kremlin comme une réponse à l’élargissement de l’OTAN puis aux sanctions occidentales est donc en réalité bien antérieure. Elle nous prouve que la politique étrangère du Kremlin n’obéit pas à des choix politiques rationnels : grâce à l’Organisation de coopération de Shanghai, créée en 2001, et à l’initiative des nouvelles routes de la soie, la Chine a ainsi pu renforcer sa présence en Asie centrale aux dépens de la Russie. Si Poutine tolère les ingérences de la Chine dans une région qui relève de sa zone d’influence traditionnelle, alors qu’il perçoit la volonté de l’Ukraine de se rapprocher de l’Occident comme une menace existentielle, c’est parce qu’il partage avec Xi Jinping la même vision darwinienne des relations internationales et la même volonté de renverser l’ordre mondial.

C’est surtout parce que les deux dirigeants sont animés de la même passion idéologique antioccidentale. Poutine a récemment donné dans son discours du 30 septembre dernier, prononcé lors de la signature de l’acte d’annexion de quatre territoires ukrainiens, la mesure de sa détestation de l’Europe : son intervention n’était autre qu’une déclaration de guerre à l’Occident désigné comme « un pur satanisme18 ». À la différence des motivations des dirigeants chinois et mêmes des anciens leaders soviétiques, les desseins de Vladimir Poutine semblent échapper à la raison, ce qui le rend insensible au concept d’« intérêt national » susceptible d’atténuer sa volonté de toute-puissance. Staline était un dictateur sanguinaire, mais il était rationnel et observait une certaine prudence dans ses relations avec l’Occident. Chez Vladimir Poutine l’émotivité a désormais pris le pas sur la rationalité : son désir inassouvi de reconstituer l’ancien empire soviétique s’est transformé en obsession. Il ne lui suffit plus d’annexer les territoires ukrainiens, il lui faut assouvir ses pulsions génocidaires et punir l’Ukraine coupable à ses yeux de s’être détournée de lui pour se jeter dans les bras de l’Occident. Il martyrise la nation ukrainienne comme un amant éconduit se venge d’une femme : « Que ça te plaise ou non, ma jolie, faudra supporter. » Cet avertissement, lancé au président Zelensky la veille de l’invasion de l’Ukraine, était tiré d’un quatrain populaire russe faisant l’apologie du viol. Les prophéties catastrophistes, les menaces d’apocalypse nucléaire révèlent le fond de sa pensée : le suicide collectif lui semble préférable au reniement de ses rêves de grandeur.

Comment, dans ces conditions, créditer la Russie poutinienne d’une « présomption de rationalité » et considérer que le souci de « l’intérêt national » soit de nature à réguler sa conduite internationale19 ?

La campagne orchestrée par les réalistes n’est pas sans rappeler la vague pacifiste des années 1980 pour s’opposer au déploiement des fusées américaines lors de la crise des euromissiles. Le postulat « réaliste » qui vise à réduire l’Ukraine à un « glacis protecteur » constitue un avatar du « neutralisme », et la « paix d’équilibre » est la nouvelle version du slogan « Plutôt rouge que mort ». Cette mobilisation s’inscrit dans le cadre d’une offensive plus large : tandis que les attaques de drones contre les immeubles et les infrastructures urbaines terrorisent les habitants des villes ukrainiennes, les sociétés européennes, en proie aux affres de l’inflation et de la pénurie énergétique, sont exposées aux risques de déstabilisation et menacées de frappes nucléaires. Dans les deux cas, il s’agit d’accentuer la pression sur les peuples et leurs dirigeants afin de contraindre Kyïv à accepter un cessez-le-feu aux conditions exigées par Moscou. Si cette stratégie de la terreur (qui s’est déjà avérée payante en Syrie) devait venir à bout de la résilience de nos sociétés, elle ne conduirait pas seulement à la victoire de la Russie. Elle encouragerait la Chine à renverser l’ordre mondial et sonnerait le glas du modèle libéral occidental : « Ce qui se joue en Ukraine va bien au-delà du destin de l’Ukraine elle-même20»

  1. Henry A. Kissinger, « These Are the Main Geopolitical Challenges Facing the World Right Now », World Economic Forum, Annual Meeting, Davos, 23 mai 2022. 

  2. Charles A. Kupchan, « It’s Time to Bring Russia and Ukraine to the Negotiating Table », 2 novembre 2022. 

  3. John Mearsheimer, « Why the Ukraine Crisis Is the West’s Fault, The Liberal Delusions That Provoked Putin », Foreign Affairs, septembre-octobre 2014. 

  4. Henry A. Kissinger, A World Restored : Metternick, Castlereagh and the Problems of Peace, 1812-1822, rééd. Parlux, 2005, p. 376. 

  5. Henry Kissinger, Diplomatie, Fayard, 1996, p. 68. 

  6. Charles Gravier de Vergennes, secrétaire d’État aux Affaires étrangères de Louis XVI (1774-1787), dans Georges-Henri Soutou, « L’identité de l’Europe du point de vue de l’historien », Outre-Terre, février 2007, n° 7, p. 31-42. 

  7. Diplomatie, op. cit., p. 68. 

  8. Georges-Henri Soutou, L’Europe de 1815 à nos jours, PUF, Nouvelle Clio, p. 26. 

  9. Françoise Thom, La Marche à rebours. Regards sur l’histoire soviétique et russe, Sorbonne Université Presses, 2021, p. 166. 

  10. Ibid., p. 186. 

  11. Guy Durandin, « Les protocoles annexes du pacte germano-soviétique, un secret entretenu pendant cinquante ans », Historiens et géographes, n° 382, mars 2003. 

  12. Olivier Chantriaux, « Kissinger, l’Ukraine et l’ordre du monde », Conflits, 10 juin 2022. 

  13. Ibid. 

  14. Georges-Henri Soutou, La Guerre de cinquante ans. Les relations Est-Ouest (1943-1990), Fayard, p. 513. 

  15. Boris Bondarev, « The Sources of Russian Misconduct, A Diplomat Defects from the Kremlin », Foreign Affairs, oct.-nov. 2022. 

  16. Alain Bouc, « Le pacte russo-chinois des Jeux olympiques d’hiver et le massacre en Ukraine », Desk Russie, 29 avril 2022. 

  17. D’après un sondage réalisé en octobre 2019, 55 % des Russes estiment que la Russie n’est pas un pays européen, dans Françoise Thom, « France-Russie : Les liaisons dangereuses », Diploweb, 15 février 2020. 

  18. Wiktor Stoczkowski, « Poutine a-t-il déclaré la guerre à l’Occident ? », Desk Russie, 14 octobre 2022. 

  19. Olivier Chantriaux, op. cit. 

  20. Bret Stephens, « Putin Is Starting to Do What Won Him a War 7 Years Ago », New York Times, 2 novembre 2022. 

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