Orphelinat à Vioukhino, dans la région de Sverdlovsk, en 1933. // Collection d’Alexandre Arkhipov

Orphelinat à Vioukhino, dans la région de Sverdlovsk, en 1933. // Collection d’Alexandre Arkhipov

La Russie et son trouble de l’attachement
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Dans cet essai, l’artiste, essayiste et traductrice Katia Margolis livre une analyse détaillée et désespérée de la « psyché » russe, durablement affectée par les atrocités de l’époque communiste combinées avec la propagande poutinienne.

Je regarde souvent cette image. Elle est sans doute l’une des métaphores visuelles les plus exactes de la réalité russe de ces derniers mois. Je ne sais malheureusement pas qui l’a prise. Elle est extraite d’un film montrant la cérémonie d’adieux à Gorbatchev. Une file d’attente aux obsèques. Les gens passent un par un, ceux qui jadis partageaient ses idées et sont venus rendre un dernier hommage aux espoirs de démocratie, d’ouverture et d’une autre voie pour la Russie. Ils font la queue, se connaissent tous au moins de vue. Cette cérémonie n’a pas débouché sur une action de protestation, mais le fait d’être ensemble donne des forces. Mais voici que la caméra s’éloigne et il s’avère que cette file d’attente se trouve sous une énorme affiche recouvrant toute la façade : « Nous remplirons notre mission ! » Avec ces « V » et « Z » en caractères latins, qui expriment le soutien à l’« opération spéciale » : la guerre lancée par la Russie contre l’Ukraine. Les gens de la file n’en ont pas conscience. Placés où ils sont, ils ne voient pas ce qui les surplombe. Ils regardent à leur niveau. Ils se voient les uns les autres. C’est à la fois très humain et infiniment éloigné de la réalité objective. Un observateur extérieur perçoit une image très différente : un groupe de gens derrière des grilles se sont réunis, comme une sorte de signature vivante sous le « Z ». Ce qu’ils ont dans les yeux, dans la tête et dans le cœur devient tragiquement imperceptible lorsque la caméra recule. C’est ainsi que la Russie apparaît au monde extérieur.

Moscovites faisant la queue aux funérailles de Mikhaïl Gorbatchev

Moscovites faisant la queue aux funérailles de Mikhaïl Gorbatchev. Photo : Nina Khrouchtcheva

La guerre, le soutien à cette guerre ou son acceptation par indifférence ne s’expliquent plus par un désir mauvais imposé de l’extérieur, par la dictature, l’occupation, la propagande qui transforme les gens en zombis. Oui, tout cela existe. Mais cela fonctionne sur le matériau existant et est nourri par le bouillon ambiant. Par l’impuissance apprise et l’indifférence pour la « politique », par les « quoi qu’il arrive », par l’atomisation — « c’est mon affaire à moi » —, par l’esprit petit-bourgeois — « Nous avons néanmoins un excellent niveau de services, de merveilleux théâtres, des expositions, des voies cyclables, un large choix de formations et des petits cafés bien confortables ». Ou bien par l’acceptation silencieuse de la réalité. Soit partir, soit se plonger dans le silence et taire son avis sur ce qui se passe. Le spectateur, à la fois exécutant et coparticipant, se fond parfois dans ce crime immense au point de ne plus pouvoir en être distingué. Plus la guerre de la Russie en Ukraine dure, et plus cette codépendance du peuple et du pouvoir apparaît clairement. Nier celle-ci est vain, alors que l’invasion dure depuis plus de neuf mois et que Poutine est au pouvoir depuis vingt-deux ans. Dans cette guerre, l’époque de la responsabilité nominale va de pair avec celle du numérique et se voit en direct : Bellingcat ; Christo Grozev ; le New York Times publiant le déchiffrage des conversations, au téléphone, des occupants russes avec leurs épouses, mères et compagnes ; la reconstitution récente des meurtres à Boutcha et les noms des 450 victimes et de certains criminels.

Il apparaît ainsi de plus en plus clairement que les exécutants sont interchangeables, tout comme les lieux des crimes. Si Pétia n’avait pas tiré, c’est Vassia qui l’aurait fait ; si cela n’avait pas été à Boutcha, cela aurait été à Izioum ; si le jeune Chichmarine n’avait pas tué le cycliste, son collègue l’aurait fait ; si Kolia n’avait pas violé, cela aurait été Vitia, alors que celui-ci se contentait jusque-là de regarder. Thomas Mann a jadis écrit :

« Il n’y a pas deux Allemagnes, une bonne et une maléfique, il n’y a qu’une seule Allemagne, dont les meilleures qualités se sont transformées, sous l’influence d’une ruse diabolique, en incarnation du mal. L’Allemagne maléfique, c’est la bonne qui s’est engagée sur une voie mensongère, est tombée dans le malheur, s’est embourbée dans les crimes et fait désormais face à la catastrophe. C’est pourquoi celui qui est né allemand ne peut pas renier l’Allemagne maléfique, lourde de sa culpabilité historique, et déclarer : “Je suis la bonne Allemagne, la noble, la juste ; regardez ma robe blanche comme neige. Et je vous donne l’Allemagne maléfique pour que vous la déchiriez en morceaux1.” »

Il n’y a pas une « vraie Russie » et une « fausse2 ». Toute la société russe est malade et les symptômes de cette maladie chronique sont présents, de façon similaire, de part et d’autre des barricades idéologiques, sociales et politiques. Ce qui attend la Russie, ce sont des décennies de réflexion sur ce qui s’est passé, des centaines de livres et des millions de réparations sous différentes formes. Ce qu’elle a derrière elle, ce sont des siècles de traumatismes et de violence exercée dans les familles, à l’école et dans la société contre la dignité humaine, et, apparues en réaction à cette violence, la « double pensée » et des déformations (cognitives, éthiques, etc.) de l’image du monde. La direction actuelle de la Fédération de Russie représente là non une force extérieure, mais plutôt une tumeur maligne née au cœur de l’organisme malade, et, comme il est de règle avec une tumeur cancéreuse, elle dévore son propre organisme et transforme les cellules saines en cellules malades.

On peut se plonger sans fin sur cette anamnèse, mais une chose doit d’ores et déjà être dite : la Russie est le pays des orphelins ; la Russie est le pays de l’« orphelinage » (сиротство). Ce mot, désignant l’état d’orphelin, n’existe pas dans la plupart des langues, mais, en russe, ce n’est pas simplement un terme social : c’est un champ sémantique, infini et couvert de neige, de significations et de demi-tons variant sans arrêt, depuis les sens individuels jusqu’aux collectifs, de ceux liés aux émotions à ceux associés à l’esthétique, des concrets aux existentiels, voire aux climatiques. Une telle richesse de sens dans ce domaine n’est pas un hasard. L’identité est là : dans le fait d’être orphelin, dans cet « orphelinage ». Cela s’explique par l’histoire, par la culture et par la mentalité russes.

Les presque 500 000 individus se trouvant dans le système industriel des orphelinats d’État ne sont pas des orphelins au sens strict du terme. La plupart ont des parents biologiques qui ne sont pas capables de les élever (et pas seulement matériellement) et qui les ont donc « cédés à l’État ». Dans les premières années du pouvoir soviétique, il y avait les bezprizorniki3, les centres de redressement, la rééducation et la pédagogie de Makarenko. Au fil du développement du stalinisme, tout cela a été remplacé par le Goulag et par des établissements pour enfants, construits sur le modèle du Goulag, où étaient notamment envoyés des milliers d’« enfants d’ennemis du peuple ». Ces établissements ont produit de façon quasi industrielle des gens dont la personnalité et les valeurs étaient déformées, et les mécanismes d’interactions individuelles, brisés. Au cours des dernières décennies, la subculture des camps s’est répandue dans toute la société et l’argot des truands s’est infiltré dans la langue russe et a inondé celle-ci. De même, ce modèle de formation est sorti des établissements spéciaux pour enfants (qui, il faut le dire, sont aujourd’hui encore des mini-Goulag avec tous les attributs de celui-ci) et est devenu le modèle de formation de l’individu.

Ceux qui sont passés par l’école soviétique et ont survécu ont subi une déformation massive, sans l’avoir voulu. Pour les uns, celle-ci a été fatale (en l’absence de soutien et d’un antidote familial) ; pour d’autres, elle a été plus ou moins traumatisante. Au tout début de Remblai de l’incurable, le poète Iossif Brodski déclare ainsi que son « enfance n’a pas été très heureuse (elle l’est rarement : c’est une école d’impuissance et de dégoût de soi ». Cela a été accentué par la rupture que la révolution a marquée dans la continuité de l’histoire et des générations, par la peur d’examiner ses propres racines, par les arrestations et la guerre, et a engendré des traumatisés de génération en génération. Ce n’est pas pour rien que l’association Mémorial, qui travaillait pour rétablir cette continuité et la mémoire (voir, par exemple, son action « Le retour des noms »), est devenue si dangereuse pour le pouvoir actuel. La succession des générations : brutalement interrompue ; le fil les reliant : arraché. Les connexions brisées dans le cerveau, dans la façon de comprendre l’histoire et sa propre biographie. Les liens rompus dans la société. Quand j’étais étudiante, j’avais lu dans un cours de neurolinguistique que le développement du cerveau se mesure par la quantité de connexions que celui-ci établit. Mais quelles connexions peut-il y avoir au milieu des interdictions, des tabous, des traumatismes, des frontières, des limites, des barrières, des clôtures, des bornes et de tout ce qui enferme ?

Le fait d’être orphelin, cet « orphelinage », ce ne sont pas des petites images compatissantes, ni des chatons abandonnés sous un porche, qu’il suffira de réchauffer et de nourrir. C’est : « Nous sommes sur le pied de guerre, nous sommes en état de guerre » ; c’est être habitué à vivre parmi des ennemis et être incapable de vivre sans eux ; ce sont les connexions rompues dans le cerveau et dans l’âme, et la nécessité de les remplacer par des entraves extérieures, des postes-frontières et des barbelés. C’est l’impossibilité de la liberté intérieure et une anarchie indestructible à l’intérieur de ces sinistres bornes extérieures. Quelle liberté, extérieure, intérieure, secrète, publique, de quoi parlez-vous ? Causer des dommages, se payer du bon temps, organiser un groupe d’hommes « libres », rabaisser le faible, et marcher au pas le long des couchettes en bois de ta baraque. Le chef sonne la fin de la journée. Et demain commencera une nouvelle journée pour l’éternel Ivan Denissovitch4.

Un enfant abandonné et non désiré manifeste, dans son développement, de très nombreux symptômes et signes de privation, qui semblent d’abord ne pas être liés les uns aux autres. En effet, ses besoins de base n’ont pas été pleinement assurés et, chez lui, les mécanismes profonds des interactions humaines ont été déformés, à commencer par les relations parents-enfants détruites. Dans leur forme la plus extrême, ces symptômes sont qualifiés par les psychiatres de « syndrome du trouble réactif de l’attachement » (RAD : Reactive Attachment Disorder). Ils incluent le sentiment que le monde entier est hostile, un manque de confiance global pour tous et tout, la triangulation comme moyen de contrôler et manipuler l’entourage au lieu d’établir des relations authentiques, la non-distinction entre le bien et le mal, l’incompréhension des impératifs moraux, et, en revanche, le besoin de se faire toujours remarquer, le mensonge sans raison, la cleptomanie, l’incapacité de se fixer des objectifs et, en cas d’échecs, la frustration immédiate avec réaction agressive. Cela s’explique : en l’absence d’un adulte significatif, personne ne va reconstruire la pyramide détruite de ces enfants, ni embrasser leur genou blessé et, donc, chaque chute est perçue comme une catastrophe définitive. Parmi ces symptômes se retrouvent aussi une conscience déficiente de son propre corps, une pensée critique absente, l’incapacité à se concentrer longtemps, des problèmes d’apprentissage, une mauvaise mémoire et des capacités cognitives faibles, de la rancune et des envies de vengeance, le sentiment d’être inutile et, parallèlement, un ego surdimensionné.

Certaines de ces distorsions et leurs conséquences ne se remarquent pas immédiatement. Par exemple, ne pas repérer les limites de son propre corps dans l’espace mène non seulement à des problèmes avec la pensée spatiale abstraite, mais à des échecs sociaux et à une empathie insuffisamment développée. Les contacts tactiles avec sa mère, les embrassades et les caresses forment dans la conscience d’un bébé ses premières représentations de l’espace. Un enfant ayant l’habitude que l’on puisse faire avec lui et son corps n’importe quoi sans son accord ne développe pas la notion de limitations personnelles, et il ne comprendra pas celles des autres (des pays comme des personnes), ni ne les prendra en compte. Un enfant qui n’est pas protégé et manque de tendresse et d’affection va développer des manques et, par la suite, il ne saura pas sélectionner ses contacts et aura tendance à la promiscuité ; cela va aussi détruire son rapport à son propre corps, jusqu’au brouillage des seuils de douleur, ce qui limite le développement de l’empathie et favorise la cruauté.

L’un des symptômes typiques dans les formes les plus extrêmes de RAD est la nécessité constante d’étaler autour de soi ses matières fécales. Et ce n’est malheureusement pas une métaphore. Ces symptômes, au nombre d’une vingtaine, sont répertoriés dans des listes. La Russie, comme un énorme orphelinat, produit ce syndrome en quantités industrielles, et l’on peut cocher presque chaque case. Elle et son pouvoir sont même l’incarnation de ce syndrome, et la guerre actuelle l’a montré de façon aussi évidente que triste. L’enfance de Poutine reflète aussi, comme une goutte d’eau, tous les maux du pays de l’orphelinage social. L’histoire d’un gosse de la rue, où la principale autorité est criminelle : un caïd, entraîneur de sambo, un « voleur dans la loi5 », qui ouvre toutes les portes, mais par l’arrière-cour. Et ainsi de suite : depuis les cours de Leningrad jusqu’à l’école du KGB, en passant par les années à faire le guet sous des fenêtres en RDA, puis à porter le sac de Sobtchak6, et la coopérative Ozéro7. Cela vaut la peine de relire, à travers ce prisme, le rapport Salié8 et ce que Valéria Novodvorskaïa disait de Poutine.

Les privations dans l’enfance engendrent un caractère vindicatif et un désir maladif d’attirer l’attention, surtout celle des « plus élevés » dans la hiérarchie. Rappelons-nous la façon dont Vladimir Poutine voulait furieusement être accepté par l’Occident, et il désire toujours être attendu, invité, recherché, il veut qu’on lui téléphone. Nous apprendrons sans doute un jour la cause première — aussi primitive que tous les mécanismes de Poutine — de son agression viscérale contre l’Ukraine. Une Ukrainienne lui a dit non dans sa jeunesse ? Une enseignante au nom ukrainien l’a jadis grondé ? Quelque chose de très éloigné de la grande géopolitique, et de très personnel. Plus généralement, le pauvre vocabulaire puéril qu’emploie Poutine dans ses discours est en soi un symptôme absolument évident et un matériau psycholinguistique à analyser. C’est à bien des égards une biographie collective. En tout cas, certains de ses éléments sont familiers à presque tout le monde, et c’est en cela que le pouvoir non élu actuel est désespérément représentatif.

Seuls les plus rapides, les plus rusés, ceux qui ont le plus de chance et se montrent les plus utiles arrivent au sommet, comme c’est la règle dans le monde des truands. Comme c’est la règle, aussi, dans les orphelinats. « Notre fierté ». Survivor. Un louveteau qui a assimilé toutes les pratiques. Une personnalité inséparable de la conscience criminelle. Une tumeur diffuse, un hybride. Un être vivant avec des sentiments, des souffrances et des désirs, mais sans conscience. Ce qui s’épanouit dans le milieu favorable n’est pas une personne, mais un truand qui voit autour de lui des caves auxquels il peut arracher quelque chose : en les manipulant, en les flattant, en leur inspirant pitié, en leur mentant ou en utilisant la force, selon les cas. Sauf s’il se trouve quelqu’un de plus fort, de plus rusé, de plus impitoyable, à qui il faut alors, à son tour, se soumettre. Je le répète : il ne s’agit pas des traumatismes de Poutine dans l’enfance. Ils sont désormais peu intéressants. Des crimes contre l’humanité ont été commis. Et si l’on parle de psychiatrie, c’est un tribunal qui devra en décider.

Ce dont il est question, c’est de l’orphelinage à l’échelle nationale, de la destruction des capacités d’attachement, de la privation, comme autant de miroirs de la réalité russe, capables d’en expliquer de nombreux points. Y compris que des mères soutiennent la mobilisation actuelle, voire prennent des crédits pour équiper leurs fils que le pouvoir envoie en Ukraine comme de la chair à canon. La cause en est un trouble de l’attachement, un syndrome sur deux générations : chez ces mères à l’égard de leurs propres enfants (et il n’y a même rien à dire sur les pères en Russie). C’est également typique : celles et ceux qui sortent du système des orphelinats, sans avoir assimilé depuis l’enfance des modèles de parentalité, s’avèrent incapables d’éduquer et d’aimer leurs propres enfants, et ils continuent donc à transmettre les mêmes pathologies à la génération suivante.

Les conséquences psychologiques les plus visibles de l’orphelinage sont caractéristiques de ceux qui sont passés par ces mini-Goulag : l’absence de principes, le manque de moralité et de conscience, la relativisation, celle-ci devenant, selon les situations, soit de la soumission et de la victimisation (d’où la double pensée et l’acception a priori de n’importe quelles règles du jeu, pourvu qu’il n’y ait pas de violence), soit un désir de tirer profit et de posséder sous toutes les formes (contrôle, pouvoir, violence). C’est aussi pour cela que la misogynie et les images de violence contre des femmes sont une partie si importante du discours, basé sur la force, de cet État masculiniste. « Que cela te plaise ou non. » Possède et domine. Ou soumets-toi. Si tu n’as pas le pouvoir, quelqu’un d’autre l’aura sur toi. « Ne crois pas, n’aie pas peur, ne demande rien9. » Un code de conduite criminel, issu des camps et assimilé à la place du catéchisme. Chalamov a ainsi écrit dans « Sang de filou » :

« Comment un homme cesse-t-il d’être un homme ? Comment devient-on truand ? […] Très vite, [le jeune] adopte leurs manières, leur ricanement d’une impudence indescriptible, leur démarche […]. Le gamin a assimilé depuis longtemps le jars des truands, l’argot du milieu. Il rend service aux anciens avec empressement. Il a plutôt peur de ne pas en faire assez que d’en faire trop. Et le monde de la pègre ouvre devant lui, l’une après l’autre, les portes menant à ses ultimes profondeurs. […] Tel est le schéma de l’éducation d’un jeune ourka10 venu de l’extérieur. […] La fourberie des truands ne connaît pas de bornes, car à l’égard des caves (c’est-à-dire du monde entier, hormis eux-mêmes), il n’y a pas d’autre loi que celle de l’arnaque, et tous les moyens sont bons : flagornerie, calomnie, promesses… Les caves ont été créés pour être roulés ; ceux qui se tiennent sur leurs gardes, qui ont déjà eu la triste expérience des truands, on les appelle les “affranchis”, c’est une catégorie particulière de “pantes”.

Ces serments et ces promesses ne connaissent ni limites ni frontières. Un nombre fabuleux de chefs de tous acabits, d’éducateurs, fonctionnaires ou non, de miliciens et de juges d’instruction se sont laissé prendre au piège grossier de “la parole d’honneur d’un truand”. Il est probable que tous les employés que leurs obligations amènent à fréquenter quotidiennement des voleurs sont bien souvent tombés dans le panneau. Une fois, deux fois, trois fois. Parce qu’ils n’arrivent pas à comprendre que l’éthique de la pègre est d’une autre nature. Que ce que l’on appelle “la morale des Hottentots”, avec ses critères de profit immédiat, est l’innocence même comparée aux macabres pratiques des truands11»

Cette base essentielle du régime a été mise au jour par les enquêtes d’Alexeï Navalny et de sa Fondation de lutte contre la corruption, qui semblaient avoir pour seul objectif de dénoncer la corruption, et cela se comprend désormais. Les voleurs sont toujours des sangsues, et le vol aussi est l’un des symptômes centraux du trouble de l’attachement. Les conversations interceptées et décryptées entre des soldats russes et leurs épouses, leurs amies et leurs mères se ressemblent toutes. Entrer dans des appartements et en emporter les machines à laver et les téléviseurs… Posséder au lieu d’être. Seule la possession donne à une personnalité inachevée (selon des critères intérieurs et non extérieurs) le sentiment d’exister et de compter : ce qui s’appelle en anglais validation. Et ces caractéristiques — plus exactement, ces déformations de caractéristiques humaines fondamentales — imposent d’être moralement prêt à tuer et à aller à l’abattage sans contester. Mais tout commence dès l’enfance.

Un enfant qui subit des privations et dont les besoins de base sont négligés se dissocie de lui-même, s’adapte, s’efforce de convenir et choisit le conformisme et le mensonge comme stratégie principale pour éviter les punitions. Mais un enfant souffrant de Reactive Attachment Disorder provoque parfois une punition, car c’est la seule forme d’attention qu’il connaisse de la part d’un adulte : « Elle/Il me bat, cela veut dire qu’elle/il m’aime. » Dans quelle autre langue que le russe cet aphorisme existe-t-il ? Celui-ci n’explique-t-il pas les aspects masochistes non seulement de la violence familiale, mais aussi de la soumission collective actuelle à la mobilisation et au désir de « servir la patrie » ?

« Là où tu es né, c’est là que tu peux être utile. » Encore un autre proverbe russe, terrifiant dans son utilitarisme. La Russie n’est pas seulement le pays des orphelins. Elle est elle-même un pays orphelin, nourri par le Goulag et reproduisant les modèles de celui-ci. Cette guerre, avec tous ses crimes, la violation des droits fondamentaux de l’enfant, les enlèvements — par la force et la tromperie — d’enfants ukrainiens et leurs adoptions ultérieures par des citoyens russes en fonction d’une « procédure simplifiée » : cela s’inclut dans un programme de génocide. Anéantir des gens libres pour produire un Homo GOULAGus. Un pays avec des attachements brisés et un sentiment atrophié de sa propre histoire. Avec une représentation déformée de son propre corps : n’est-ce pas de là que vient cette affirmation : « les frontières de la Russie sont partout12 », s’appuyant sur une tradition impériale séculaire ? Une kleptocratie agressive. Un niveau incroyablement élevé de violence tolérée — de la violence verbale à la violence physique. Les lois sur la décriminalisation de la violence familiale découlent logiquement de la mentalité d’orphelins, qui est celle des légiférants. Boutcha n’est que l’étape suivante.

Un pays qui souffre à la fois de la manie des grandeurs et d’un complexe d’infériorité. D’un manque de confiance global et d’une absence de solidarité entre ses habitants. Un pays où la vie humaine a très peu de valeur (regardez le Covid comme modèle et répétition générale du rapport actuel à la guerre). Un pays qui a changé plusieurs fois d’idéologie et qui combine dans un cocktail sauvage l’orthodoxie, le militarisme et un capitalisme barbare retirant l’éthique du tissu même de la vie sociale, et remplaçant cette éthique à tous les niveaux par l’intérêt et le profit. Et ainsi de suite pour tous les symptômes. Dont le trouble de l’attachement. Il est très difficile, voire impossible, d’aimer une personne en qui vous ne pouvez pas avoir confiance, qui n’est attachée à personne, qui se détruit elle-même et détruit tout autour d’elle. Alcoolique ou toxicomane, cette personne peut jurer de changer, de ne pas répéter les actions passées et, pour un bref instant, croire sincèrement à ses serments. Hélas, chez de telles personnes, les paroles sont oubliées, à peine prononcées. Elles ne reposent sur rien de fiable : ni des lois morales, ni même des relations humaines. Ensuite, le même cycle destructeur se répète. Et l’attachement est alors détruit chez l’autre personne.

La dichotomie entre les Russes qui ont émigré et ceux qui sont restés en Russie13 me semble mensongère. Les uns et les autres sont, bien sûr, attachés à leur pays, à leur langue et à leur culture, à la nourriture, aux habitudes, aux paysages et aux gens de leur enfance, mais les uns cultivent cet attachement et en font la valeur suprême (parfois jusqu’à la destruction des instincts humains fondamentaux), alors que les autres essaient douloureusement de s’en libérer au point, parfois, de nier cet attachement. Un même étrange amour qui ne peut être vaincu par la raison. Le même trouble de l’attachement, chez les uns et chez les autres. La Russie souffre profondément de ce trouble. Elle se détruit et détruit ceux qui l’entourent. Il est très difficile de l’aimer et il est presque impossible d’avoir avec elle de vraies relations. Peut-elle être guérie ? Personne ne le sait.

Traduit du russe et annoté par Cécile Vaissié

  1. Traduit à partir du texte russe, et non allemand. Toutes les notes sont de la traductrice. 

  2. L’autrice fait ici référence au mouvement « La vraie Russie » qui a été créé par plusieurs intellectuels et artistes de culture russe, dont Boris Akounine, Mikhaïl Barychnikov et Sergueï Gouriev, et qui, soutenant très concrètement les réfugiés ukrainiens, entend opposer la « vraie Russie » à celle de Vladimir Poutine et des siens. Voir : https://truerussia.org. 

  3. Terme qui désigne les milliers d’enfants et d’adolescents ayant perdu leurs parents et familles pendant la Révolution et la guerre civile. Voir à ce sujet, entre autres : https://www.persee.fr/doc/russe_1161-0557_2012_num_39_1_2517. 

  4. L’autrice fait ici référence à la fin du court roman Une journée d’Ivan Denissovitch, paru en 1962, dans lequel Alexandre Soljénitsyne racontait pour la première fois le quotidien de prisonniers dans les camps du Goulag stalinien où lui-même avait été enfermé. 

  5. Une autorité criminelle dans une pègre aux règles très précises, y compris hiérarchiques. 

  6. Anatoly Sobtchak, ancien maire de Leningrad/Saint-Pétersbourg, ayant facilité le changement de parcours professionnel de Poutine. Certains s’interrogent sur les raisons de sa mort très soudaine. Il est le père de Ksénia Sobtchak. 

  7. Il s’agit d’une coopérative constituée, au début des années 1990, de datchas appartenant à Poutine et ses amis proches. Ceux-ci sont tous devenus extrêmement riches par la suite et demeurent unis par de multiples liens. 

  8. Dans ce rapport, Marina Salié, femme politique russe, démontrait que Vladimir Poutine avait, dans ses fonctions à la mairie de Leningrad/Saint-Pétersbourg, détourné des biens accordés par le gouvernement central, alors que la population souffrait de graves problèmes de ravitaillement. Une enquête avait alors été lancée. 

  9. Ces expressions viennent toutes du Goulag. La dernière, « Ne crois pas, n’aie pas peur, ne demande rien », a été reprise par les dissidents de Russie. 

  10. L’un des termes pour désigner un truand dans l’argot de la pègre soviétique. 

  11. Traduction en français de Luba Jurgenson à partir de la version de Catherine Fournier, dans Varlam Chalamov, Récits de la Kolyma, Paris, Verdier, Slovo, p. 875-883. 

  12. Plus exactement : « La frontière de la Russie ne se termine nulle part. » C’est la réponse de Poutine à un enfant, devant des caméras de télévision. 

  13. Débat en cours en Russie. Surtout depuis février 2022 et le début de la guerre russe contre l’Ukraine, il voit s’affronter, parfois de façon assez agressive, les Russes qui ont quitté la Russie et ceux qui y sont restés, en considérant devoir agir sur place. 

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