Un best-seller sorti du Goulag

Ceux qui ont lu Alexandre Soljenitsyne, Varlam Chalamov ou Evguénia Guinzbourg savent que la vie d’un prisonnier dans le système esclavagiste du Goulag ne tenait qu’à un fil. Mais, parfois, des miracles se produisaient dans l’enfer soviétique. Le slavisant Yves Hamant raconte l’histoire véridique d’un journaliste condamné sous Staline, Robert Shtilmark qui, grâce à un concours de circonstances extraordinaires, put écrire au camp un roman d’aventures, puis devint à sa libération un écrivain célèbre.

Le Goulag ne donne évidemment pas lieu à des histoires prêtant à sourire, sinon celles qu’inventaient parfois et se racontaient les prisonniers, les zeks. (Je pense par exemple aux zeks, dans Le Premier Cercle de Soljenitsyne imaginant le prince Igor du Xe siècle jugé par un tribunal soviétique.) Voici une de ces histoires, mais parfaitement authentique. Je l’ai entendue maintes fois d’une très proche amie de ma famille, Sofia Kouzmitskaïa, elle-même amie de Robert Shtilmark. Elle l’avait d’ailleurs enregistrée de sa bouche même, une première fois sur un magnétophone à bandes, une deuxième sur un magnétophone à cassettes.

En 1945, le journaliste soviétique Robert Shtilmark1, qui s’était engagé comme volontaire et avait été blessé deux fois, a été arrêté un mois avant l’armistice pour avoir tenu des propos antisoviétiques. À peu près comme Soljenitsyne. Condamné à 10 ans de Goulag, il est passé par différents camps dans la région de Krasnoïarsk. Comme on le sait, dans les camps soviétiques (et pas seulement eux), l’administration pénitentiaire s’appuyait souvent sur les malfrats en leur confiant certaines fonctions, comme les kapos chez les nazis.

En arrivant dans un nouveau camp, il fut aussitôt remarqué par un contremaître à la mine particulièrement patibulaire, du nom de Vassilevski. Celui-ci rêvait d’imiter l’exemple d’un zek, Vassili Ajaev, qui avait écrit un livre au Goulag, avait été remarqué par Staline et avait obtenu une réduction de peine (l’histoire d’Ajaev était moins glorieuse, mais telle était alors sa légende). Seulement, il était bien incapable d’écrire un livre lui-même et avait besoin d’un nègre. Donc, Vassilevski proposa un marché à Shtilmark : il le dispenserait de tout travail pénible et lui trouverait un coin tranquille et discret dans le camp pour qu’il puisse s’adonner entièrement à cette grande œuvre. Shtilmark suggéra un sujet qui se situait au XVIIIe siècle.

En se rendant en Angleterre depuis Calcutta, l’héritier d’un vicomte anglais est fait prisonnier par des pirates et se fait voler son identité. Dans le livre figureraient des jésuites, des marchands d’esclaves, des pirates, des trappeurs, des Indiens d’Amérique. Vassilevski était aux anges. Shtilmark ne disposait évidemment d’aucun livre, aucune encyclopédie. Il devait tout tirer de ses souvenirs de lecture et de son imagination. À la fin de chaque chapitre, Vassilevski réunissait sa bande de malfrats et leur en faisait la lecture, pour leur plus grande joie : les malfrats adorent les histoires. Mais malheur si ces derniers, qui étaient parfaitement au courant, adressaient leurs compliments au nègre et non à l’« auteur ». Cela valait à Shtilmark quelques jours de réprimandes.

Comme le texte était long, prévu pour trois volumes, il fallut trouver deux copistes pour le recopier. Ils étaient très appliqués, mais à moitié illettrés et Shtilmark s’arrachait les cheveux devant le nombre de fautes d’orthographe. En revanche, un zek arrêté pour fausse monnaie embellit le texte d’enluminures et de vignettes. Sur ces entrefaites se présenta au camp un jeune Estonien en chemise de soie bleue. Comment avait-il réussi à conserver cette chemise depuis son arrestation, à travers tous les transferts et dans les prisons de transit, c’était un mystère. Mais Vassilevski ne tarda pas à l’en dépouiller et la soie bleue servit à confectionner de magnifiques couvertures pour les trois volumes et pour la supplique à Staline.

Quand le travail toucha à sa fin, le ciel s’assombrit au-dessus de la tête de Shtilmark. Un zek tenta en vain de le mettre en garde : le roman achevé, Vassilevski risquait de se débarrasser du véritable auteur. Un beau jour, l’un des deux copistes était accouru, blême. À travers une cloison, il avait surpris une conversation de Vassilevski. Celui-ci avait payé 1700 roubles à un malfrat surnommé Kostia le Brancardier (sans doute parce qu’il s’entendait à accompagner les gens à la morgue) pour qu’il liquide Shtilmark. Kostia avait aussitôt joué cet argent avec d’autres malfrats (les malfrats adorent jouer) et perdu. Le sort de Shtilmark était scellé.

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Robert Shtilmark dans les années 1970 // gapeenko.net

Un zek eut pitié de Shtilmark et inventa un stratagème pour le tirer de là. Il convainquit Vassilevski de faire expertiser le roman. Avant de l’envoyer à Staline, il valait mieux s’assurer de sa qualité. L’expert fut trouvé en la personne d’un certain Ivanov, qui avait travaillé dans un établissement culturel à Leningrad. Ivanov était au courant de l’entreprise et s’en moquait allègrement. Aussi, quand on lui apporta le roman, il s’apprêtait à une partie de rire. Mais il changea d’avis aussitôt et fit passer à Vassilevski une lettre qui disait : transmets mes respects à Shtilmark, ne va pas te présenter comme seul auteur de ce livre, car si on te pose des questions, tu ne t’en tireras pas. Prends-le comme co-auteur. Vassilevski, quelque peu gêné, fit la proposition à Shtilmark. Celui-ci, comprenant bien la psychologie des malfrats, prit un air détaché, répondit que sa peine touchait à sa fin, qu’il n’était pas intéressé, puis, avec une feinte résignation, accepta.

Seulement voilà, restait le contrat sur Shtilmark. Vassilevski voulut l’annuler et récupérer son argent. Mais Kostia le Brancardier ne l’avait plus : il demanda un autre contrat. Si tu ne veux plus que je liquide celui qui écrit des romans, passe-moi une autre commande et je t’apporte le cadavre du type. Mais les malfrats ont leur code, l’affaire méritait examen. L’aristocratie des malfrats fut réunie pour en juger. Il faut préciser qu’entre-temps, Shtilmark avait été chargé des travaux de topographie dans le camp et que c’est lui qui mesurait la progression des travaux des chantiers de construction. De sa manière de mesurer dépendaient les rations attribuées aux zeks à la cantine. Et il se montrait bienveillant. Un vieux malfrat, un parrain du milieu, se leva et dit : « Moi aussi je suis un onaniste (il voulait dire humaniste), le type qui écrit des romans, c’est un mec et il mesure bien. La dette de Kostia, c’est à notre collectif qu’il la devra. Si nous avons besoin de liquider quelqu’un, Kostia devra nous amener son cadavre. » La proposition fut approuvée et Shtilmark fut sauvé. Participa à la défense de Shtilmark Mikhaïl Diomine, de son vrai nom Gueorgui Trifonov, cousin de l’écrivain Iouri Trifonov : après plusieurs années dans le milieu, il devint écrivain et émigra en France. Il publia un roman intitulé Le blatnoï (Robert Laffont, 1973), où, d’ailleurs, il racontait cette histoire.

Cependant, peu après, Vassilevski s’arrangea pour que Shtilmark soit affecté à un autre secteur et en profita pour s’emparer du roman, de tous les brouillons et notes de Shtilmark. Vassilevski subit pour sa part une fouille et l’administration pénitentiaire transmit à la direction générale des camps les trois volumes à couverture de soie bleue. Lorsque Shtilmark et Vassilevski furent libérés, Vassilevski envoya les brouillons à Shtilmark. Celui-ci acheva de mettre le texte en forme et tenta de le publier. Le texte fut remarqué par l’auteur de science-fiction Ivan Efremov et parut en 1958 sous le titre L’héritier venu de Calcutta avec les noms des deux « co-auteurs », Shtilmark et Vassilevski. Le premier était reconnaissant au second de lui avoir permis de survivre au Goulag et lui versa une partie des droits d’auteur. Mais Vassilevski exigea toute sa « part » en laissant entendre qu’il pourrait bien faire appel aux services de Kostia le Brancardier. Shtilmark saisit alors la justice et Vassilevski fut confondu. Shtilmark avait notamment pris la précaution de glisser dans le texte un paragraphe codé révélant le pot aux roses. Le roman fut réédité en 1959 sous le seul nom du véritable auteur. Il connut une nouvelle vie à la fin de la « perestroïka », fut maintes fois réédité à des millions d’exemplaires et traduit dans de nombreux pays de l’Est.

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Yves Hamant est professeur émérite d’études slaves à l’université Paris-Ouest-Nanterre, il est notamment l’auteur de Après un régime d’oppression. Entre amnésie et catharsis (Presses universitaires de Paris-Ouest, 2012). Il a également été le premier traducteur d’Alexandre Soljenitsyne en France.

Notes

  1. Robert Shtilmark (1909-1985), de lointaine ascendance suédoise, a été journaliste aux Izvestia et à l’agence TASS avant la guerre. Après ses années de Goulag, il parcourut les villes de l’ancienne Russie, les villages abandonnés du Nord et tira de cette expérience un livre, Images de la Russie. On lui doit aussi une biographie d’Alexandre Herzen et d’Alexandre Ostrovski.

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