Les filles et les institutions

Le 17 octobre 2023 paraît en français le livre de la militante féministe, poétesse et artiste russe Daria Serenko, Les filles et les institutions, traduit par Sylvia Chassaing aux éditions Sampizdat, dont nous publions ci-dessous deux extraits. Nous remercions l’un des fondateurs de cette maison d’édition, notre auteur Antoine Nicolle, de nous avoir proposé ces extraits en avant-première et de les avoir préfacés.

Née en 1993, Daria est une écrivaine et activiste russe. Organisatrice du mouvement tikhiï piket en 2016, coordinatrice du FAS (Résistance féministe anti-guerre) depuis les premiers jours de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie, elle est devenue une figure centrale de l’opposition au pouvoir poutinien. Depuis le printemps 2022, elle vit en Géorgie.

Dans cette autofiction lyrique et féministe, Daria Serenko raconte son expérience dans une petite galerie publique moscovite et décrit, avec tendresse mais sans l’idéaliser, la solidarité qui peut se former entre les femmes dans une société autoritaire et patriarcale : elle contribue ainsi à retracer ainsi la généalogie d’une violence qui se déchaîne aujourd’hui au niveau étatique. Le livre est illustré par Ksenia Tcharyeva et préfacé par Laura Poggioli, autrice du roman Trois sœurs (L’iconoclaste, 2022) basé sur l’« affaire des sœurs Khatchatourian2[/efn_note] ».

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Illustration : Ksenia Tcharyeva

Le 9 mai il faisait chaud et notre galerie était déserte.

Quand des enfants en uniformes militaires sont passés sous nos fenêtres, nous n’avons rien dit — nous n’étions pas des enfants en uniformes militaires.

Quand des chars sont passés sous nos fenêtres, nous n’avons rien dit — nous n’étions pas des chars.

Quand des avions de chasse sont passés devant nos fenêtres, nous n’avons rien dit — nous n’étions pas des avions de chasse.

Quand les filles et moi sommes sorties dans la rue, nous sommes passées plusieurs fois devant nos propres fenêtres — mais personne ne nous a vues, puisqu’à l’intérieur il n’y avait plus personne pour nous voir.

Dans notre planning annuel est prévu un événement sur la guerre et la victoire. Mais nous ne pouvons plus organiser d’événement sur la guerre et la victoire. Nous sommes fatiguées de guerroyer et de vaincre, de nous taire et de regarder, cela fait longtemps que nous voulons faire les mortes. Nous n’avons plus rien à tenir pour sacré maintenant — laissez-nous mourir. Ou renommez au moins notre événement :

Seuls les vieux vont au combat.
Nous avons fait ce que nous pouvions pour faire advenir ce jour.
Ici les oiseaux ne chantent pas.
Lève-toi, pays immense.
Ici les aubes sont calmes.

Tout ça a déjà eu lieu. Avec les filles, nous nous étions déjà allongées, dans des chemises militaires tachées de sang, alors que Ioulia Drounina3 tressait des rubans de Saint-Georges dans nos cheveux morts. Sur la scène, des enfants lisaient déjà des poèmes. Les vétérans étaient déjà en train de se lever et de partir.

Quand le régiment immortel est passé sous nos fenêtres, nous n’avons rien dit — nous n’étions pas un régiment immortel. Mais il n’y a pas besoin d’être un régiment immortel pour comprendre : combien de choses, terrifiantes ou merveilleuses, deviennent immortelles, pour une raison ou une autre ; combien de filles désirent avoir sur les mains le sang du régime ; combien d’événements demeurent sans nom.


Nous les filles, nous faisons semblant d’être ignorantes en politique. Nous parlons la langue des oiseaux, et les oiseaux, tout le monde le sait, sont au-dessus de tout ça. Nous gazouillons, et personne ne soupçonne ce à quoi nous pensons. Si seulement vous saviez quel sous-sol clandestin nous avons dans la tête, vous garderiez sans doute pour vous vos pathétiques compliments.

Lors d’une assemblée générale du collectif des employés, on nous a rappelé que nous devions obligatoirement aller voter, et pour le bon candidat. N’oubliez pas d’envoyer une photo de votre bulletin. N’oubliez pas votre devoir citoyen envers votre pays, sinon comment pourrez-vous regarder vos enfants en face ?

Mais, soyons honnêtes, les filles et moi nous n’aurons pas d’enfants. Nous n’avons pas la force de vous faire de nouveaux humains, de vous faire cette nouvelle armée de filles qui iront colmater de leurs corps vos gouffres aux jointures qui craquent. Cherchez-vous d’autres idiotes ; et moi, la nuit, j’irai jeter sans mot dire vos bulletins de vote dans les écoles désertes, où bientôt plus personne n’ira. Tout cela finira avec nous, nous sommes les dernières filles.

Je rêve souvent que je suis enceinte. Notre pays est plein d’institutions dormantes — de quoi rêvent donc les institutions quand elles dorment ? Qui est assis à leur chevet, qui change leurs draps trempés de sueur fiévreuse, qui les écoute quand elles délirent dans leur langue d’enfant plaintif ? J’espère qu’elles rêvent de filles-oiseaux moqueurs, d’un écho aux voix multiples, d’un chœur malingre — le dernier signal avant que le sous-sol ne prenne feu.

Écrivaine et activiste russe de 30 ans, exilée en Géorgie depuis mars 2022.

Sibérienne de naissance, Daria s'installe à Moscou, où elle fait ses études littéraires, devient enseignante et s'engage, dès 2014, en tant que militante pour les droits des femmes et LGBT+. En 2016, elle a lancé l’action #tikhiypiket (#manifestationsilencieuse) : lors de ses trajets en transports en commun moscovites, elle arborait une pancarte à message engagé et discutait de son contenu avec les autres passagers. 

Elle fait un séjour en prison du 7 au 23 février 2022, juste avant l'invasion de l'Ukraine, pour avoir publié sur son compte Instagram le logo de la Fondation anticorruption d'Alexeï Navalny.

Depuis fin février 2022, elle est cofondatrice et coordinatrice de la Résistance féministe anti-guerre (Feministskoïe antivoïennoïe soprotivlenié, FAS), un vaste réseau qui organise des opérations clandestines, comme celle qui a consisté, au printemps 2022, à installer de nuit deux mille mémoriaux en Russie en hommage aux morts de Marioupol. 

Daria Serenko insiste sur le fait que « la violence d’État et la violence de genre sont extrêmement liées ». Pour elle, « la dictature et la guerre sont les manifestations extrêmes de la violence dans les foyers ».

Notes

  1. Trois sœurs qui ont assassiné, en 2018, leur père violent et abusif après avoir supporté ses agissements pendant plusieurs années. Le Parquet a requis contre elles des peines extrêmement sévères, mais le verdict n’a toujours pas été prononcé. 1[NDLR]
  2. Poétesse soviétique engagée, vétérane de la Seconde Guerre mondiale, autrice de nombreux poèmes sur la guerre. Morte en 1991. [NDLR]

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