Maria Vassilievna Rozanova : une grande figure des lettres russes et de la dissidence

Il n’est pas facile de faire le portrait de Maria Vassilievna Rozanova (1930, Vitebsk – 2023, Fontenay-aux-Roses), éditrice, autrice, historienne de l’art, architecte, bijoutière et couturière, tant cette femme était vaillante, brillante et inclassable. Une figure incontournable de la vie intellectuelle russe, un grand esprit.

Dans les années 1970 et 1980, Paris a été le centre d’une nouvelle vague, la troisième, de l’émigration russe, ou plus exactement soviétique. Le KGB et le Politburo ont alors décidé qu’il était plus « profitable » de se débarrasser d’un nombre de dissidents connus que de les jeter en prison ou de les soumettre à des traitements inhumains dans des hôpitaux psychiatriques, risquant à chaque fois une vague de protestation en Occident. C’est ainsi que plusieurs écrivains, artistes, philosophes, metteurs en scène, musiciens, etc. se retrouvèrent à Paris et dans d’autres grandes villes occidentales. Le foisonnement à Paris dont j’ai été témoin était extraordinaire : Andreï Siniavski, Oskar Rabine, Alexandre Galitch, Alexandre Ginzburg, Léonid Pliouchtch, Mstislav Rostropovitch, Vladimir Maximov, Natalia Gorbanevskaïa, Vadim Delaunay, Vladimir Maramzine et tant d’autres.

Dans cette constellation, une figure extraordinaire se démarquait de tous par son charisme, sa force de caractère, son esprit aiguisé et sa capacité de travail. C’était Maria Vassilievna Rozanova, née en 1930 à Vitebsk, et dont nous pleurons aujourd’hui la disparition.  

Maria Vassilievna a été l’épouse de l’historien de la littérature russe et écrivain Andreï Siniavski, qui, dans la première moitié des années 1960, arrive à faire publier en Occident, sous le pseudonyme d’Abram Tertz (nom d’un brigand juif), des nouvelles satiriques qui ridiculisent le régime soviétique. Il est arrêté par le KGB et subit un procès en 1966, avec son ami Iouli Daniel, coupable également d’avoir publié en Occident. Siniavski est condamné à sept ans de camp à régime sévère pour « agitation et propagande antisoviétique ». Le procès qui marquait la fin du dégel khrouchtchévien a provoqué une vague de protestation en URSS. Le jeune moscovite Alexandre Ginzburg, qui lui-même avait publié en 1959-1960 un almanach poétique clandestin, Sintaksis, et a purgé pour cela deux ans de prison, a réussi à réunir ses propres transcriptions et autres documents du procès pour écrire un Livre blanc, diffusé en samizdat et publié également en Occident. C’est ainsi que la dissidence soviétique est née.

Si je raconte tout cela, c’est que Maria Vassilievna y participe très activement. Historienne de l’art, architecte-restauratrice, enseignante, elle vit en fusion avec son mari. Quand il est arrêté, en 1965, leur fils Iegor (le futur écrivain Iegor Gran) a huit mois. Elle subit de longues perquisitions, se comporte avec insolence devant les enquêteurs puis les geôliers du camp où Andreï purge sa peine, le soutient inconditionnellement, échange des centaines de lettres avec lui pendant son incarcération et commence une carrière non officielle et réussie de bijoutière. Plus tard, elle se vante d’être devenue une femme aisée et d’avoir pu subvenir aux besoins de son jeune enfant, alors que les autorités pensaient la réduire à la misère. Plus important encore, les échanges épistolaires des époux contiennent des chapitres du futur livre d’Andreï, Promenades avec Pouchkine, écrit en 1966-1968 au camp de Doubrovlag en Mordovie, qui a révolutionné l’image canonique du plus grand poète russe du XIXe siècle. Ce livre est publié en 1973 en Occident, sous le pseudonyme d’Abram Tertz, grâce aux efforts et à la persévérance de Maria Vassilievna.

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Andreï Siniavski et Maria Rozanova à leur arrivée en France en 1973.

Un an après la libération de Siniavski, le couple et leur fils quittent la Russie, sur suggestion du KGB, et s’installent à Fontenay-aux-Roses, près de Paris. Leur maison entourée d’un grand jardin à l’abandon, à la russe, devient rapidement un lieu stratégique pour la dissidence en exil. Siniavski est nommé professeur de littérature et de civilisation russes à la Sorbonne. À partir de 1978, Maria Vassilievna et lui commencent à publier une importante revue littéraire et politique, Sintaksis, nommée ainsi pour perpétuer la tradition lancée jadis par Ginzburg. À la différence de Kontinent de Vladimir Maximov, la revue n’est pas subventionnée, et Rozanova joue le Figaro : elle est à la fois rédactrice en chef (à partir de 1982), correctrice, imprimeuse et administratrice. Elle fait également office de typographe et tourne elle-même la presse d’imprimerie. Et travaille parallèlement à la rédaction française de la radio Svoboda où elle anime une émission « Nous à l’étranger ». À quelques reprises, j’ai été son invitée et j’ai pu apprécier la finesse et l’esprit combattif de Maria Vassilievna.

En vingt-quatre ans d’existence, dans ses 37 numéros, la revue a publié, en plus des articles de Siniavski et de Rozanova, des écrivains, des critiques littéraires, des dissidents, comme Efim Etkind, Lev Kopelev, Igor Pomerantsev, Andreï Amalric, Vladimir Sorokine, Friedrich Gorenstein, Sacha Sokolov, Andreï Dovlatov, Boris Groys et tant d’autres auteurs talentueux. Mais aussi des universitaires occidentaux, comme Georges Nivat, Alain Besançon, Slawomir Mrozek ou Vittorio Strada. Aujourd’hui, on peut lire ces textes remarquables ici.

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Maria Rozanova travaille dans sa maison à Fontenay-aux-Roses // Vidéo d’archive, capture d’écran

Les espoirs du couple suscités par la glasnost gorbatchévienne ont vite été éteints après l’assaut armé du Soviet Suprême commandé par Boris Eltsine en 1993, en réponse à la tentative de sa destitution. Les années passant, il apparaît plus clairement qu’il s’agissait d’un tournant autoritaire du régime Eltsine, qui a graduellement pavé la route à l’instauration du poutinisme, même si, à l’époque, de très nombreux démocrates l’avaient soutenu en tant que mesure légitime et nécessaire. En cela, Siniavski et sa femme ont eu la même appréciation que l’écrivain Vladimir Maximov, bien que, dans l’émigration, ils aient campé sur des positions souvent divergentes. En signe de réconciliation, Maximov, raconte-t-on, aurait apporté un bouquet de roses blanches à Maria Vassilievna.

Siniavski et Maria Vassilievna ont même pris part à la campagne électorale de Gorbatchev, en 1996, où l’ancien président soviétique se positionnait comme « troisième force », contre à la fois Eltsine et le communiste Ziouganov, en appelant les électeurs (en vain) à faire un choix social-démocrate. Avec Gorbatchev et Raïssa, ils ont sillonné l’immense pays pour parler au peuple, en surmontant l’hostilité des autorités locales. Une expérience inoubliable qui a convaincu Maria Vassilievna que la Russie était en quelque sorte incorrigible.

En 2004, elle disait dans un entretien :

« Trois choses ont ruiné ma patrie.

La première c’est sa taille. C’est le pays le plus riche du monde, mais avec la population la plus pauvre ! Les autres pays sont beaucoup plus pauvres. Mais ils savent tirer parti de leur richesse moindre, ce qui n’est pas notre cas. Parce que les esclaves ne savent pas penser, construire, ils ne savent qu’obéir, qu’accomplir. Et lorsque des esclaves en viennent à diriger l’État, comme cela s’est produit dans notre pays, ils sont naturellement incapables de faire quoi que ce soit…

La deuxième chose est une monstrueuse vanité nationale, incroyablement gonflée. Les Américains sont stupides, les Français sont stupides, seuls les Russes sont les plus intelligents. Cela soulève une question légitime : si vous êtes si intelligents, où est votre argent ? Pourquoi ne savez-vous pas comment le gagner ?

Et le troisième est l’orthodoxie. C’est une chose fatale. Quoi qu’il en soit, le catholicisme et le protestantisme en tant qu’institutions ecclésiastiques me conviennent bien mieux. Pardonnez-moi, mais les empereurs s’inclinaient devant le pape, et non l’inverse. Or, après les décembristes, le Synode a permis de rompre le secret de la confession. Aujourd’hui, l’Église s’adapte également à l’État de toutes les manières possibles.

…En 1995, j’ai dit : je ne retournerai pas dans la patrie, parce que je crains de mourir d’irritation ! »

Maria Vassilievna Rozanova était la dernière survivante ayant participé au foisonnement intellectuel et aux combats de la dissidence russe en France. Son décès survenu le 13 décembre 2023, à l’âge de 93 ans, clôt une aventure de vie extraordinaire, riche, audacieuse.

L’écrivain Dmitri Bykov, qui la connaissait bien, a déclaré après sa mort : « Maria Vassilievna Rozanova, une source éternelle de force et de lumière. Le mot “mort” est tabou dans son cas. “La mort n’existe pas !” insistait-elle toujours, et je crois qu’elle savait de quoi elle parlait. »

RIP !

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Née à Moscou, elle vit en France depuis 1984. Après 25 ans de travail à RFI, elle s’adonne désormais à l’écriture. Ses derniers ouvrages : Le Régiment immortel. La Guerre sacrée de Poutine, Premier Parallèle 2019 ; Traverser Tchernobyl, Premier Parallèle, 2016.

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