Chevènement, un marxiste d’extrême droite

Notre auteur poursuit sa série de portraits de personnages politiques français touchés par la poutinolâtrie. Il se penche ici sur Jean-Pierre Chevènement, l’un des insubmersibles de la politique française et qui, malgré ses erreurs d’analyse persistantes, a conservé des admirateurs.

Faut-il s’attarder sur ce politicien de bientôt 85 ans, que Jean-François Revel qualifiait de « Lénine provincial et béat » ou décrit par Brice Lalonde comme un « Michel Debré de la gauche, porte-parole du gaullo-communisme dans toute son horreur » ? Pour sa part, François Mitterrand, à propos du Ceres [Centre de recherches, d’études et d’éducation socialiste, fondé en 1966, NDLR], évoquait ce « faux parti communiste composé de vrais petits-bourgeois », déplorant que Chevènement se soit « un peu enfermé dans une sorte de nationalisme à l’ancienne »1.

En parler ? Non et oui. Non parce que son devenir appartient au passé. Oui, en ce qu’il dispose encore de nombre d’adeptes, de la gauche extrême, en passant par les débris du gaullisme, pour aboutir à l’extrême droite. Admiré par un Ciotti (partisan de la sortie de l’OTAN et de liens renforcés avec la Russie), voire d’un Xavier Bertrand ou d’un Retailleau, lequel « a toujours beaucoup aimé Jean-Pierre »2.

N’est-ce pas tout compte fait l’ex-président socialiste de l’Île-de-France qui l’a bien résumé ? Pour Jean-Paul Huchon, Chevènement s’est trompé sur tout : l’alliance avec le PC, la nature des communistes, la décomposition de l’Empire russe, le programme commun, l’Europe et l’Irak3. Et cet accablant bilan date d’il y a trente ans.

Pour récapituler son itinéraire, on retient son fanatique antiaméricanisme et, partant, sa russophilie, son hostilité à l’Europe, sa bienveillance pour les pires régimes arabes. Les droits de l’Homme, il s’en bat l’œil. Il admet être admiratif du gaullisme, dont il se pénètre des « aspects positifs de la politique extérieure »4. Le parti communiste est, pour lui, un parti comme les autres et il le défend systématiquement.

Ô pacifique Russie !

Si l’on en croit l’ancien ministre socialiste Louis Mermaz, Chevènement énonçait, en 1975, que « la sécurité de la France passe par Moscou »5. Au mois d’avril, Mitterrand s’envole à Moscou avec une délégation, composée notamment de Chevènement et de Claude Estier, dont on connaît les liens avec les communistes de Moscou et d’ailleurs : tous deux vont déposer une gerbe au mausolée de Lénine, tout un symbole6.

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Jean-Pierre Chevènement en 1975 // INA.fr, capture d’écran

Les Jeux olympiques de 1980, qui doivent se tenir en URSS, sont remis en question après l’invasion de l’Afghanistan. Voilà que notre Chevènement signe une pétition, initiée par le parti communiste, en compagnie de toute la direction du parti, pour leur maintien ; on y retrouve également Claude Estier, Charles Hernu, autre douteux politique, et Maurice Dejean7, l’ex-ambassadeur à Moscou, rappelé en 1964 après que furent révélées ses compromissions avec le régime soviétique. Au même moment, l’élu de Belfort déclare que « Kaboul n’est pas le nombril du monde et l’URSS est notre alliée traditionnelle »8.

Dans son Pari sur l’intelligence, publié en 1985 chez Flammarion, il prétend que « le drame de l’Europe est que l’on ne peut réagir contre l’une de ces deux menaces qu’en étant immédiatement suspecté de tomber sous l’empire de l’autre. Bravons ce terrorisme intellectuel pour souligner que la menace soviétique, aujourd’hui, reste potentielle, tandis que la menace américaine est bien réelle. » Laquelle des deux est plus patente ? Le fondateur du Ceres répond qu’« elles ne sont pas de même nature. Parlons, s’il vous plaît, de l’intérêt de la France. La colonisation américaine est plus agréable que l’invasion soviétique. Mais celle-ci est improbable, tandis que celle-là est à l’œuvre tous les jours. » On reste confondu devant un tel parallèle.

Ministre de la Recherche et de l’Industrie, il effectue une visite à Moscou en décembre 1982. Dans la revue Études soviétiques de janvier 1983, il critique l’Amérique, estimant que « la coopération avec l’Union soviétique contribue à l’affermissement de notre indépendance et à la diversification de nos sources d’énergie ».

Lors de l’élection présidentielle de 2002, il se prononce pour « un axe de la paix » Paris-Berlin-Moscou, consistant surtout à s’affranchir de l’OTAN, bref de quoi livrer l’Europe aux Russes.

En 2013, il soutient, envers et contre tout, le projet d’un promoteur russe, visant à édifier deux tours de 320 m à La Défense, avec le concours financier de la Caisse des dépôts et consignations. Projet repoussé, ce dont il se lamente : « Développer l’investissement russe en France, c’est difficile, à cause de la russophobie. Tout ce qui est russe est banni. »9

Il avait été nommé un an auparavant représentant spécial pour la Russie, par un chef de l’État d’ordinaire mieux inspiré et qui saura renoncer à la livraison des navires de guerre Mistral (déplorée par notre Jean-Pierre): de quoi conforter sa russophilie de combat.

Au point de juger en 2014 que la Russie est un État de droit, pluraliste, jouissant de la liberté d’expression (Navalny appréciera !) et d’élections libres, pas moins : « Poutine a rétabli le rôle international de la Russie »10 ; il rend Kyïv responsable de la crise, pour n’avoir pas répondu aux ouvertures de Moscou, et dénonce la russophobie des médias français car « les propagandistes d’une nouvelle guerre froide en Europe ont diabolisé Poutine. […] Il est temps que la raison reprenne ses droits sur une russophobie aveugle »11.

Dans Les réseaux du Kremlin en France, Cécile Vaissié a rappelé l’article de Vincent Jauvert dans L’Obs du 8 mars 2014 : « Alors que le gouvernement français a condamné la prise de contrôle militaire de la Crimée par la Russie, Chevènement n’a pas, à notre connaissance, émis la moindre critique à ce sujet contre le Kremlin. […] Plus curieux encore : à une semaine d’un référendum sur le rattachement de la Crimée à la Russie, scrutin considéré comme illégal par Paris, le sénateur assure que la presqu’île est “historiquement russe”. »

Il préconise la levée des sanctions au motif que ce serait l’Ukraine qui bloquerait l’application des accords de Minsk et que l’Europe aurait besoin de la Russie avec laquelle il faut envisager de créer une Europe de l’Atlantique à ladite Russie12, de quoi faire éclater l’OTAN, en quelque sorte.

En novembre 2017, Chevènement reçoit sa récompense : Poutine le décore de l’ordre de l’Amitié au cours d’une cérémonie solennelle, organisée au Kremlin. Il va jusqu’à préfacer l’ouvrage d’un officiel russe, le sénateur Alexeï Pouchkov, Le Jeu russe sur l’échiquier global.

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Jean-Pierre Chevènement participe, avec l’ambassadeur russe Alexeï Mechkov, à la présentation du livre d’Alexeï Pouchkov au Centre spirituel et culturel russe à Paris, le 13 novembre 2019 // france.mid.ru

Invité régulier de RT France, il est l’un des politiques le plus souvent cité dans le rapport de la commission d’enquête relative aux ingérences politiques, économiques et financières de puissances étrangères visant à influencer ou corrompre des relais d’opinion, des dirigeants ou des partis politiques français13.

Il continue, dans ses mémoires publiés en 2019, de prétendre que « la Russie a cessé d’être une menace, grand pays européen aux sources chrétiennes ». Si, pour la forme, il ne peut pas ne pas réprouver l’agression russe de février 2022, il l’attribue toutefois, sur le fond, reprenant la propagande de Moscou, au « mépris et à l’arrogance de beaucoup de dirigeants occidentaux, notamment américains », les Russes s’inquiétant de l’expansion de l’OTAN14, « le désir des Américains, c’est d’affaiblir la Russie »15. 

Quand on sait que le président Macron, qui a fait ses classes au Ceres, le reçoit (de même que Védrine), on comprend qu’il se méprenne sur Poutine ; n’aurait-il pas été plus inspiré d’écouter les diplomates, plus avisés — corps qu’il a, sans raison, supprimé ?

Lorsque à la fin 1985, Mitterrand reçoit le général Jaruzelski, qui cherche à museler les aspirations du peuple polonais, son Premier ministre, Fabius, ose émettre de sérieuses réserves ; en revanche, Chevènement approuve ce geste qui renforce, selon lui, la détente16.

Ajoutons à ce bilan son soutien exclusif, alors qu’il est ministre de l’Intérieur (lui avoir confié, après la Défense, un autre poste régalien interpelle), à la Serbie et à ses charniers au Kosovo : Le Monde du 18 juin 1999 est amené à s’indigner de sa « provocation, ce qui conduit à s’interroger non seulement sur l’aveuglement dont il fait obstinément preuve, mais aussi sur la cohérence de son engagement politique ». Il tombe jusqu’à parler de « patriote » pour Milošević, pourtant inculpé de crimes contre l’humanité17.

En avril 2003, il se déplace voir Chavez, dénonçant le comportement de Washington, coupable, selon lui, de tous les péchés de la terre ; il est accompagné d’Ignacio Ramonet, le séide de Fidel Castro, de Bernard Cassen du Monde diplomatique, de José Bové, rejoints par Alain Krivine18. Lorsque Chavez vient à Paris, en octobre 2005, ils se rencontrent de nouveau, ainsi que Dominique Galouzeau de Villepin19, partageant ensemble bien des convergences, au fond. L’année qui suit, il célèbre le succès du tyran vénézuélien avec son féal Georges Sarre, qui ne s’interdit pas d’espérer dans cette « belle victoire »20.

Rappelons qu’en 1977, le futur ministre de la Défense s’était insurgé contre l’extradition en Allemagne fédérale de l’avocat des terroristes, agent de la Stasi, Klaus Croissant : « Son extradition, dénonçait-il, manifeste une soumission qui n’a rien d’étonnant de la part du gouvernement de M. Barre aux exigences de la politique allemande, mais plus profondément à l’idéologie de la fameuse commission trilatérale »21.

La dangereuse Amérique, l’inquiétante Europe

Dans Preuves du deuxième trimestre 1972, l’élu de Belfort plaide « pour le retrait de la France de l’Alliance atlantique qui, devenue sans objet sur le plan militaire, n’apparaît plus que comme une marque de complaisance à l’égard d’un impérialisme qui nous menace plus qu’aucun autre, et qui opprime les deux tiers de l’humanité ». Le système soviétique n’opprime personne, lui !

Au moment où l’installation des fusées SS-20 soviétiques menace l’Occident, il est envisagé, en réplique, l’implantation des fusées Pershing. Evidemment, le Belfortain s’y oppose, ce qui lui vaut une sèche réplique de l’universitaire Pierre Hassner : « Est-ce bien de l’indépendance européenne, s’interroge-t-il, que se soucie Chevènement ? On peut en douter quand on le voit se joindre à une campagne compréhensible du point de vue soviétique. […] Qu’un socialiste français se joigne à ce chœur ne peut entraîner que de la stupéfaction »22.

Chevènement accuse Washington d’être à l’origine de l’intervention soviétique en Afghanistan, « pour mettre un terme aux ingérences de l’impérialisme à partir du Pakistan »23. Il en arrive même à établir un singulier parallèle entre la Pologne communiste, « qui aspire à la démocratie et la France soucieuse de s’affranchir du capitalisme américain »24.

Au club de la presse d’Europe 1 du 21 décembre 1980, il estime que « nous ne voulons pas faire tourner notre analyse de la situation internationale autour de la seule menace soviétique. […] Si nous voulons assurer l’indépendance de la France, nous devons le faire militairement sans doute vis-à-vis de l’URSS, mais sur tous les autres plans vis-à-vis des États-Unis. » Il ne cesse de s’attaquer à l’ « hégémonie » des États-Unis, et s’insurgera évidemment contre le retour de la France au sein du commandement militaire de l’OTAN, en 2009.

Il est stupéfiant de lire ce qu’il avançait en 1980 quant à l’impossible réunification, à l’époque, de l’Allemagne qui, selon notre oracle, « serait une menace beaucoup plus dangereuse pour la France que celle d’une agression soviétique »25. La même année, à la convention nationale du parti socialiste, il exhorte au non-alignement de la France, bref il se range du côté des aspirations soviétiques : « L’URSS joue un rôle de contrepoids face aux États-Unis, comme elle l’a joué face à l’Allemagne »26. Il déteste tant l’Allemagne que, lors d’un débat avec son ministre des Affaires étrangères, Joschka Fischer, le 21 mai 2000, il prétend qu’elle « ne s’est pas encore guérie du déraillement qu’a été le nazisme dans son histoire ».

Dans ses mémoires, ce doctrinaire impénitent trouve moyen de dénoncer « les discours désolants de conformisme atlantiste » de Mitterrand et Guy Mollet27. Au vrai, il se déclare « plus gaulliste que mitterrandiste » dans les cinq pages que lui accorde Valeurs actuelles du 27 octobre 2016, oubliant que son parcours gouvernemental n’est dû qu’au seul Mitterrand. Dès 1961, il se définit en tant que « gaulliste non encarté »28.

Il va jusqu’à publier un livre jetant l’opprobre sur Jean Monnet, qu’il qualifie d’agent de l’impérialisme. La Faute de M. Monnet, paru chez Fayard en 2006, précède l’ouvrage de la même veine de Philippe de Villiers, les deux hommes se rencontrant (secrètement) et s’appréciant, comme ce dernier l’a narré dans Le Moment est venu de dire ce que j’ai vécu.

Sa détestation du monde anglo-saxon l’amène à s’insurger, à la tête de l’Éducation nationale, contre l’enseignement de l’anglais, se prononçant pour le développement des autres langues dont, comme il se doit, le russe29. On ne doute pas un instant que cette dernière langue, soit plus utile aux élèves que l’anglais ! Il insiste dans la très officielle revue France-URSS de février 1986 sur la nécessité d’ « assurer au russe la place qui lui revient ».

Et il accuse, en 1987, le ministre de la Culture d’avoir perpétré, en livrant les chaînes aux séries américaines, « un crime contre notre identité culturelle »30. Ignore-t-il que le ministère de la Culture n’a pas le pouvoir, comme dans la Russie chère au Che, d’interdire ou de favoriser la diffusion de telle ou telle œuvre ?

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Jean-Pierre Chevènement dans l’émission « Zemmour & Naulleau » le 16 novembre 2016 // Paris Première, capture d’écran

L’inoffensif parti communiste

En 1975, le ministre de la Défense rappelle, à la tribune de l’Assemblée nationale, que le parti communiste français avait soutenu le pacte germano-soviétique de 1939-1941. Chevènement s’en indigne, confortant le déni du parti stalinien : « Ces propos sont inqualifiables, s’emporte-t-il. Tous les Français savent le rôle joué par le parti communiste et par d’autres dans la Résistance »31.

Tandis que le portrait de Karl Marx trône dans son bureau, Chevènement n’hésite pas à estimer que « le marxisme est l’horizon culturel de notre temps »32. Aux obsèques de Marcel Paul [ministre communiste à la Libération, NDLR], il continue à travestir la vérité quand il célèbre « une partie de l’honneur de la France, un homme d’État »33. L’historien Laurent Wetzel a eu le courage de confirmer que le défunt, dans les camps nazis, était devenu le kapo de la hiérarchie allemande, se faisant d’abord le protecteur des militants (et de Marcel Dassault).

En 1983, Chevènement cherche à contraindre le cosmonaute Jean-Loup Chrétien de participer à la fête de l’Huma, alors que ce dernier se refuse à assister à une manifestation d’un parti politique quel qu’il soit34.

Le ministre invite les socialistes à passer des « compromis dynamiques » avec les communistes35, craignant par ailleurs une rupture entre les deux formations, décrite, si elle advenait, comme « tragique »36. Il se scandalise que l’on puisse qualifier le parti de stalinien, prenant le contre-pied de Michel Rocard qui, lui, connaît la musique37 et dénonce, lui aussi, le « nationalisme » du Ceres38. Dans le cadre de la refondation de la gauche, en 1991, il s’insurge, avec Mélenchon, contre la « curée anticommuniste », insistant sur « les espaces de liberté » créés dans le monde occidental et dans le tiers-monde, grâce au communisme39 — on se demande bien où l’idéologie communiste a introduit la liberté !

Raymond Aron y voit clair, lui, estimant que « les pamphlets, les petits livres du Ceres, c’est très proche des textes communistes, très près de la vulgate marxiste »40.

Saint Saddam Hussein, protégez-nous !

Nous ne traiterons pas ici dans le détail de sa démission du ministère de la Défense lors de l’invasion du Koweït par l’Irak en 1991. Nous nous contenterons de citer un florilège de cet inconditionnel du sanguinaire dictateur irakien en 1990. Il se prosterne ainsi : « J’ai eu l’honneur de rencontrer M. le président Saddam Hussein. Je l’ai trouvé plein d’énergie et de vivacité, soucieux du développement des relations avec la France […] et d’établir la paix dans la région. C’est un dirigeant courageux et aimé et il a une vision globale et à long terme, ainsi qu’une connaissance précise des événements dans le monde. Le président Saddam Hussein a une vision claire et intéressante, qui le qualifie à diriger son peuple vers la paix et la construction de son pays, en dépit des défis et des difficultés auxquels il a été confronté pendant sa guerre avec l’Iran. J’ai trouvé chez le président Saddam Hussein une volonté réelle et sincère de réaliser la paix avec l’Iran ainsi que le souci de la stabilité dans la région. M. le président Saddam Hussein a le respect des dirigeants français. »41

Ce pendeur d’innocents juifs et autres sur les places publiques, ce gazeur de Kurdes, dont le nombre de morts est évalué à 100 000, pratiquant la terreur et multipliant les exécutions et tortures, méritait assurément un tel hommage. Il est vrai que les rumeurs de financement du Ceres par l’Irak n’ont par ailleurs jamais été démenties42. On songe alors à la saine réaction de Bernard-Henri Lévy en 2004 : « Chevènement à Bagdad venant chercher de la bouche de Saddam Hussein des félicitations pour sa conduite au moment de la guerre du Golfe. Stupeur. Dégoût. […] Et puis les questions plus redoutables, qui ne peuvent pas ne pas traverser l’esprit quand on songe que c’est ce personnage qui avait la charge de nos armées au moment où elles allaient engager la guerre contre l’Irak. […] Comment conciliait-il, alors, ses devoirs de ministre et l’étrange attachement, que l’on découvre, pour ce massacreur qui, en principe, était tout de même notre ennemi ? »43. Même son ex-ami Michel Charzat le crédita de « procédés staliniens, dignes des plus beaux jours de Tirana » : en effet, le Che avait exclu de son mouvement ceux qui, n’ayant pas soutenu sa démission, avaient fait le jeu « de l’hégémonie sans partage des États-Unis ».

On le voit encore signer une pétition, en 2008, pour Tarek Haziz, autre sanguinaire dirigeant irakien, en compagnie de toute la fine fleur arabophile comme le général Gallois, Philippe de Saint-Robert, Paul-Marie Coûteaux, Charles Saint-Prot, Edmond Jouve et autres. Dans Causeur de janvier 2016, Chevènement persiste à défendre Saddam Hussein et il est bien l’un des rares, en dehors d’une minorité du style Thierry Meyssan.

L’entourage

Il est frappant d’observer que, nombre de ses proches ou collaborateurs, issus de l’extrême gauche finissent à l’extrême droite. Dans notre texte relatif à Marine Le Pen (Desk Russie, 10 décembre 2021), nous avons traité du parcours de Bertrand Dutheil de la Rochère, ex-apparatchik du parti communiste, devenu un permanent du Rassemblement national. Au vrai, Marine Le Pen reconnaît que « Chevènement a une analyse assez similaire à la nôtre »44.

Paul-Marie Coûteaux, américanophobe de combat et fanatique de la Russie, proche des Amitiés franco-irakiennes, officine si bienveillante avec Saddam Hussein, est issu du PSU, qui le conduit au Ceres, passant chez Pasqua, enfin au Rassemblement national.

Philippe de Villiers avoue, à la présidentielle de 2002, qu’entre Chirac et Chevènement, il votera pour ce dernier45. Zemmour consacre un article dithyrambique au livre du Che, Un défi de civilisation, édité en 2016 : « Il a raison sur tout »46, insiste-t-il.

À la mort du comte de Paris, l’élu de Belfort rend un hommage appuyé au défunt, « grand patriote qui manquera à la France »47. Grand patriote en effet, qui proposa, en février 1942, ses services à l’occupant allemand, la révélation ayant fait grand bruit à l’époque48. À la présidentielle de 2002, l’Action française appelle, comme en réponse, à voter pour Chevènement, qui « rassemble les Français sur la France »49.

Que dire enfin d’un journaliste proche, considéré comme un agent soviétique, à l’instar d’un ambassadeur, qui appartint à son cabinet, ex-collaborateur de M. De Gaulle, comme l’ont révélé Jean-François Clair, Michel Guérin et Raymond Nart dans La DST sur le front de la guerre froide, dont nous avons rendu compte ici même ? Que dire de Natacha Polony, la grande prêtresse du souverainisme ?

Au contraire d’Eric Zemmour, Alain Minc a pu avancer, à l’instar de Jean-Paul Huchon, que Chevènement s’est trompé sur tout50. Même une Dominique Voynet s’en est pris « au discours nationaliste ringard de Chevènement »51.

Bernard-Henri Lévy a révélé, en 2007, l’itinéraire d’un Chevènement flirtant avec l’extrême droite dans sa jeunesse, au sein d’un groupuscule, « Patrie et progrès » ; laissons-le conclure : « Maurrassien il était né, maurrassien il était resté. […] Je repensais, oui, à tout ce que j’avais appris, depuis, de son nationalisme maniaque, de son antiaméricanisme frénétique doublé, du temps qu’il y avait une Union soviétique, d’une soviétophilie elle aussi sans complexes, […] il avait confié des responsabilités locales […] à des transfuges du Parti communautaire national-européen, autre groupuscule national-socialiste. […] Je repensais à la défense de Saddam Hussein et de sa prétendue “laïcité”. […] Je repensais à ce côté Marcel Déat […]. Chevènement est vraiment devenu un spectre, l’ombre de ce qu’il a été et l’ombre, surtout, de ce souverainisme, de cette alliance des rouges, bruns et désormais verts (je veux dire les islamistes). »52

Voilà qui méritait assurément, à la promotion du 14 juillet 2022, la cravate de la Légion d’honneur (alors qu’il n’avait jamais été attributaire des deux grades précédents), décernée en grande pompe à l’Élysée, en présence de l’ex-ambassadeur russe à Paris…

Auteur, membre du comité de rédaction de Commentaire, ancien fonctionnaire et élu local.

  1. Le Figaro, 12 mars 1999
  2. Ibid., 22 février 2019.
  3. Ibid., 22 janvier 1993.
  4. Le Matin, 30 novembre 1979.
  5. Louis Mermaz, Il faut que je vous dise, Odile Jacob, 2013, p. 231.
  6. Claude Estier, J’en ai tant vu, Le Cherche Midi, 2008, p. 155.
  7. L’Humanité, 14 février 1980.
  8. Le Quotidien de Paris, 17 janvier 1980.
  9. Le Canard enchaîné, 9 octobre 2013.
  10. Le Figaro, 8 mars 2014.
  11. Le Point, 23 mai 2014.
  12. Ibid., 13 octobre 2016.
  13. Elie Guckert, Comment Poutine a conquis nos cerveaux, Plon, 2023, p. 236-239.
  14. Marianne, 10 mars 2022.
  15. Le Figaro, 20 mai 2022.
  16. Le Monde, 7 décembre 1985.
  17. Philippe Val, Tu finiras clochard comme ton Zola, L’Observatoire, 2019, p. 785.
  18. L’Express, 11 avril 2003.
  19. Le Monde, 21 octobre 2005.
  20. Ibid., 6 décembre 2006.
  21. Pierre Rigoulot, « Les intellectuels français ont mal à la Stasi », Est et Ouest, octobre 1992, p. 26.
  22. Le Monde, 15 et 22 décembre 1979.
  23. Ibid., 12 juillet 1980.
  24. Le Matin, 16 septembre 1980.
  25. Le Point, 21 janvier 1980.
  26. Le Monde, 29 avril 1980.
  27. Qui veut risquer sa vie la sauvera, Robert Laffont, 2020, p. 116.
  28. Régis Boulat-Renaud Meltz (dir.), Jean-Pierre Chevènement, le dernier des Jacobins, Nouveau monde éd., 2021, p. 24. Cf. Bernard Lachaise, « Chevènement, le gaullisme et les gaullistes », ibid., p. 111-132.
  29. Le Monde, 3 février 1985.
  30. Ibid., 11 septembre 1987.
  31. Ibid., 23 mai 1975.
  32. L’Express, 19 janvier 1980.
  33. L’Humanité, 18 novembre 1982.
  34. Le Quotidien de Paris, 3 juin 1983.
  35. Le Monde, 2 février 1984 et Le Figaro magazine, 17 mars 1984.
  36. Le Monde, 17 avril 1984.
  37. L’Express, 30 décembre 1988.
  38. Boulat-Meltz (dir.), op. cit., p. 83.
  39. Le Monde, 10 septembre 1991.
  40. Ibid., 11 septembre 1983.
  41. Publié par L’Humanité du 3 août 1990, puis par Le Canard enchaîné des 8 et 22 août 1990. Cf. Daniel Trinquet, Une presse sous influence, Albin Michel, 1992, p. 175.
  42. Le Monde, 28 août 1990.
  43. Le Point, 5 novembre 1994.
  44. Libération, 14 juillet 2011.
  45. Le Monde, 11 décembre 2001.
  46. Le Figaro, 20 octobre 2016.
  47. Jacques d’Orléans, Les ténébreuses affaires du comte de Paris, Albin Michel, 1999, p. 226.
  48. Le Figaro magazine, 28 mai 1982, et Commentaire, n° 40, hiver 1987, p. 774-775.
  49. Le Monde, 12 décembre 2001.
  50. Le Point, 26 octobre 2001.
  51. Le Monde, 31 octobre 2001.
  52. Bernard-Henri Lévy, Ce grand cadavre à la renverse, Grasset, 2007, p. 175, 177-181.

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